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jeudi 28 mai 2009

45. Chapitre 5 - La drogue (1)

Une première approche strictement littéraire de la drogue, avant d'évoquer plus tard, dans un prochain billet, les implications artistiques de ce fléau contemporain, si significatif de notre époque déréalisée, monotone, on assiste à l'effondrement d'un monde, pour en créer un nouveau (ou peut-être des drogues moins nocives feront leur apparition, à la condition d'être consommées avec distinction, pas comme un produit de tous les jours dont on se baffre tel du Nutella). A la fin du XIXe siècle donc, comme nous l'avions évoqué (commentaires dans le billet précédent) à propos de Conan Doyle et de son héroïnomanie contaminant jusqu'à son légendaire personnage, Sherlock Holmes. Dans un excellent ouvrage, Arnould de Liederkerke, lui-même confronté aux problèmes d'addiction, dresse le portrait d'une génération d'intellectuels, artistes et médecins qui usaient volontiers des nouvelles drogues importées d'Asie, résultant d'une graine de pavot. La Belle époque de l'opium (La Différence, 2001) nous présente les différentes drogues absorbées par les différentes figures de l'époque.

Coleridge et Quincey, les fameuses Confessions d'un mangeur d'opium anglais de Thomas de Quincey. Les principales drogues (hormis la cocaïne tirée de la feuille de coca) sont des dérivés d'opiacés, l'opium est donc la reine de la came. Morphine et héroïne à gogo. Lautréamont, Les chants de Maldoror, Stevenson, Docteur Jekyll & Mister Hyde. Nerval, Gauthier et Baudelaire s'adonne à la cuisine d'une pâte faite à partir de chanvre et fondent le club des Haschischins. Sans même parler du célèbre livre qu'on dévore adolescent, Les Paradis artificiels. Apollinaire et Artaud, Michaux et ses nombreuses expériences sous mescaline. Il a même fait essayer ce produit hautement hallucinogène à son ami Jean Paulhan, qui trouva l'expérience intéressante.

Pour revenir à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, Jean Lorrain et Maupassant étaient éthéromanes. Imaginez-vous les dégâts neurologiques de l'inhalation d'un produit aussi chimiquement nocif? Maupassant est devenu fou pour avoir attrapé la syphilis dans un des bordels qu'il fréquentait tous les jours, mais ces années de drogue peuvent expliquer une telle déperdition de soi. Fargue, Jarry, Schwob et Jalous ont suivi ce qui est devenu un mode de vie, au-delà d'un phénomène de mode. Accroc à la morphine, prenez de l'héro, accroc à l'héro, prenez de la cocaïne... Une drogue efface l'autre pour récupérer ensuite l'emprise sur le sujet. Nous sommes au tout début de cette pratique, pas celle d'absorber des substances dangereuses, mais d'en user quotidiennement, comme d'un substitut à la douleur, à la fatigue, au stress. Il faudra plusieurs années de recul pour prendre toute la mesure des conséquences de la dope sur l'organisme et le psychique des junkies.

Paul-Jean Toulet avait tellement succombé à l'addiction qu'il fit le nègre pour les récits de drogue de Willy, qui ne les avait sûrement pas vécus (ce après avoir spolié le talent de la grande Colette). Le Grand jeu s'est perdu dans l'ivresse et la découverte des sensations nouvelles, inconnues suscitées par la drogue : Crevel, Rigaut et Daumal, mais surtout le très jeune et brillant poète Roger Gilbert-Lecomte (Oeuvres complètes, I & II, chez Gallimard). "Rêve opiacé" : "Voici les rouges dieux éléphantins,/Dressant leurs trompes annelées/Dans la fumée et les parfums/Des encensoirs : formes ailées,/Mythes lointains,/Rythmée immobilité des danses voilées..."

Un livre fort curieux, manuscrit des années 30 publié récemment, dont on ne sait rien de l'auteur si ce n'est qu'il est Russe et envoyait par extraits son roman à la revue Nombres. La langue est si moderne qu'on se demande s'il n'a pas en réalité été écrit par un auteur contemporain, initiateur d'une supercherie littéraire. En tout cas, Roman avec cocaïne de M. Aguéev est extrêmement précis sur l'apprentissage de la poudre blanche et décrit comment on tombe dedans sans même s'en apercevoir. Dès que le sachet est fini, après la dernière prise, Vadim se rue chez son dealer, dans une spirale infinie.

Il ne faut pas oublier notre père à tous, Sigmund Freud, qui ne refusait pas de respirer quelques petites doses de cocaïne pour profiter des effets énergisants et euphorisants de cette drogue. Mais il ne faut pas s'y tromper, sa sagesse l'a certainement mis à l'abris d'un excès pathétique qui conduit des jeunes gens à se traîner par terre pour qu'on leur offre un trait, un dernier trait, je te jure. Je tiens à célébrer un autre docteur, complètement fou celui-là, l'inventeur du LSD, Hofmann, qui nous a quitté l'année dernière. Il y a dix ans, dans les free-party électro, l'un des meilleurs trips qui circulait était le Docteur Hofmann, de couleur verte. Odyssée spatiale assurée.

mercredi 13 mai 2009

44. Chapitre 4 - Amour et Solitude (4)

Elevée dans la culture rock & folk, j'écoute les musiques de mes parents (déjà évoquées : Neil Young, les Stones, les Beatles, Le Velvet Underground, David Bowie...), notamment deux disques que mon père écoutait en boucle dès le matin, allongé sur une loveuse, profitant de la douce chaleur des matins calédoniens et de la bonne weed local (le climat est très approprié à ce type de culture où un petit pied devient un gigantesque arbre de deux mètres avec pour branches des têtes rouges, noires ou poivrées) : Diamond Life de Sade et Court and Spark de Joni Mitchell. Comment en suis-je venue à m'enfermer dans un appartement confortable, moi qui était une teuffeuse invétérée (les teufs technos quand j'avais 20 ans), à l'âme rock jamais éteinte? Il faut que je retrouve cette énergie punk qui me permet de décoller en toute liberté du réel. Je regarde un documentaire incroyable sur l'histoire de deux groupes américains qui ont fait renaître le rock des cendres dans lesquelles il s'était inhumer depuis la fin des années 70 : Dig! Ondi Timoner a deviné dès leurs débuts que The Brianjonestown Massacre et les Dandy Wahrols (plus pop que les BJM) deviendraient des groupes phares de la scène rock actuelle. Elle les a suivis pendant 7 ans, Anton, le chef de fil des BJM, le plus brillant de tous, sombre dans l'héroïne et l'incompréhension malgré la supériorité incontestable de sa musique, Courtney emmène les Dandy jusqu'au succès, avec des morceaux plus easy et sa petite gueule d'amour. La fascination réciproque entre les 2 leaders est ambiguë et empreinte de rivalité amoureuse.

En 1984, j'avais donc 6 ans, ma tante m'avait offert Love on the beat de Gainsbourg, ma passion pour lui est née à cet instant. J'admirais la couverture queer du visage maquillé de l'homme à tête de chou, fumant avec un porte cigarette dans une pose glamour, obscène, absolument cabaret. Les cris déchirants de la femme en rut (Bambou amaigrie par l'héroïne) avivaient mon goût pour les sons trashs, crades et violents, ceux du punk rock ou de la techno. Il y a dix ans, je m'éclatais sur les sons hard-core des spirals lors de free-party. Maintenant que je vis à Paris, dans un milieu plutôt chic, celui de l'édition, de la culture, des gens fins et lettrés, il n'y a plus de place pour moi au Rex. Je me sens trop vieille ou trop snob. Thomas Lélu me propose de l'accompagner au Baron avec les "branchés" et les minettes de 18 ans qui s'excitent autour. Une soirée Colette au Paris Paris, j'y trouve quelque chose de malsain qui pourrait compenser mon besoin d'autodestruction : se droguer à la cocaïne, la drogue des riches, en dansant sur la piste jusqu'à 6h du matin, finir dans un appartement grand luxe jusqu'à midi. Se défoncer jusqu'à plus soif, dans les chiottes, lécher la poudre qui a touché la cuvette, fumer une cigarette dans le couloir à poubelles et regarder les beautiful people devenir lentement des zombies, mort-vivants ne sortant qu'à la tombée de la nuit, totalement déconnectés et abrutis par les substances chimiques. Avant de les rejoindre, je prends un trait chez moi, pour me donner la force d'être en contact avec les autres, avec ces gens qui sont tout sauf des amis, et j'écoute Sally Shapiro, l'album Disco Romance, ou bien la version remixée par leur éditeur autrichien Discocaïne.

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