Le Dictionnaire des Personnages populaires de la littérature des XIXe et XXe siècles est significatif d’une prise de conscience récente, dans le milieu littéraire, des ravages engendrés par le rejet du grand roman classique, constitué autour d’une histoire et de personnages à la destinée hors du commun et légendaires – ce en quoi, ils nous sont supérieurs, nous simples être vivants – qui caractérisent une époque, mais aussi une culture. La littérature française rayonnait jusqu’à ce qu’elle se coupe de la réalité, ce prétendant n’être plus que matière artistique et intellectuelle, sans aucun lien avec le biographique ou le documentaire. Cela en partie à cause des philosophes et sociologues comme Sartre ou Barthes, écrivains refoulés.

Le structuralisme met à distance la vérité du romanesque, alors que Vidocq a donné Vautrin chez Balzac – héros d’aventures ou d’action, et que Stendhal s’est inspiré d’un fait-divers criminel pour le récit tragique du parcours de Julien Sorel du Rouge et le Noir. Le jeune et ambitieux Antoine Berthet avait défrayé la chronique, sous Charles X, après avoir tenté d’assassiner sa maîtresse qui mettait en danger son ascension sociale. Les Anglo-Saxons ne se sont jamais coupés de cette tradition, et connaissent toujours une grande vivacité littéraire. Ils peuvent inspirer encore et toujours le cinéma, la télévision, le théâtre, la musique, les jeux vidéo, tout en appartenant à la grande littérature. Leur écriture n’est pas un obstacle à la sincérité des propos et leurs romans rencontrent un large public.

En France, seule la littérature franchement populaire, autrement dit la daube, continue de raconter des histoires. Mais leurs personnages ne sont pas prêts d’atteindre l’immortalité d’un Valjean ou d’une Bovary. Symptôme exactement parallèle à notre incapacité nationale à créer des séries télé dignes de ce nom, nouveau foyer des Etats-Unis où la fiction brûle de mille étincelles.