47. Chapitre 5 - La drogue (2)
Par Marilou, lundi 15 juin 2009 :: #47 :: rss
"Pour trouver accès à la question de "l'être-sous-drogue", il nous a fallu suivre la voie de la littérature. Nous avons choisi une oeuvre qui traite exemplairement de l'objet persécutoire d'une addiction : Madame Bovary." La philosophe américaine, post-punk et post-gender, Avital Ronell a tenté d'expliquer dans plusieurs textes, écrits à l'arrivée du crack dans les quartiers, ce qu'est l'addiction et la culture de la drogue. Elle aime à s'emparer d'objets courants que l'on pense maîtriser, à tort. Proche de Derrida, elle écrit aussi bien sur les philosophes (Nietzsche, Aristote, Kant ou Heidegger) que sur les écrivains (Goethe, Proust, Flaubert ou Dostoïevski). C'est une philosophe littéraire, très moderne et complexe par son érudition, sa capacité à interpréter (au sens de l'exégèse) les textes. Pour mon plus grand plaisir, elle a choisi pour son dernier essai traduit en France, Addict, Fictions et Narcotextes (Bayard, 2009) de questionner l'individu face à la drogue et la culture qui l'entoure à travers une oeuvre majeure, Madame Bovary de mon auteur adoré Gustave Flaubert. "La littérature, qui n'a certainement rien d'un badaud innocent et se retrouve au banc des accusés, la littérature, laboratoire de reproduction pour hallucinogènes, a quelque chose à nous apprendre sur les fractures éthiques et la relation à la loi. Le livre de Gustave Flaubert fut traîné en justice; on l'accusa d'être un poison."
Pour Freud, l'addict est celui qui est incapable de renoncer à quoi que ce soit, incapable de "porter le deuil", c'est un "non-renonçant". Celui-ci a aussi un problème d'insatisfaction incurable. Il cherche à se couper du monde réel, effrayé par cette confrontation obligatoire. "Anywhere out of the world", disait Baudelaire. Les drogues produisent une intériorisation supplémentaire. C'est une "course au néant à tombeau ouvert". Pourtant, la drogue n'a cessé de fasciner les artistes et les penseurs. Ernst Jünger fait goûter l'acide à Martin Heidegger, qui en conclut : "L'addiction est elle-même sous addiction." Ainsi, "l'être-jeté est une expérience de néant ou de nullité." L'addict se situe entre "l'expérience de l'impuissance et l'être-pour-la-mort". Il a la possibilité de choisir la destruction. Il est difficile de définir les drogues dans leur essence car "elles tirent leur force de leurs motifs virtuels et fugitifs", tout en existant vraiment (drôle de Dasein). L'héroïne est allemande car c'est un certain Bayer qui l'a commercialisée sous la marque "heroin", dérivé de l'adjectif "heroisch". Mais en tant que "parasite radicalement nomade", la drogue a connu une expansion considérable. Freud a étudié la cocaïne à ses débuts, il a d'ailleurs été réprimandé publiquement pour ça et attaqué sur le plan privé, parce qu'il annonce "les bienfaits contre le vieillissement et la fatigue, plus comme anesthésique local" sans se pencher sur l'autre face du produit. La dépendance, la transformation de la personnalité, l'obsession unique et dévorante pour le produit, la destruction physique et morale...
Emma Bovary symbolise la rencontre entre "l'être-addicté et le féminin". Le principal dealer est le surmoi, alimenté par une "clinique de fantasmes" crées par Flaubert. L'objet littéraire lui-même est considéré comme une drogue. La justice assimile l'hallucination à l'obscénité, Le Festin nu de William Burroughs fut jugé obscène. Dans la drogue, le sujet addict dissocie l'autonomie et la responsabilité, cette question est donc liée à celle de la liberté. Cela exigerait une véritable "éthique de la décision". Les symptômes d'Emma sont "le ravissement qui la coupe de la réalité, la plénitude hallucinée et la communication pure". Ses drogues sont la lecture, la religion, l'amour-passion et les grandes toilettes. Elles suscitent des "effets hallucinogènes, analgésiques, stimulants ou euphorisants", accompagnés "d'effroyables rechutes". Pour ne pas se confronter à une authentique altérité, Emma préfère "l'oubli et le simulacre que la vérité". La littérature et la drogue partagent le même horizon, elles sont "sur la même ligne, dépendent de techniques semblables et (subissent) des répressions juridiques du même ordre". Le procureur au moment du procès déclara : "Mieux eût valu la honte que le poison". Emma n'a pas ravalé sa fierté, elle a préféré se suicider plutôt qu'abjurer, d'ailleurs elle n'a jamais parlé de son angoisse, développant une "violence intériorisée". La pharmacopée n'est pas loin, Emma avale l'arsenic (comme une drogué s'empoisonne aux substances chimiques).
Dominée par l'imagination (fantasy), Flaubert parle d'ivresse à propos des états fluctuants de son héroïne. On reproche au toxicomane de "s'exiler, loin de la réalité, de la réalité objective, de la cité réelle et de la communauté effective, de s'évader dans le monde du simulacre et de la fiction". Une autre drogue est nécessaire pour remplacer "cet opiacé, la vie". Emma deale sa consommation de fringues avec le dealer Monsieur Lheureux. Elle emprunte de l'argent et à la littérature, sous la forme de citations. Elle est brutale - presque maltraitante - avec sa fille Berthe, qu'elle ne peut allaiter car elle doit nourrir son persécuteur. Berthe est le premier "crack baby". Monsieur Homais, pharmacien, est omniprésent et conclut le roman sur ses distinctions honorifiques. L'ennui est un symptôme de la mélancolie et produit un "être-au-monde-angoissé", en bonne disposition pour devenir un sujet de "narcotextes". Emma est anorexique, elle privilégie la lecture à la nourriture. Son "appétit dépravé" montre qu'elle est rongée par quelque chose. Il faut conserver ce qui serait sinon "dévoré par le deuil". Monsieur Homais pousse à la consommation littéraire, il met sa bibliothèque à la disposition illimitée d'Emma. Mais elle ne veut pas se désintoxiquer, car elle ne sait sur quoi s'appuyer, certainement pas l'amour ou l'admiration pour Charles qui rate piteusement son opération du pied-bot. Alors, Flaubert la résume ainsi : "elle s'abandonnait à cette facilité de satisfaire tous ses caprices." Son attitude est définitivement narcissique, elle fonctionne par "auto-hallucinations".
Avital Ronell nous apprend que Harry Levin a établit des parallèles entre la vie de l'auteur et celle de son héroïne. Gustave avait un grand frère, prénommé Achille et chirurgien comme leur père. Souffrant de la hanche, Achille père laisse son fils Achille l'opérer. La gangrène, les infections et les manipulations chirurgicales d'Achille fils tuèrent le père. Comme un talon d'Achille sectionné, comme un pied-bot, sens du nom Oedipe, comme le complexe d'Oedipe.

Commentaires
1. Le lundi 15 juin 2009 par Faustroll
2. Le mardi 16 juin 2009 par leo
3. Le mercredi 17 juin 2009 par yann
4. Le vendredi 19 juin 2009 par Coccinelle en coup de vent
5. Le lundi 22 juin 2009 par Anisée
6. Le mardi 29 septembre 2009 par ugg boots
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