113. RL 48. La rentrée littéraire. Premiers romans (2) : Coulomb, Bantegnie & Bramly
Par La rédaction, le jeudi 19 août 2010 | Critique :: #113 :: rss
La Revue littéraire n°48 (septembre 2010)
Notes de lecture/Premiers romans
2. Jean-François Coulomb, Gaëlle Bantegnie & Carmen Bramly
Jean-François Coulomb, Vendanges tardives, L’Éditeur, 190 pages, 14 euros
par Stéphanie des Horts
De l’art de la nouvelle… L’exercice est ardu, certes. Les Américains emploient le terme short story car c’est bien de cela dont il s’agit. Une véritable histoire, mais courte. Une intrigue cousue main, des personnages conséquents et une chute. De l’art de la chute aussi. Les Américains, toujours eux, maîtrisent la chose parfaitement. Les Anglais moins, à part Saki évidemment. Quant aux Français, non ne souriez pas, le Français est à la traîne comme d’habitude… Enfin, cela c’était avant que Jean-François Coulomb ne s’y colle. Quatorze nouvelles comme autant de brillants pavant le joyau d’une Belle de Nuit. Coups de canif, héros incisifs, avant tout une ambiance, un décor, une sensation. Sensualité et ironie grinçante au service de la littérature. Cela faisait longtemps, on vous l’a dit. Les femmes de Jean-François Coulomb sont toutes des héroïnes. Un nom, une silhouette, une allure, le plaisir à l’état pur et puis la fuite. Pourquoi affronter ses démons, c’est vulgaire les démons, les femmes de Jean-François Coulomb sont bien au-delà, terriblement chic. La part belle revient aux hommes, notre auteur serait-il macho ? Hum, juste comme il faut, il choisit son rôle, le meilleur, celui qui distribue les cartes, four of a kind à tous les coups ! On s’attardera sur un enterrement singulier, un fils à papa qui a osé ou bien encore un week-end en amoureux sur les routes de France. On retiendra les mots qui dansent, le persiflage aérien et l’érotisme qui affleure. On se souviendra que la vie est cruelle et que la seule chose sensée ici-bas est la légèreté. Et puis à monsieur Coulomb on offrira son plus joli sourire en le priant fort élégamment de bien vouloir s’y coller à nouveau… à la littérature !
Gaëlle Bantegnie, France 80, Gallimard, « L’arbalète », 220 pages, 17 euros
par Anne Procureur
France 80 est un premier roman publié par les éditions Gallimard, 5, rue Sébastien-Bottin, près de l’Hôtel Montalembert et d’un nouveau Monoprix flambant neuf ; il sera, à la rentrée 2010, dans toutes les librairies, notamment dans les Fnac.
Cette façon de s’exprimer peut étonner mais c’est une pâle copie de ce que Gaëlle Bantegnie a réussi dans son roman : toutes les situations que traversent ses personnages sont inscrites, avec malice et bonheur, dans une époque bien précise (entre le 19 mai 1984 et le 26 août 1989), à l’aide des marques, des objets, des magasins, des aliments, des revues, des voitures, des maisons… Cela donne un sens tout à fait particulier à la narration et résonne dans le cœur du lecteur comme les notes d’une musique nostalgique. Deux exemples savoureux, du moins pour moi, devraient suffire à vous convaincre du plaisir qu’on prend à la lecture de ce texte :
« Toute la paye de Marise passe dans les charges, reste celle d’Hervé pour les courses hebdomadaires chez Leclerc, les tours en Renault 9, les vacances chez mémé Le Coz, les places de cinéma Gaumont le samedi, les Happy Meal de Louisa qu’elle tient à commander elle-même à la serveuse en uniforme du Mc Donald’s qui vient d’ouvrir place du Commerce et les plateaux-repas des Berthelot quand ils dînent au Flunch de la rue du Calvaire, remplacé en 2000 par un magasin Zara. » Ou encore, plus simplement : « Elle dispose sur un plateau la boîte cartonnée de chocolat Poulain, une brique de lait entamée, un pot de confiture à la fraise Bonne Maman. »
Cette trouvaille, qui d’ailleurs ne serait rien sans le beau talent de Gaëlle Bantegnie, contribue à rendre les protagonistes très attachants. Il y a Claire, adolescente maniaque qui pousse, comme il se doit, des hurlements, entourée de sa petite sœur et de leurs parents. Elle pouvait paraître exaspérante ; elle se révélera touchante. Et il y a Patrick, VRP séducteur, amoureux de Nadine, jeune femme amoureuse de Magnum (personnage de série télé). Claire et Patrick ne se connaissent pas. Nous suivrons leurs existences, somme toute sans éclat, avec curiosité, puis avec une tendresse qui se teintera bientôt de douce mélancolie. La vie passe, tranquillement, sans grands drames. L’empathie de l’auteur permet de saisir au plus près le débat silencieux des êtres qui nous entourent, pris au piège d’un conformisme si peu romantique. Mais qui en sont conscients ! Et de fait, Claire comme sa famille, Patrick comme Nadine sont beaux dans leur désir de rendre leurs vies plus lumineuses.
Les marques, les sigles, les lieux, les noms sont des balises dans des vies si peu agitées. Mais voilà, c’est ainsi : nous sommes certainement plus nombreux sur cette planète à vivre sans panache ni gloire mais avec dignité, exigence. Gaëlle Bantegnie, en sachant restituer cette vérité simple, a réussi son premier roman.
Ah, j’ai oublié de dire que cela se passe près de Nantes, ville de Jacques Demy. Il faudrait mettre ce roman en chanson !
Carmen Bramly, Pastel fauve, Lattès, 180 pages, 16 euros
par Cécilia Dutter
Carmen Bramly n’a que 15 ans. C’est la plus jeune romancière de cette rentrée littéraire. Elle est publiée par Lattès, qui n’est pas le moindre des éditeurs. Bref, elle a tout du phénomène littéraire dont, a priori, on est en droit de se méfier.
Roman initiatique, récit d’un basculement dans l’âge adulte, Pastel fauve aurait pu se contenter de décliner les poncifs du « roman d’adolescence » et être un texte frais qu’on parcourt avec la vague nostalgie des années tendres et qu’on referme sans états d’âme. Pourtant le livre tient une jolie promesse. Celle d’un auteur en devenir qui, malgré quelques maladresses, est parvenu à construire une vraie histoire, plutôt réussie.
Saint-Sylvestre 2010. Île de Bréhat. Ce soir, Paloma, 14 ans, va rejoindre Pierre, son ami d’enfance. Ces deux jeunes Parisiens du meilleur monde, celui du VIe arrondissement, se connaissent depuis toujours. Lycée Fénelon pour l’une, École alsacienne pour l’autre. Même bagage, même parcours, mêmes désillusions sur l’existence. L’année se passe à grandir, on se retrouve en Bretagne aux vacances scolaires.
Pendant que leurs parents festoient de leur côté, Paloma et Pierre vont passer la dernière nuit de l’année ensemble. Ce sera pour elle sa première nuit de femme. Mais avant l’étape décisive, elle devra affronter un grand chambardement intérieur, palette de sentiments ambivalents qui viendront colorer l’attente de mille tonalités. Pastel de l’enfance qui s’en va, gris du quotidien qu’on veut fuir, teinte fauve du désir, du fantasme et de la passion à laquelle on aspire tout en redoutant ses périls, encre noire de la nuit, de la peur.
Amoureuse, Paloma l’est. Et Pierre tout autant. Mais chacun joue à « Celui-qui-le-premier-avouera-à-l’autre-qu’il-l’aime-a-perdu ». Drôle de jeu dont la règle consiste à « tendre des pièges, sous-entendre les choses, être implicite dans ses actions comme dans ses paroles, le tout avec séduction ». L’amour est un petit combat de boxe et Paloma a bien compris qu’on peut en rester KO. Alors elle tergiverse, prend la tangente. Faussement innocente, un brin perverse, elle attise les braises pour mieux les piétiner. Elle croit les éteindre. Mais le feu couve. Il est ardent. L’heure tourne. Bientôt, il sera temps de baisser la garde, de se montrer en vérité. L’expression « faire l’amour » traduit « un sentiment mis en mouvements ». Cette invitation au dévoilement ne peut être honorée sans mise en danger. La jeune fille finira par le comprendre et par accepter la donne.
Carmen Bramly creuse la psychologie contrastée de ses personnages. Elle met en lumière l’adolescence d’aujourd’hui empreinte d’une âpreté et d’une crudité qu’elle décide de ne pas taire. Regard lucide, sans concession sur la vie. Regard d’adulte, déjà. Mais, à côté de l’abrupte réalité dont on prend conscience à 14 ans, il y a heureusement place pour un bel élan de vie. Cet élan porte et emporte l’héroïne. Paloma n’est ni suicidaire ni désabusée. Elle se construit du mieux qu’elle peut dans le monde qui lui est offert.

Commentaires
1. Le vendredi 20 août 2010 par Deville
2. Le vendredi 20 août 2010 par Florent G.
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