115. RL 48. La rentrée littéraire. Domaine étranger (1) : Goolrick, Nilsson & Mosby
Par La rédaction, le mardi 24 août 2010 | Critique :: #115 :: rss
La Revue littéraire n°48 (septembre 2010)
Notes de lecture/Domaine étranger
1. Robert Goolrick, Henrik B. Nilsson & Katherine Mosby
Robert Goolrick, Féroces, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie de Prémonville, Anne Carrière, 254 pages, 21 euros
par Isabelle Viéville Degeorges
En Virginie, dans les années 50, on savait encore vivre et l’on connaissait le sens du mot « élégance ». Les tailles étroites des femmes surplombaient des jupes en corolle, les hommes s’habillaient avec soin et les cocktails, sous les vérandas, rythmaient la monotonie des jours. L’été, on plongeait dans le Potomac en bonnet de bain pendant que les enfants exploraient les environs à vélo. Robe du soir et smoking, costume de lin et veste blanche pour le club, il s’agissait en toute chose d’être spirituel et brillant. Des reflets fitzgeraldiens coloraient encore une certaine idée du monde, et les Goolrick en étaient de parfaites illustrations.
D’une plume à la fois aiguë, limpide, humaine et extrêmement consciente et civilisée, l’auteur dissèque impitoyablement ses années d’enfance. Lentement, concentriquement et par petites touches, au fil de souvenirs souvent lumineux, il nous amène au cœur d’un « déraillement » d’une violence irréfragable. Le contraste entre ce qui est prétendu et ce qui est vécu ne fait que renforcer l’horreur et la fascination du lecteur embarqué.
Se faire embarquer, accepter d’être embarqué, fait partie du jeu de la lecture. Nul contrat, en dehors de quelques codes de marketing éventuels, ne stipule jamais l’endroit où l’on arrive ni dans quel état. Au cours de ce voyage, qui nous ramène au cœur même du lieu où s’élaborent la confiance et la sécurité la plus intime de l’être, au mitan de la douceur et de la tendresse d’un enfant de 4 ans, que nous sommes redevenus par la magie de l’écriture, au détour d’une page, en quelques lignes définitives, précises, brèves, détaillées, nous subissons brutalement, sidérés, piégés et impuissants le viol, le saccage, le ravage.
C’est arrivé et rien désormais ne peut abolir cela.
C’est la fin du monde tel que nous l’avons connu (titre original en américain).
Reste à la férocité des grands fauves d’en rejeter implicitement la faute sur la proie, qui par piété filiale n’aura de cesse de les conforter dans leurs assertions.
Écrit et décrit pour sortir enfin de la sidération, définir le lieu de l’effraction, circonscrire la béance de la plaie. L’auteur arpente par « réverbération » la capacité, l’incapacité, du lien de la victime au bourreau, et les limites du déterminisme et du libre arbitre. Goolrick reconstruit et déconstruit sa propre histoire, fidèle à lui-même, et cela seul légitime le moindre mot d’un texte par ailleurs entêtant. Car c’est une des caractéristiques de cet auteur de pouvoir aborder les événements les plus troubles et les plus sordides sans jamais l’être, et d’arriver à faire que cette histoire sans commune mesure avec ce que l’on a vécu devienne pourtant la nôtre.
L’écriture, le style, le sujet, la façon dont il est traité, sa construction en font un reflet, un mirage, un livre sur la perte, mais sur l’espoir aussi, malgré tout, de la possibilité de vivre. Il demeure une histoire ardente et triste, belle au sens miltonien du terme, teintée parfois de Cullers, ou Williams. Dérive et chute, thèmes éternels. Quand le chaos est arrivé, n’appartient-il pas justement au verbe, dit ou écrit, d’essayer de lui donner un sens ? C’est peut-être en cela justement que réside la beauté de ce récit et le transforme in fine en roman terrible.
Henrik B. Nilsson, Le Faux Ami, traduit du suédois par Philippe Bouquet, Grasset, 568 pages, 20,90 euros
par Lize Braat
Dans la large famille de la faune littéraire, le correcteur est une figure singulière, à haute teneur romanesque. Il exerce la fascination des vies millimétrées, des tâches minuscules, des vocations de l’ombre. On l’imagine solitaire, voire reclus, menant une existence un peu grise, avec la mélancolie pointilleuse des employés de bureau, gagnant en mystère par sa fréquentation intime de la matière littéraire. Le regretté Saramago lui avait accordé son heure de gloire quand dans L’Histoire du siège de Lisbonne il lui autorisait, par un acte de révolte tout adverbiale, de réécrire l’histoire du Portugal en même temps que sa propre histoire d’amour. Henrik B. Nilsson s’y frotte à son tour, troquant Lisbonne contre la Vienne du tout début du xxe siècle, pour y gagner peut-être un petit supplément d’âme littéraire. Herr Freytag est dans Le Faux Ami un scrupuleux correcteur à la retraite, trompant dans les cafés viennois son aigreur de petite main, ses propres ambitions littéraires toujours reportées, sa solitude de mari trompé, en engouffrant à crédit d’inlassables pâtisseries. Rien ne pourrait le détourner de la routine qui le qualifie s’il ne décidait de reprendre du service pour un dernier roman, moitié pour répondre aux supplications de ses éditeur et auteur, moitié parce qu’il espère ainsi s’attirer les faveurs de sa délicieuse professeur d’esperanto. Mais la tâche est moins anodine qu’elle n’en a l’air, et le roman à parfaire constitue à plusieurs points de vue une menace : pour le correcteur car son auteur s’aventure sur des terres immorales et prend avec la syntaxe et la grammaire de dangereuses libertés, pour d’autres intrigants parce qu’il dénonce à chaud les malversations du Vatican et l’immixtion de malveillants banquiers et marchands dans les dernières élections papales. Celles-ci sont relatées en feuilleton rétrospectif en même temps que progresse en sens inverse le récit initiatique de Freytag, agent aveuglé d’un complot parallèle : veiller à n’importe quel prix à ce que ne paraisse jamais l’explosif brûlot. On sait gré à Henrik B. Nilsson de se risquer à doter son personnage d’un fort mauvais caractère : réactionnaire, nostalgique, velléitaire, jaloux, vaniteux et bigot, traversé de loin en loin de quelques éclairs de lucidité, Freytag ne peut guère s’en prendre qu’à lui-même de grignoter seul ses sardines et ses poignées de pruneaux. Il incarne sans doute à merveille les figures crépusculaires et crispées de l’empire en déclin. On accorde également à l’auteur des intentions fort honorables lorsque, pour recréer le tableau de cette Europe du début du siècle sur le point de basculer, il dispose ici et là les indices de la riche histoire dont elle est issue : Freytag salue lors de ses déambulations en ville les statues de Schubert, Haydn, Goethe, s’effraie des affiches d’expositions de ces peintres sauvageons qui s’attachent à représenter la pire part de l’âme, un certain Oskar entre autres, qui est bien le pire de tous. L’auteur convoque successivement, de manière plus ou moins cryptée, la psychanalyse, le double d’Alma Mahler et même ce qui semble être une préfiguration viennoise de Kafka incarné par Freytag lui-même, quand celui-ci cesse de se censurer. Le décor est richement garni, pittoresque à souhait – l’ami typographe, les parties d’échecs hebdomadaires, le voisin hypocondriaque, les leçons d’esperanto, les tremblements de terre et la comète Halley – le dénouement bien tourné. Tous les ingrédients sont là pour tisser habilement la fresque historique au roman d’espionnage, seulement justement, tout y est mais rien ne prend. Les allusions sont grossières ou approximatives, le « feuilletage » de la construction trop explicite, les métaphores attendues, les analogies poussives, notamment quand à plusieurs reprises Henrik B. Nilsson se risque à des mises en abyme de l’auteur accouchant de son roman. Aussi, s’il faut en croire la définition développée de l’art du correcteur (« La langue, ou ce qu’il était convenu de qualifier de style, les intentions de l’auteur et leur mise en œuvre, tel était son domaine. C’était un tailleur de pierre visant la perfection, coup de ciseau après coup de ciseau, un maître de l’art du stuc mettant la dernière main avec la spatule. (…) il se cantonnait à la musique, celle de la grammaire et du choix des mots, et y maniait la plume comme un chef d’orchestre sa baguette »), le lecteur chroniqueur du Faux Ami n’a qu’à acquiescer à l’avertissement en début d’ouvrage : « Épreuves non corrigées ».
Katherine Mosby, Sanctuaires ardents, traduit de l’anglais par Cécile Arnaud, La Table Ronde, « Quai Voltaire », 386 pages, 23 euros
Une bourgade perdue du Sud des États-Unis. Une grande maison un rien délabrée mais qui fut autrefois une demeure de famille. Celle des Daniels. Est-ce pour cela que le fringant Willard, fraîchement marié, choisit d’y emménager avec sa jeune épousée, une beauté yankee à l’intelligence vive et à la culture sans limite ? Vienna Whitcomb eut un jour New York à ses pieds et des déshabillés en provenance des grandes maisons de couture françaises. Si elle l’avait souhaité, elle aurait pu conquérir Londres et Paris. Mais elle croise le chemin d’une vieille femme qui lui avoue que les raisons du cœur valent toutes celles du monde. Et quand Willard Daniels demande sa main, Vienna songe que l’amour passe par ici et elle accepte. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que Willard aimait le combat. Vienna, figure interstellaire du New York des années 30, aurait pu épouser n’importe qui. Willard décida que c’était lui. Et il embarqua la jeune fille dans son fief en Virginie occidentale. Sauf que là-bas plus besoin de combattre, Vienna lui appartient et cela ne l’amuse plus. Et puis, la brillante Vienna lui fait prendre conscience de sa propre bêtise et de son inculture crasse. Willard boit et Vienna dévore Keats. Quant aux bonnes gens de Winsville, elles s’étonnent de la conduite erratique de cette femme trop belle, trop libre, trop fantasque. Un jour Willard s’en va, un jour Vienna tire sur Willard. Ils ne se reverront jamais, Willard aura eu le temps de faire deux enfants à sa femme… Mais Vienna aimait son mari plus que tout au monde et elle sombre dans une terrible dépression. Quand elle s’en sort enfin, c’est pour décider d’élever ses enfants à sa façon, sans école mais en côtoyant Cicéron et Thucydide dès leur plus jeune âge. Les bonnes gens de Winsville, encore une fois, s’étonnent. La snobinarde serait-elle devenue complètement folle ? Vienna n’en a cure, son bonheur c’est elle qui le construit. Mais le destin n’est pas tendre avec Vienna Daniels. Pourquoi choisit-il de lui retirer tous ceux qu’elle aime ?
Un grand roman du Sud comme seuls les Américains savent les écrire. Le souffle et le romanesque, la liberté et la folie et puis cet espace immaculé comme le jardin d’Éden avant la faute. Oui, il n’y a que les Américains pour faire naître un tel état de grâce, et Katherine Mosby est bien partie pour appartenir à la génération des plus grands.

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