Anne Berest, La Fille de son père, Le Seuil, 168 pages, 16 euros

par Angie David

Maîtriser à ce point la composition narrative est rare pour un premier roman. La structure est comme une petite machine qui fonctionne à merveille, prologue, quatre actes, épilogue. L’inspiration théâtrale de l’écriture d’Anne Berest est manifeste, les personnages sont imbriqués dans un récit qui les relie tous, acteurs d’une pièce dramatique. Bien que l’humour et la dérision soulignent chaque réflexion de la narratrice, l’amertume envahit les pages de cette histoire familiale. Les séquences de la vie courante sont autant de scènes de théâtre, où gestes et dialogues expriment ce qui traverse l’esprit de chacun. Aucune psychologie, aucun état d’âme : les tourments résultent d’une suite d’événements tragiques.
Les faits auxquels sont confrontées trois sœurs parlent d’eux-mêmes, ils témoignent des bouleversements lors du passage à l’état adulte, l’hybride à trois têtes n’existe plus, les destinées des trois filles se séparent au risque de perdre l’essentiel : le souvenir, la mémoire de leur mère disparue. Mais la fatalité est en marche et la narratrice se laisse porter. La citation d’Œdipe roi en exergue indique la prédominance de la première personne, les pensées de la narratrice prennent la forme de monologues à énumérations, descriptions, et constituent le sujet même de La Fille de son père. D’une manière contemporaine, malgré la raideur antique du style, Anne Berest aborde la passionnante et éternelle question des enfants illégitimes, « adultérins », et les liens invisibles qui se tissent au-delà du vécu commun.
La « communion » des êtres effraie la narratrice qui se sent étrangère à ses sœurs, son père et sa belle-mère, au cours d’un dîner d’anniversaire. Impression fugitive d’un rapprochement avec sa grande sœur, Irène, l’aînée de la sororité, et la plus petite, Charlie. Centré sur ses héroïnes, le roman n’est pas féminin, le traitement étant abrupt, sans concession. La narratrice a quelque chose d’un garçon manqué dans sa façon de rester en retrait tout en observant les moindres détails, et les passages sur l’amour d’une femme pour le corps et la personnalité indifférente d’un homme témoignent d’une grande maturité des sentiments. Le père en revanche incarne la souplesse tout en se trouvant au cœur du secret de famille. Ses contours restent flous en dehors de quelques précisions anecdotiques. Il représente les non-dits, les cadavres dans le placard, muet comme la pierre tombale de son épouse.
La narratrice est présente à l’enterrement d’un autre père qu’elle n’a pas connu, avant qu’un flash-back la ramène dix ans en arrière, au moment où son amant meurt brutalement dans un accident. À ce moment-là, plusieurs fêtes de famille, dont le fatidique Noël, rebaptisé Festen depuis la sortie du film, s’enchaînent et la vérité finit par sortir. Par bribes, fragments – mode de relation que la narratrice semble entretenir avec le réel. L’accumulation de signes ne suffit pas à lui faire prendre conscience qu’elle est l’objet central du livre. Les tensions dans la maison d’Épernay rappellent le film de Chabrol avec Isabelle Huppert, Violette Nozière. Sans cacher sa rancœur, la narratrice tient chacun en ligne de mire, en les décryptant dans ses manies et ses erreurs, maladresses, mais aussi dans sa tendresse et sa simplicité.
L’entourage proche met en perspective une donnée biologique impossible à nier intellectuellement. Même si cela est vrai, on n’est pas seulement l’enfant de celui qui vous a élevé. Celui qui a aimé votre mère au point qu’elle tombe enceinte laisse nécessairement une trace sur sa progéniture. Et cette trace est le plus souvent ostentatoire. J’ai connu une famille assez similaire : quatre filles dont la mère avait eu un amant au bout de quinze ans de mariage ; la quatrième était la fille naturelle de son amant. Le père n’en sut jamais rien. Pourtant, la mère avait fini par quitter son mari pour s’installer avec son amant qui était l’homme de sa vie, et les dîners de Noël avaient ceci de singulier qu’étaient réunis les quatre filles, la mère, le père et l’amant. Spécificité mystérieuse qui se retrouve fréquemment, la cadette ressemblait comme deux gouttes d’eau à son père biologique.
C’était, comme on dit pour rire, sa tête à lui, l’amant, avec une perruque. Tout le monde était au courant sauf le père, qui ne voyait absolument pas la différence physique avec son enfant. Lâcheté masculine, le père dans le roman ne révèle jamais explicitement s’il croit que l’une de ses filles n’est pas de lui. Un enfant sur vingt ne serait pas de son père légitime, celui qui est marié à la mère ou qui reconnaît le nouveau-né. La fille que j’évoquais avait donc deux pères, telle la narratrice qui choisit ici de ne pas être confrontée à cette réalité. Pour se préserver, entretenir une tradition ancienne, toute vérité n’est pas bonne à dire. La narratrice ne la provoque pas, de toute façon un jour elle se révélera d’elle-même. Au théâtre, des comédiens pourraient interpréter cette situation paradoxale, eu égard aux métamorphoses que cette discipline permet. Les mots de l’héroïne sont implacables, y compris dans les non-dits qu’elle produit à son tour. A-t-elle gardé son enfant du hasard (ou du fatum) pour l’élever avec son futur mari, Stéphane ?
Les pensées de la narratrice sont troublantes, comme la théorie de « notre âge de personne ». « Cela dépend de chacun. Je crois parfois sentir que toute notre vie est conduite par cet âge, c’est-à-dire orientée. Et peut être lue à sa lumière. Et puis, il arrive un moment de sa vie ou notre âge de personne coïncide avec notre âge de naissance. Cet instant où nous devrions être parfaitement heureux. » La profondeur des dilemmes rejoint l’épaisseur de l’atmosphère qui envahit le texte, le cimetière étant un décor récurrent, les fantômes surgissant à chaque date symbolique. La Toussaint et la Saint-Sylvestre rythment ce roman où domine l’obsession du temps, mécanique impitoyable qui produit d’incessants changements. À la fin, la narratrice n’est plus exactement la même, ni davantage une autre. Et n’avoue pas si elle sent avoir son âge de symbiose, le soi immuable.

Noémie de Lapparent, Bons baisers de la montagne, Julliard, 204 pages, 18 euros

par Cécilia Dutter

Comédie loufoque, conte moral, réflexion sur l’aptitude personnelle au bonheur… on ne saurait qualifier le premier roman de Noémie de Lapparent tant il semble inclassable. Derrière le ton résolument caustique et une autodérision des plus rafraîchissantes, l’auteur évoque l’étendue du pouvoir que chacun détient sur la vie d’autrui. Sous les dehors d’une histoire légère, un brin déconcertante, elle interroge le lecteur sur ses propres retranchements et sa capacité d’ouverture à la vie.
« Péril rouge », telle qu’on la surnomme, est en vacances chez ses cousins à la montagne. Elle entend parler d’un garçon du coin, Paul K., que ses parents ont jadis tenu captif dans un placard. Enfant martyr depuis sa naissance, il n’a connu que la claustration. Délivré à la mort de ses tortionnaires, devenu adulte, il refuse le monde extérieur et fait le choix de continuer à vivre seul dans sa ferme alpine, sans jamais mettre le pied dehors. Dans la région, il passe pour un mystique à qui l’on prête une sagesse hors du commun. Doté d’une connaissance innée des sentiments humains, il sait apaiser la détresse de ceux qui le consultent. On vient le voir de loin pour s’imprégner de son aura quasi magique.
L’héroïne souhaite le rencontrer. Pour ce faire, il lui faudra s’engager dans une expédition périlleuse en montagne, symbolique d’une autre ascension : celle qui mène vers soi. Bien entendu elle tombera sous le charme de Paul K., bien entendu elle voudra le sauver de lui-même et l’ouvrir au monde. Cependant, l’homme résiste. Si elle l’aime comme il l’aime, elle doit accepter de vivre recluse avec lui, isolée de l’extérieur. Fantasme universel de toute-puissance… Chacun des protagonistes voudrait combler le vide de l’autre tout en lui demandant de combler le sien propre. Être tout pour l’autre. Qui pourrait se montrer à la hauteur de cette utopie ? Peut-on faire le bonheur de quelqu’un en refusant qui il est vraiment ?
« Péril rouge » a une présence attentive, parfois lyrique, à la vie. Par exemple, elle regarde le lever de soleil sur la montagne et s’émerveille : « il fit jaillir des traînées roses et dorées partout dans le ciel, il s’éclata en envolées de nuages rouges et en nuées criardes d’oiseaux engourdis, nimba d’or une à une les cimes éteintes et craquela les champs de neige dans un bruissant cliquetis, faisant participer le paysage entier à sa gymnastique matinale. »
Au contraire, Paul K., enfermé, trouve la paix au fond de lui, en creusant dans ses ressources intérieures et en donnant libre cours à son imagination.
Deux cheminements, apparemment divergents, qui ne sont pourtant pas incompatibles. Mais l’héroïne préférera laisser le soin à une autre femme d’écrire les derniers pans de l’histoire de Paul K.