84. RL 44. Jacques Saint-Jacques, Étienne-Marcel
Par La rédaction, le mardi 9 mars 2010 | Textes/Archives :: #84 :: rss
La Revue littéraire n°44, mars 2010
Nous ne savons rien sur Jacques Saint-Jacques.
Photo : David Arnaud, Le Passage (2007).
Jacques Saint-Jacques
Étienne-Marcel
C’est amusant, cette histoire d’excuses. Ségo qui demande pardon à Zapa pour Sarko, Lang qui demande pardon aux Espagnols pour Ségo, la diplomatie des bons mots, la liberté d’expression des présidents, des éditorialistes et des mères la morale, la débilité divertissante de l’Europe contemporaine : j’étais plongé dans le journal, c’est-à-dire dans le vide, pour faire passer le temps. J’ai, chaque matin, dix minutes de métro, neuf stations. Réaumur-Sébastopol/Montparnasse. Je travaille dans la tour. J’ai aussi vu le sondage sur les Parisiens qui voudraient l’abattre. J’espère qu’on me fera descendre avant.
Dix minutes à regarder les Français fatigués par leur nuit, et qui attendent déjà la suivante, à respirer leur odeur d’after-shave en écoutant les basses de leur mp3 ou leurs conversations de primates dans leurs téléphones troisième génération, je n’en pouvais plus, alors désormais j’achète le journal au kiosque devant chez Félix Potin, qui n’est plus Félix Potin, je sais, ne m’emmerdez pas, et je cesse de compter les stations. Parfois, je lève les yeux. Saint-Sulpice. Bingo. Ce matin, je venais de lire la dernière phrase d’un éditorial très marrant à propos de la dictature qui risquait de s’abattre sur la France si le gouvernement continuait à dire des méchancetés aux journalistes, j’ai regardé, on entrait à Étienne-Marcel. Merde. Le truc ne marchait plus. J’ai quand même tourné la page. Les Sri-Lankais meurent au Sri-Lanka et prennent des lacrymogènes à la gare du Nord. Je comprends qu’ils préfèrent la gare du Nord.
Station suivante. Je jette un œil. Étienne-Marcel. Je deviens con ou quoi ? Je regarde les gens autour. Inertes, comme d’habitude. Je deviens con. Je ne sais même plus lire un panneau sur un quai. Je reprends mon journal. La passion que m’inspire la lutte contre le racisme devrait m’absorber suffisamment pour que Durban II, c’est-à-dire Genève I, si je suis bien, m’entraîne jusqu’à Odéon, au moins. D’autant qu’on a droit à un grand papier sur l’Iranien débile et le charivari subséquent (c’est un grand papier bien écrit). Je reste le nez dedans jusqu’à la conclusion. La conclusion est : c’est pas bien tout ça. Les portes ont sonné deux ou trois fois au moins pendant ce temps. Mais maintenant j’ai compris, nous y sommes, c’est d’ailleurs assez drôle aussi, que ça arrive comme ça, je n’aurais pas cru ; maintenant, les jeux sont faits et il va falloir s’accrocher (mais à quoi ?) : le métro ralentit, il s’apprête à entrer dans la station, je lève le nez, regard circulaire sur mes semblables, sur les poèmes lauréats affichés au fond, sur les pubs pour les magazines people suspendues en l’air, sur l’autre côté, le mur sombre derrière l’autre voie, qui est vide, et ce sombre et ce vide me sont un repos, un apaisement bref avant que le mot soit prononcé, et puis je regarde à travers la porte ouverte.
Étienne-Marcel.
— Vous allez bien, monsieur ?
Il a posé la main sur mon bras et me regarde avec un léger sourire. Pas un sourire bienveillant de bon Samaritain désœuvré. Autre chose.
— Retirez votre main.
— Vous croyez que c’est le moment de faire le mariole, mon petit Jacques ?
Plus de sourire du tout. Il se lève, le strapontin claque. Il sort rejoindre les autres amassés sur le quai, le wagon est vide, les portes se referment, le métro démarre. Les gens me regardent disparaître dans le tunnel.

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