118. RL 48. La rentrée littéraire. Philippe Forest
Par La rédaction, le mercredi 8 septembre 2010 | Textes :: #118 :: rss
La Revue littéraire n°48 (septembre 2010)
Marie-Magdeleine Lessana est psychanalyste et écrivain. Elle est l'auteur d'essais, dont Malaise dans la procréation (Albin Michel, 1998), Entre mère et fille : un ravage (Pauvert, 2000) ou Marilyn, portrait d'une apparition (Bayard, 2005), et de romans : Chambre d'accusation (Pauvert, 2002), Ne quittez pas (Maren Sell, 2006), Mon frère (Ramsay, 2009).
Photographie : le crash du G-ADVA CAPRICORNUS d'Imperial Airways, le 24 mars 1937 à Ouroux (source).
Marie-Magdeleine Lessana
Forest traverse les nuées du vieux vingtième siècle
Philippe Forest, Le Siècle des nuages
(Gallimard, 560 pages, 21,50 euros)
En refermant ce livre on regarde les nuages et le ciel autrement. Ou plutôt se ravive l’acuité de certaines visions éblouissantes de ciels incroyables, nuages élevés en cheminées vaporeuses gigantesques, filaments étirés par les vents comme des cheveux d’ange, coucher de soleil sur l’océan où l’horizon s’épaissit de rouge, parfois de vert ou de noir, gros nuages sombres annonçant l’orage sur la plaine ou vus de la fenêtre, ou d’un hublot d’avion de ligne, présences singulières en apparence solides au milieu desquelles l’autocar volant plonge ; ces nuages splendides et fugitifs qui ont frappé nos yeux ont laissé des souvenirs dont l’impact esthétique s’est dissous avec eux. La lecture de ce livre les fait revenir aigus. Au milieu d’eux, nous sommes embarqués dans la langue de Philippe Forest, raffinée, précise, sensuelle, aux phrases longues au rythme chantant. Optant pour le participe présent tout au long de ces pages, nous entraînant avec lui à suivre un homme qui traversa le « vieux vingtième siècle », comme il se plaît à le nommer, le siècle des nuages, ce monsieur étant son père, mort, tombé d’un coup sur la face, rue de la Procession à Paris un 26 novembre 1998. Le narrateur, fils, écrivant le roman de lui, personnage énigmatique, impénétrable, à quiconque et premièrement à lui-même, n’ayant pas cherché à trouver la raison du fil de sa vie, de ses choix, ni de sa vraie passion, l’aéronautique – aventure pionnière de ce « vieux vingtième siècle » –, pilote instructeur lors de la Deuxième Guerre mondiale, à la fin, puis pilote de ligne à la compagnie Air France, parce qu’il était « de son temps », homme honnête, droit, légaliste, catholique pratiquant, sans aucun mysticisme, incarnant des valeurs qui comportaient l’effort, l’application, la rigueur, la fidélité, même l’humilité, mais pas le doute. Philippe Forest écrit le roman de la vie de son père, dit banalement, et il écrit un roman du vingtième siècle, siècle de l’aviation et du cinéma. Car l’aéronautique est un véritable cinéma sublime, enthousiasmant, dangereux, et finalement monotone, au milieu de ceux-ci qui, eux, ne vieillissent pas, ne torturent pas et ne déçoivent pas : les nuages. Le narrateur, en place de fils qui semble payer son tribu à la mémoire d’un père, dont il a la même voix, les mêmes yeux, peu connu de lui et d’un siècle qui le dégoûte plutôt, cherche à construire une raison à ce géniteur. Il fait partir sa vocation de l’aéronautique ; un jour de mars 1937, son père, jeune homme ayant alors seize ans (je suis contaminée par le participe présent, décidément), aurait pu, ou aurait dû, assister au crash désastreux d’un hydravion de l’Imperial Airways amerrissant sur la Saône à Mâcon, ville où le garçon grandissait, qui percuta la montagne alentour, tuant passagers et pilotes. La contemplation de la carlingue éventrée et des cadavres aurait décidé pour lui.
Philippe Forest fait le parcours de la naissance de l’aéronautique, brossant les portraits des pionniers, en phases successives, Wilbur et Wright, puis Blériot, Lacrouze, Dagnaux, et bien sûr le douteux Lindberg, et le beau Mermoz, puis Saint-Ex, racontant leurs exploits ridicules et immenses, leurs prouesses, décrivant leurs fascinants appareils jusque dans leurs détails techniques. On suit avec passion les brillantes présentations de ces différents personnages qui cherchaient la liberté des airs, que Forest nomme souvent « le vide ».
« Si bien que celui qui raconte et lui seul, qui arrange toutes ces anecdotes, prétendant dire la réalité de ce qui a été mais taisant que cette réalité, dès lors qu’il la relate, prend par lui la forme d’une fiction, falsifiant ainsi la formidable inconsistance du passé et conférant la méthodique, mensongère et solide logique d’une intrigue. Et dès lors, il n’y a pas lieu de s’étonner de ce que toute vie ait l’air d’un roman puisque raconter sa vie, ou bien celle d’un autre, revient très exactement à lui donner cette allure de roman qui la fait seule exister. » Averti de la vacuité de l’entreprise dérisoire qu’il accomplit, l’auteur fera le récit de la naissance de ce Jean Forest, lui, son père, enfant d’une famille de confiseurs de Macon, « cet enfant, plus soi que soi-même, indéfectiblement attaché à ce quelque chose d’insignifiant dont dépend pourtant la pure merveille d’avoir été en vie, et qui constitue le dernier trésor que laisse échapper de ses doigts celui qui va mourir… et laisser s’évanouir la figure de celui que l’on fut pour recevoir du temps lui-même la révélation vide du rien avec lequel tout s’arrête. » Les parents, leurs métiers dans ce temps de l’entre-deux-guerres, où chacun ne comprenait que ce qui lui arrivait à lui ou à ses proches, sans rien apercevoir du mouvement rapide merveilleux et effrayant du monde autour d’eux.
Arrive juin 1940. Elle est la fille du libraire de la ville, son père est mobilisé comme capitaine, elle n’a pas peur quand elle entend les sirènes, des avions en V volent dans le ciel azur, c’est la première fois que le mot « guerre » prend du sens, en un instant, un avion se détache et descend en piqué, cinq bombes sont lâchées sur la gare de Mâcon, un vacarme épouvantable. Certainement des Junkers allemands. Lui et elle chacun de leur côté sont fascinés par cette effraction soudaine dans leur vie ensoleillée et paisible de jeunes gens en ce début d’été. Un mort suffit à décider tout le monde, la ville se vide. Sa famille à elle comporte mère, grand-mère et elle, avec chien et chats, et une vieille Peugeot immobilisée dans le garage. C’est là que l’histoire trouve son allure la plus romanesque, le professeur de latin du lycée lui apprend qu’elle pourrait trouver un conducteur pour mener sa famille dans la débâcle vers le sud, auprès d’un fils de la confiserie Fiançailles, il s’agit d’aller jusqu’à Nîmes où ils ont de vagues cousins. Polie et timide, elle se présente à la boutique et la mère appelle son Jean qui est en train de regonfler son vélo pour fuir lui aussi, le « beau ténébreux » aux mains pleines de cambouis accepte, n’ayant pas son permis, mais ayant en revanche déjà son brevet de tourisme. C’est ainsi, avec le hasard de ce 17 juin 1940, le garçon ayant traîné à préparer son vélo, que la trajectoire de sa vie prend une direction décisive… alors qu’ils « n’auraient jamais dû se rencontrer ».
L’Histoire majuscule écrite par les historiens « jugeant le passé depuis le confort de leur impensable présent… n’imaginant rien de ce que fut l’obscurité confuse du temps » est précisément cela : « cette ligne que l’on trace dans le temps, une fois celui-ci définitivement passé, ramenant à une seule dimension toutes celles qui le composaient… donnant une image trop sensée du monde… quand il n’est rien d’autre qu’une insignifiante avalanche d’événements inconséquents emportés en désordre par la coulée indifférente de la durée dégoulinante vers l’aval… vers le bas et dans le désordre le plus grand. »
C’est dans un village entre Mâcon et Nîmes où ils avaient arrêté la voiture pour se dégourdir les jambes et se restaurer que, buvant à la fontaine une eau délicieuse, lui et elle tombèrent amoureux. Cette eau fut le « philtre enchanté » de leur amour. Il dira plus tard que lorsqu’elle est entrée dans la boutique « ce fut comme une apparition ». Une de ces quelques phrases qui reviennent en ritournelle frapper les oreilles comme un gâtisme familial. Le livre est scandé autour de dates décisives, celle-ci en est une.
Lui, car l’auteur le désigne ainsi de façon impersonnelle, revenu trois semaines après ces « grandes vacances » à Nîmes au milieu de la confusion, avec la mort subite de son père, devra choisir un métier, pour cela sa mère interroge son oracle, le maréchal Pétain, qui reste le guide pour cette famille légaliste. Ainsi il s’embarque pour l’Algérie y préparer des études d’agronomie. Le garçon se trouve encore éloigné de la vraie guerre qui se développe ailleurs. En toute bonne foi il croit que l’Algérie se réjouit d’être un département français, il refuse catégoriquement les autres points de vue. Au moment où l’amiral Darlan tourne sa veste dans l’espoir de profiter de la nouvelle situation politique, désastreuse pour le pays mais favorable à ses fins, « lui » qui n’a pas renoncé à devenir pilote s’offre comme parachutiste, il aboutit en Amérique pour y faire ses classes de pilote au service de l’US Army, au fond de l’Alabama. Une fois encore il est éloigné des réalités de la guerre et frustré devant « l’inintelligibilité du sort » qui l’oblige à poursuivre une vie d’élève rigoureux et appliqué, mais épargné, il aurait espéré prendre les armes, se battre dans le ciel comme la plupart des pilotes de guerre, ce qu’il aurait voulu être. Du passage dans cette fascinante Amérique qui incarne pour le jeune homme le pays de la liberté et de la modernité, reste une anecdote tant de fois répétée : dans un autobus, il se lève cérémonieusement cédant son siège à une femme plus âgée, elle est noire et se montre horriblement embarrassée par ce geste presque insultant. Le garçon naïf n’avait rien vu ni compris de la dure ségrégation qui sévissait drastiquement à l’époque dans les États du Sud.
Le narrateur, fils de « lui », scrute, observe, essaie de comprendre comment avec une naïveté sincère un jeune homme a pu vivre ces années où « la pire des barbaries accomplissait son œuvre de mort », dans une forme d’insouciance. Ainsi il montre de façon magistrale comment chacun ne voit parfois que son environnement immédiat, fait de contraintes familiales, d’obéissances aux adultes et de goût de vivre. On ressent cependant une violence contenue, même une accusation sourde dans la retenue avec laquelle le narrateur écrivain interroge son personnage et condamne sans le dire cette somnolence de vivre, cet aveuglement au présent. Il porte un regard amer, parfois cynique et désabusé. À la différence de sa position dans Le Nouvel Amour, où le narrateur s’engageait complètement dans l’intimité amoureuse, ici se déploie un certain lointain d’où il regarde et raconte l’histoire d’un autre au passé oublié, reconstruit – le participe présent y aidant. Voilà, la saga est longue. Au sortir de la guerre, l’homme devenu mari et père nous entraîne dans la fabuleuse « révolution d’Orly », celle de l’aviation civile organisant et commercialisant les transports de masse, reliant sans fin, dans le luxe et l’optimisme, les différents points du globe, amorçant par là une démocratisation du voyage et une unification de la planète, ce qui deviendra la mondialisation.
Le fils fait face à ce « rien » que son père lui laisse, « c’est la seule chose qu’un père puisse transmettre à ses fils… et c’est bien pourquoi les pères toujours se taisent… une sagesse qui leur vient de leurs propres pères. » Évidemment, il n’est pas certain que l’on puisse généraliser ainsi sous le terme de « rien » ce qui passe entre un père et un fils. N’y a-t-il pas d’énormes différences entre ce que transmet tel autre père à tel autre fils ? à moins que l’auteur ne parle de ce qui reste d’insaisissable en quiconque dès lors qu’il nous touche et que nous cherchons à l’approcher.
Le père du roman, un peu rigide en ses principes, n’a pas vu grandir ses enfants, « il n’était jamais là, ni pour longtemps, ni pour de bon », et ne comprendra pas avec quelle désinvolture ils conduiront leur vie. Le vrai coup qu’il recevra, peut-être le seul de son existence, sera la perte désastreuse insensée de sa petite-fille de quatre ans, fille du narrateur écrivain. Puis, il mourra.
Le fils, mêmes yeux, même voix, portant manteau et chapeau du père, fera, en fantôme, le voyage en Turquie que celui-ci aurait désiré refaire une fois encore avant de disparaître, le chapeau volera à la dérive se noyant dans les eaux de partage du Bosphore. « L’oubli doit lui-même à son tour avoir été oublié pour que son œuvre se trouve totalement accomplie. » Mais ceci ne vaut pas pour tous les oublis, certains font retour, comme on sait, de façon virulente, increvable, l’auteur ne l’ignore pas, ses livres en témoignent, même s’ils sont ces « pauvres petites choses de papier usé qu’on appelle des romans ».
Ce « vieux vingtième siècle, suffisamment visionnaire pour avoir compris que le cinéma et l’aviation constituaient la grande affaire où s’exprimait l’optimisme insensé et héroïque du monde » a disparu, reste « le présent perpétuellement reconduit de la consommation et du divertissement ». « Le Mal a ceci de terrible qu’il affecte indifféremment ceux qui sont coupables et ceux qui sont innocents, les lâches, les indifférents, les distraits, parce que en tous c’est l’humanité qui est corrompue et qu’elle l’est par le hasard qui parfois, toujours, fait de n’importe qui le contemporain du néant. » « Lui », le père, en était un. Le vrai chiffre de sa passion n’était-il pas le désir d’être parmi les nuages au sein de leur beauté inouïe, éphémère ?
Ce roman en son style, à l’instar d’un artiste contemporain comme Richard Ballard – peintre de nuages plus vrais que nature –, nous en offre la fabuleuse expérience.
Il a fallu un nuage volcanique islandais pour nous rappeler que tous ces avions, devenus croyions-nous invincibles, pouvaient être à nouveau cloués au sol pour cause de nuées.

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