Quand j’ai fait sa connaissance, rue de la Glacière, j’avais déjà lu Les Lois de l’hospitalité, et ne tardai pas à lire tout ce qu’il avait publié. La fin des années 60 était l’époque où Pierre Klossowski fut reconnu et salué par les philosophes qui commençaient à atteindre eux-mêmes une sorte de célébrité, je veux parler de Foucault et Deleuze. Ces philosophes voyaient en lui un précurseur et lui vouaient une grande admiration. Ils se reconnaissaient dans cette dissolution du principe d’identité et du principe de non-contradiction que poursuivait Pierre Klossowski dans son œuvre. Par ses propres voies, il visait, comme eux, la destitution d’un sujet maître de lui et maître chez lui, destitution qui laissait place à ce qu’il appelait les impulsions polymorphes, que le polythéisme représentait à ses yeux. Le sujet pour Klossowski n’était qu’un « suppôt », un tenant-lieu, ou un prête-nom, des forces qui le traversent. Cela convenait bien à Deleuze et à Foucault.
Tel était le personnage que j’ai rencontré ce soir de mai 68. Ce que j’ai rencontré d’abord, ce fut le regard intense dont il me transperça en m’accueillant, intensité qui n’en était pas moins bienveillante. Ce regard merveilleux, je le retrouve dans une photographie de lui à 8 ans, où l’on dirait Lafcadio enfant, le même œil perçant, les narines ouvertes et comme dilatées, la bouche retroussée sur des dents pointues. C’est le portrait d’un enfant terrible, indomptable, dont on voit tout de suite qu’il suivrait toujours ses impulsions et jamais ne dévierait de son chemin.
Il était resté cet enfant-là. Et en même temps, ses manières vous manifestaient une politesse cérémonieuse, pleines d’attentions, avec une réserve aristocratique, une sorte de retenue concentrée. Il donnait le sentiment d’être à la fois tout entier dans son monde intérieur, fait de fantasmes et de méditations compliquées, et tout à votre présence. Ce qui dominait, c’était l’impression qu’il venait d’un autre monde, un monde révolu dont il vous rendait nostalgique. Georges Perros, poète tôt disparu et grand ami de Klossowski, qui participa, comme tous ses amis, à son théâtre de société, a donné de lui, avec l’acuité du poète, un merveilleux et très fidèle portrait, publié dans L’Arc. Il le concluait en écrivant : « De tous les hommes qu’il m’a été donné de fréquenter d’un peu près, et d’aimer, aucun ne me paraît plus “incroyable”, plus “étranger”, d’exil pur, que Pierre Klossowski ; aucun plus tenace, plus fidèle à son génie particulier, aucun plus habité, occupé dans tous les sens du terme. Aucun moins fait pour supporter ce que notre monde peut avoir de dur, d’inexorable, d’“insensible”. »
Ce premier dîner fut suivi de beaucoup d’autres. Mon fiancé s’étant envolé vers d’autres cieux, ce fut seule que bientôt j’y fus conviée. Pierre et Denise m’emmenaient avec eux lorsqu’ils sortaient chez des amis. Ce fut un peu comme s’il m’avait adoptée. PK m’avait probablement intégrée dans son monde fantasmatique intérieur, sans qu’il me dise mot du rôle que j’y tenais. Son neveu, bien des années plus tard, m’assura qu’il m’avait placée sous le signe du Baphomet, mon allure androgyne de l’époque s’y prêtant. Quant à moi, je me sentais surtout faire partie de la famille. Ils m’emmenaient par exemple avec leur fils, Mathieu, à la Fête des Loges de Saint-Germain-en-Laye.
Chez Pierre et Denise, j’ai fait des rencontres mémorables. Celle de Michel Foucault en particulier, que je ne connaissais jusque-là que par ses livres, et qui m’époustoufla par sa drôlerie, sa pétulance, son entrain d’enfer : il était à lui seul un concentré d’énergie indomptable, avec quelque chose de diabolique. Une autre fois, j’eus pour voisin de table Denis de Rougemont, auteur du livre mythique L’Amour et l’Occident, et qui me semblait appartenir davantage à l’univers de Tristan et Iseult qu’au monde des dîners en ville. Mais je n’en étais plus à m’étonner que les dieux descendent de l’Olympe chez PK. Rougemont était un homme charmant, extrêmement courtois, agréablement disert.
Les dîners chez Pierre et Denise se prolongeaient tard dans la nuit, le plus souvent, jusque vers 3 heures du matin. Ils étaient copieusement arrosés et, lorsque la soirée s’avançait, le ton de PK devenait de plus en plus mystérieux, il se mettait à murmurer, on devinait les mots de « société secrète », voire celui de « complot », qui semblaient renvoyer tantôt à Nietzsche, tantôt à Georges Bataille et au mouvement Acéphale, auxquels la rumeur avait associé des rites orgiaques et sacrificiels, dont la forêt de Saint-Nom-la-Bretèche aurait été le théâtre. Dans quelle mesure ces rites ont-ils existé et dans quelle mesure PK y avait-il participé ? Je ne l’ai jamais su. Comme l’a dit Michel Surya, nul, parmi les supposés participants, n’a vraiment dérogé à la règle du silence.
Pierre et Denise m’emmenaient souvent chez Bruno Gay-Lussac, dont le grand appartement se prêtait au mieux au déploiement du théâtre klossowskien. Tous les amis de Pierre s’y retrouvaient, comme Louis-René des Forêts, qui promenait sa silhouette silencieuse et sombre, ou Giancarlo Marmori. On y côtoyait Florence Delay et son amie l’actrice Claudine Auger, la première James Bond girl française, fascinante apparition dans sa longue robe de soie bruissante, couleur flamme.
C’est au cours de ces soirées que PK se livrait avec les autres invités à ses jeux de société favoris, ce qu’il appelait son « théâtre de société » – à mi-chemin entre les tableaux vivants et les « portraits » – qui consistait à mimer des scènes de son monde fantasmatique. Je me souviens, en particulier, de scènes de la vie de Sade, que les spectateurs devaient deviner. Ainsi, je fus invitée à mimer Rose Keller, mendiant place des Victoires, accostée par Sade, qui l’emmena en fiacre à Arcueil, où il lui fit subir des sévices.
Notre hôte, Bruno Gay-Lussac, était un homme séduisant. Il avait une réputation de libertin qui ne se contentait pas, comme PK, de mise en scène sans mises en actes. Au cours d’une de ces soirées, lorsque Pierre et Denise s’apprêtaient à partir et à me ramener chez moi, j’exprimai le désir de rester. C’est alors que je vis, à ma grande surprise, PK se comporter avec moi en père de famille. Il refusa énergiquement de me laisser et exigea, avec autorité, que je parte avec eux.
Le théâtre de société de Pierre visait à enrôler ses amis dans la représentation de ses fantasmes. « Ma véritable ambition n’est rien d’autre, dit-il un jour, que de trouver des complices. » Ces complices étaient aussi autant de regards supplémentaires. La traduction littéraire de ses fantasmes – ce qui était déjà une façon de les partager – ne lui suffisait pas. Il en donnait aussi volontiers une représentation graphique. À partir des années 70, cela devint d’ailleurs son activité dominante, avec le relatif abandon de l’écriture. Il chercha aussi à rallier à son entreprise de mise en scène des photographes et des cinéastes, comme Pierre Zucca, dont il attendait qu’ils donnent à ses représentations obsédantes une autre forme. Cette démarche faisait intégralement partie de son fonctionnement mental et libidinal, et de son système de pensée. La « réitération » et la démultiplication auxquelles obéissaient ses images intérieures étaient à la fois nécessitées par l’« impulsion », pour reprendre son terme, à laquelle il obéissait, et par le désir de communiquer l’incommunicable, de partager l’inéchangeable. Il lui fallait trouver toutes les manières possibles d’explorer son espace mental fantasmatique et en donner les traductions, les expressions les plus variées, littéraires, philosophiques, artistiques, par lesquelles son expérience singulière était ainsi réitérée.
Georges Bataille lui avait appris, dit-il, « l’obstination méthodique » qu’il fallait pour « reproduire et articuler cette part d’affectivité en nous la plus réfractaire à une organisation intelligible ». Il lui avait aussi appris que, sans cette obstination et cette méthode (qui s’est traduite chez PK par la réitération de la représentation), nous serions enclins à « nous intégrer hâtivement à des orthodoxies de tous ordres » et à nous trahir.
Il s’est donc agi pour PK de s’obstiner à transmettre l’intransmissible – c’est-à-dire la singularité d’une expérience – par la réitération de quelque chose qui vienne la représenter, ou, plus précisément, qui en soit le simulacre. Celui-ci devint – avec Roberte et tout ce qu’il mit sous ce nom – ce qu’il appela le signe unique, qui réunit en lui les contraires et qui échappe ainsi à la signification : la divulgation maintient, du même mouvement, le secret, et préserve l’inéchangeable. Roberte, comme signe unique, se résume à cet oxymore, ou, comme il le dit, ce « solécisme » de sa main dégantée, offrant sa paume par le geste même qui repousse son assaillant.
L’obsession de la réitération le conduira à méditer sur l’éternel retour de Nietzsche. « Le langage, écrit-il à la fin de Nietzsche et le cercle vicieux, est le simulacre de la singularité obstinée de notre fantasme : car si nous avons recours au langage, c’est que par la fixité des signes, il offre aussi l’équivalent de notre singularité obstinée. »
Klossowski n’hésite pas à se confronter à l’aporie de sa position, aporie qu’il déploie dans Les Lois de l’hospitalité et dans La Monnaie vivante. Le cas singulier ne risque-t-il pas de disparaître comme tel, dès lors qu’il emprunte les signes institués – ceux du langage, par exemple ? Dès qu’elle devient intelligible, c’est-à-dire échangeable, la singularité ne se perd-elle pas ? Serait-ce pour la faire renaître qu’on est conduit à réitérer sa divulgation ? Les Lois de l’hospitalité, je le rappelle, avait pour thème l’acte de livrer l’épouse aux hôtes, c’est-à-dire de divulguer l’unique, ce que PK accomplissait par la publication du livre lui-même.
C’est cette problématique que déploie La Monnaie vivante, où, tout en opposant les lois de l’hospitalité et la prostitution, PK évoque le risque de la dégradation des unes dans l’autre. La Monnaie vivante, texte de 1970, fut illustré de photographies par Pierre Zucca. Klossowski me demanda de poser pour ces photos, ainsi qu’à Jean-Noël Vuarnet, que j’avais connu chez lui. Nous étions devenus amis. À l’époque, il débutait une carrière universitaire à Vincennes et, craignant que cela ne fasse pas sérieux, il refusa la proposition de Pierre, tout en me conseillant de faire de même. Il me paraît évident aujourd’hui qu’il s’effrayait bien à tort. Quant à moi, n’ayant pas les mêmes soucis, rien n’aurait dû me retenir. Et c’est un des regrets de ma vie d’avoir, moi aussi, refusé ce plaisir à PK. Heureusement, il me donna l’occasion de me rattraper et de figurer de quelque manière dans son œuvre, quand il me demanda d’interpréter pour la radio le rôle de Roberte, dans Roberte et Gulliver. L’enregistrement fut très amusant. Tout se passait entre amis ; son fils, Mathieu, assurait la partie technique, et PK faisait des grimaces irrésistibles pour me faire rire, comme le rôle l’exigeait.
Quand je fus nommée professeur de philosophie dans un petit lycée de Normandie, Denise et lui, amis fidèles, s’arrêtèrent sur la route de Cerisy-la-Salle pour me visiter. Malheureusement, je les manquai, mais leur tentative me fit chaud au cœur dans mon exil. Je revenais à Paris, parfois, pour le week-end, ce qui me permit de participer à la fête qu’ils donnaient pour la Chandeleur, dans l’ancien atelier de Balthus, cour de Rohan. Denise faisait des crêpes. On dansait. Il y avait cette année, outre les amis habituels, Michel Butor et Jean-François Lyotard.
Peu après, je me retrouvai sur le divan de Lacan. Klossowski se mit à me demander régulièrement des nouvelles de « Jacques le Fataliste ». Il revenait souvent sur une interpellation de Lacan, qui manifestement l’avait frappé. Cela datait de l’époque – la fin de la guerre – où il était encore séminariste dans la région lyonnaise. Comment en était-il venu à faire ce détour ecclésiastique ? C’est un mystère, si l’on considère le milieu dans lequel il avait vécu et l’esprit très particulier qui l’avait toujours animé. Que l’on songe, par exemple, aux dessins qu’il avait faits, à 20 ans, pour illustrer Les Faux-monnayeurs, et qui avaient tant effarouché Gide. Peut-être, quelque expérience intérieure incommunicable était-elle à l’origine de cette curieuse démarche.
Bref, en soutane, il descendait l’escalier (était-ce celui de l’appartement que Bataille partageait avec Denise Rollin, au 3, rue de Lille ?), tandis que Lacan montait. Ils se connaissaient très bien. Lacan le voit en soutane et lui lance, en le croisant : « Ça va ? Ça va ? Ça va ? » Sans doute, cette exclamation eut-elle une valeur d’interprétation. Peu de temps après, PK avait quitté la soutane, rencontré Denise, qui avait avantageusement remplacé Dieu, dans l’orientation de sa vie. Il s’était, dès lors, placé sous le signe de Roberte.
Je voudrais, pour finir, vous dire quelques mots sur Denise. J’ai souvent dit « Pierre et Denise ». Ils étaient inséparables, indissociables. Elle était à son égard d’un dévouement total. Souvent narquoise, mais toujours d’une absolue disponibilité à toutes ses fantaisies. Elle ne se prenait pas au sérieux, aimait rire et danser, et recevoir les amis. Le film d’Alain Fleischer vous la montre fidèle à elle-même, c’est-à-dire à Pierre. Dans ce film, Pierre a 30 ans de plus qu’à l’époque où je l’ai connu. En 1968, il avait à peine plus de 60 ans.
Au moment où Fleischer tourna son film, Pierre était amoureux depuis plusieurs années du petit-fils de Louis-René des Forêts, Gabriel. Il va sans dire que c’était un amour tout à fait platonique, mais le signe de Roberte n’était plus le signe unique. Sur cette évolution, qui prolongeait ce qui était déjà présent dans l’œuvre avec le thème du Baphomet, PK s’explique dans le film : c’était l’âge, dit-il. Il ajoute que la première fois qu’il avait vu Denise, elle était déguisée en jeune homme, pour les besoins de quelque représentation théâtrale. En somme, c’était, en elle, le jeune homme qui l’avait séduit. « J’avais raison », commente-t-il bizarrement. Et cette bizarrerie, c’est tout lui.

Intervention du 25 janvier 2010, au Centre Pompidou, « Relire Pierre Klossowski avec Catherine Millot ».