116. RL 48. La rentrée littéraire. Rodrigo Fresan
Par La rédaction, le mercredi 25 août 2010 | Critique :: #116 :: rss
La Revue littéraire n°48 (septembre 2010)
Notes de lecture/Domaine étranger
Rodrigo Fresan, Le Fond du ciel, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, Le Seuil, 302 pages, 21 euros
par Bernard Le Saux
Tous ceux qui ont déjà ouvert un livre de Rodrigo Fresan connaissent le goût immodéré de ce dernier pour les postfaces à rallonge. L’occasion pour lui de préciser ses intentions mais avant tout de révéler, avec un souci de quasi exhaustivité, les sources alimentant son œuvre, ces sources que beaucoup s’efforcent au contraire d’offusquer. Ce sont donc autant de coups de projecteurs qu’il donne sur des influences multiples, hautement revendiquées, et qui mettent en lumière des grands aînés appartenant le plus souvent à une littérature expérimentale radicale (Philip K. Dick, J. G. Ballard, Kurt Vonnegut…), une littérature transgénique dont il faut bien reconnaître qu’elle puise presque exclusivement au tuf anglo-saxon et semble inexistante ailleurs, notamment sous nos cieux tempérés, sauf quand l’effleure le Houellebecq de La Possibilité d’une île ou s’en réclame l’exilé Maurice G. Dantec. Ce sont encore des coups de projecteurs éclairant des influences cinématographiques (Stanley Kubrick, of course !) ou télévisuelles (la série La Quatrième Dimension), sans oublier cet activateur permanent d’inspiration constitué par un fond musical où le rock – des Pink Floyd aux Beatles en passant par Lloyd Cole – se taille la part du lion.
Mais sans doute aura-t-on reconnu dans cette manière de faire le tropisme caractéristique d’un natif de Buenos Aires, ce dont Rodrigo Fresan est, au demeurant, le premier conscient. Dans une interview pour la revue Le Matricule des Anges, à l’automne 2006, ne soulignait-il pas que la plupart des écrivains argentins « sont à des degrés plus ou moins grave des maniaques de la référence » ? Avant d’ajouter : « Je souffre quant à moi de la forme la plus aiguë et incurable de la manie référentielle. » Au point même que l’on imagine fort bien qu’un de ces jours il puisse nous offrir, poussant jusqu’au bout une folle logique borgésienne, un ouvrage constitué pour l’essentiel d’un appareil hypertrophié de notes, laissant au lecteur le soin du travail de reconstitution, celui d’expérimenter, en somme, la possibilité d’un roman…
Au gré d’une bibliographie comptant désormais plus d’une demi-douzaine de titres disponibles en français, on s’est peu à peu familiarisé avec cette œuvre hors norme, à la fois délirante et érudite, suite d’ouvrages déstructurés, de récits-capharnaüm, reliés néanmoins par le fil rouge d’une quête obsessionnelle de l’enfance.
Et, à ce dernier propos, on soulignera qu’il était sans doute inévitable que la route de Rodrigo Fresan croise un jour celle d’un autre grand écrivain inconsolable du paradis perdu de la jeunesse, soit James Matthew Barrie, l’auteur de Peter Pan. De même l’on avouera tenir pour l’une de ses plus grandes réussites Les Jardins de Kensington (Seuil, 2004), ouvrage réalisant le tour de force d’être à la fois une biographie – sans doute romancée mais cependant impeccable – de Barrie en même temps qu’une formidable fiction, un miroir déformant promené le long des années psychédéliques par un virtuose du dérèglement temporel nous proposant un va-et-vient continu entre le Londres victorien et celui des Swinging Sixties.
Avec Le Fond du ciel, le romancier revient cette fois sans détour à sa passion première, au noyau dur de son univers intellectuel : la science-fiction (précision qui vaut invitation à la circonspection pour les réfractaires au genre). Livre irrésumable, cela va de soi, et peut-être plus qu’à l’ordinaire. Véritable maelstrom nous ballottant sans ménagement, de Los Alamos à l’heure H, au moment de la première explosion atomique, jusqu’au cœur de Bagdad en guerre, en passant par Manhattan le jour de l’effondrement des tours, esquisses d’autant de possibles fins du monde. Mais livre où il est d’abord question de très jeunes New-yorkais fous de SF, créateurs d’un « fanzine » qui leur permet d’embarquer sur des vaisseaux spatiaux imaginaires à bord desquels, jugeant le présent intolérable, ils s’évadent dans le futur, ou plutôt « dans de nombreux futurs, car l’idée qu’il n’en existe qu’un seul leur semble insupportable ». Où il est question d’un trio truffaldien – deux jeunes garçons aimant la même jeune fille et s’aimant à travers elle –, trio dont l’un des membres – mais lequel ? – deviendra bien plus tard l’auteur d’un roman-culte : « Un roman de science-fiction qui n’était pas un roman de science-fiction et qui n’était peut-être même pas un roman. »
Une définition qui, de toute évidence, pourrait également s’appliquer au Fond du ciel. Mais, sinon un roman, alors quoi ? Peut-être bien un « OLNI ». Un objet littéraire non identifié. Dont les fulgurances, les changements brusques de direction provoquent chez le lecteur le même type de réactions que chez les témoins du mystérieux phénomène aérospatial. Un lecteur se demandant s’il rêve éveillé ou s’il est en proie à une hallucination, partagé entre stupeur et fascination.

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