Station suivante. Je jette un œil. Étienne-Marcel. Je deviens con ou quoi ? Je regarde les gens autour. Inertes, comme d’habitude. Je deviens con. Je ne sais même plus lire un panneau sur un quai. Je reprends mon journal. La passion que m’inspire la lutte contre le racisme devrait m’absorber suffisamment pour que Durban II, c’est-à-dire Genève I, si je suis bien, m’entraîne jusqu’à Odéon, au moins. D’autant qu’on a droit à un grand papier sur l’Iranien débile et le charivari subséquent (c’est un grand papier bien écrit). Je reste le nez dedans jusqu’à la conclusion. La conclusion est : c’est pas bien tout ça. Les portes ont sonné deux ou trois fois au moins pendant ce temps. Mais maintenant j’ai compris, nous y sommes, c’est d’ailleurs assez drôle aussi, que ça arrive comme ça, je n’aurais pas cru ; maintenant, les jeux sont faits et il va falloir s’accrocher (mais à quoi ?) : le métro ralentit, il s’apprête à entrer dans la station, je lève le nez, regard circulaire sur mes semblables, sur les poèmes lauréats affichés au fond, sur les pubs pour les magazines people suspendues en l’air, sur l’autre côté, le mur sombre derrière l’autre voie, qui est vide, et ce sombre et ce vide me sont un repos, un apaisement bref avant que le mot soit prononcé, et puis je regarde à travers la porte ouverte.
Étienne-Marcel.

— Vous allez bien, monsieur ?
Il a posé la main sur mon bras et me regarde avec un léger sourire. Pas un sourire bienveillant de bon Samaritain désœuvré. Autre chose.
— Retirez votre main.
— Vous croyez que c’est le moment de faire le mariole, mon petit Jacques ?
Plus de sourire du tout. Il se lève, le strapontin claque. Il sort rejoindre les autres amassés sur le quai, le wagon est vide, les portes se referment, le métro démarre. Les gens me regardent disparaître dans le tunnel.