81. RL 44. Marc-Édouard Nabe, "L'Homme qui arrêta d'écrire"
Par Angie David, le lundi 1 mars 2010 | Critique/Archives :: #81 :: rss
Marc-Édouard Nabe, L’Homme qui arrêta d’écrire, 696 pages, 28 euros
Pour un homme qui a, prétendait-il, arrêté d’écrire, entre les tracts révolutionnaires placardés sur les murs de Paris et ce nouveau roman à la langue ornée d’un panache, Marc-Édouard Nabe a non seulement su renouveler son style littéraire, empruntant davantage à l’oralité – « quelque chose s’est (délié) » –, mais il investit désormais de tout son corps l’espace de la fiction. Pour un écrivain qui, ainsi qu’il l’a prétendu, ne publiera plus, il vient d’éditer un livre au souffle extraordinaire (en vente directe sur son site internet marcedouardnabe.com), imprimé sur papier bouffant, de belle facture. Enfin, pour un personnage qui a cessé d’exister, Nabe est un fantôme bien vivant, voire dans une forme olympique. Après avoir organisé sa sortie de l’édition traditionnelle en 2006, Nabe revient en force et fait voler en éclats tous les poncifs de ce milieu littéraire étriqué, qu’il juge médiocre et toc. Il écrit, imprime, se publie, se vend et reconquiert le cœur des lecteurs qui prennent un plaisir fou à le lire, phrase après phrase, pensée après sentiment, réflexion après émotion.
L’Homme qui arrêta d’écrire, au-delà de la qualité de sa structure et de sa narration, est un roman où il est impossible de ne pas rire aux larmes. Je n’avais pas ressenti un tel pied de lecture, car il ne s’agit même plus de critique, depuis Portnoy’s Complaint de Philip Roth. J’avais 19 ans et j’éclatais de rire toute seule, en me serrant les côtes pour ne pas faire une crise cardiaque. Exactement comme avec le roman de Marc-Édouard Nabe. C’est aussi bon que de fumer une excellente herbe : Nabe, c’est de la White Widow ou de la New York Diesel – les deux étant aussi bonnes au goût qu’euphorisantes.
Le postulat de Nabe, personnage de roman qui succède à celui du Journal, est qu’il aurait effectivement arrêté d’écrire et donc recommencerait à vivre, ou commencerait tout court. Il découvre le réel qui l’entoure, celui des années 2000, depuis six ans exactement. Un an avant la fermeture de la Cinémathèque du Palais de Chaillot, moment qui sonne le glas, selon lui, d’une époque. Celle qu’il a connue. Du coup, ce nouveau réel se place d’emblée au cœur de la fiction.
En interrogeant les limites et les possibles de la modernité, Nabe ouvre de nouveaux espaces permettant au récit de s’élaborer en liberté. Il se fait plus ignorant qu’il ne l’est sur le monde actuel pour revêtir le costume du nouveau-né qui n’a pas vu le temps passer. Puisqu’il est resté enfermé dans son appartement pendant vingt ans à écrire son œuvre, il se retrouve maintenant avec un temps absolument ouvert, et ne sait pas comment occuper ses journées. Commence alors une déambulation à travers Paris et l’histoire de la littérature, de la musique ou du cinéma, escorté par son nouveau meilleur ami, Jean-Phi, concepteur de jeux vidéos. Nabe épingle ce qui a changé sans jamais émettre le moindre jugement. Jean-Phi est le moderne, celui qui consomme la culture à même Internet, et Nabe l’ancien, celui qui regrette que le Baron ne soit plus ce qu’il était, tout en s’amusant à suivre la Star Ac’ et en s’absorbant dans les aventures de Jack Bauer, le héros de la série 24 heures chrono.
L’art et la littérature cohabitent avec les anecdotes biographiques, juxtaposition qui crée et renouvelle le sens des choses. Le regard est d’une justesse redoutable. Lors d’une scène magique, comme le roman sait en réaliser par une économie de moyens – des mots, rien que des mots –, Nabe débarque dans un « bureau d’écrivain » type, imaginé et conçu par l’adorable Zoé, l’une des figures qu’il vient de rencontrer dans sa nouvelle vie, au hasard de ses errances de jour comme de nuit. Elle l’a loué parce qu’il se situe dans l’immeuble où Céline écrivit un temps, et l’a aménagé selon une version naïve de l’auteur qui compose ses textes à la plume d’aigle, et sûrement pas avec un ordinateur. Nabe a écrit tous ses livres sur ordinateur, mais cette jeune fille, Zoé, représente la générosité. Aujourd’hui ne serait donc pas un monde si inhumain ? La croyance en la fiction nous sauvera toujours, ainsi que le profère le spectacle onirique de la fin, mais je n’en dis pas plus. Comme il a supprimé tous les intermédiaires entre l’auteur du roman et son acheteur, Marc-Édouard Nabe ne subit aucune censure et trouve l’affranchissement nécessaire à l’artiste pour renaître de ses cendres.
La révolution est en marche, et personne n’échappe à la plume acérée de cet esprit fin et érudit, ni les gens de lettres, ni la presse, ni l’art contemporain. Tout ce qui appartient à l’ancien monde et meurt chaque jour davantage. Nabe s’amuse beaucoup plus avec ses copains nouvelle génération qui tiennent des blogs, changent de partenaires grâce à Meetic et passent le plus clair de leur temps branchés sur leur iPhone ou sur Twitter. La virtualité, ersatz du réel, n’a rien à envier à une réalité moribonde. « J’ai choisi mon camp. (…) Il y a plus de vie dans la jeunesse qui a tort que dans la vieillesse qui a raison. » Les Morceaux choisis ont mis en relief l’étendue de son écriture encyclopédique qui ponctue avec bonheur cette traversée de Paris en compagnie de Nabe, personnage de roman, lequel se laisse surprendre par le cours des choses et n’a plus guère le loisir de se reposer. « Quand on n’écrit plus, on fait vraiment n’importe quoi. » On achète des farces et attrapes (qui donneront lieu à une scène hilarante dans la librairie Delamain), on va boire des coups à l’Hôtel Amour avec des gamines de 20 ans et on suit une présentatrice météo pour lui rendre sa pochette Zara rouge, alors qu’elle n’en a rien à battre.
Nabe vit et écrit sur un rythme rock’n’roll, à la manière de Jack Bauer, qui n’a jamais le temps de recharger son portable. D’ailleurs, ni l’un ni l’autre ne dorment jamais. Je ne sais pas comment ils font. Bien qu’elles soient pure invention, les situations successives paraissent impeccables, bien vues, bien perçues. Au cœur du romanesque, Nabe retrouve une authenticité et une honnêteté de parole qui permet au lecteur de toucher au plus près son intimité. « C’est net, quelque chose s’est dénoué en moi, je le sens bien, à tous les niveaux. » Les dialogues s’entrecroisent, formant une véritable polyphonie, et donnent l’occasion de repenser la modernité, d’apprendre, de s’imprégner, pour mieux réinventer. Cet esprit contradictoire est la garantie que l’auteur ne prétend pas détenir la vérité : dans le roman, tout est faux et, en même temps, tout est vrai. Nabe était le juif (le « feuj ») de l’édition française qui l’a accusé, de mauvaise foi, d’antisémitisme. Il brise lui-même ses chaînes et retrouve l’énergie du « je » anarchiste qui le caractérise si bien.
Aucune trace d’amertume, au contraire, l’humour est omniprésent, sous forme d’autodérision ou d’ une ironie empreinte d’une grande lucidité sur le monde actuel. Et alors, tout le monde en prend pour son grade. Si on ne reçoit pas un scud entre les deux yeux, on voit son patronyme écorché. La règle est simple : les personnages imaginaires et les personnes réelles défuntes revêtent l’orthographe exacte de leurs noms. En revanche, ceux qui sont bien vivants et sévissent toujours découvrent une coquille : une ou deux lettres suffisent à modifier le nom de famille, pour lui donner une autre résonance, une autre allure, et signifier le ridicule qui ne les a pas tués. À ce propos, je profite de ma position de critique littéraire de ce roman pour faire une réclamation en tant que lectrice : Nabe a modifié mon nom (ouf, je ne suis pas morte) en ajoutant un accent circonflexe sur le « a » de David. Cela évoque à mon sens ce gentil animal qu’est l’âne, mais je préfèrerais que l’accent se place sur le « i » pour représenter une île. (Entre-temps, Marc-Édouard m’a rétorqué que ce « â » était aussi celui de l’âme, donc je m’incline devant l’auteur.)
En tout cas, lisez ce roman, détournement burlesque et ontologique d’une œuvre, à la manière des « ready-made » de Marcel Duchamp, du début jusqu’à la fin, en le savourant comme une liqueur à la fleur d’oranger, car la littérature française ne s’était pas aussi bien portée depuis bien longtemps ; je dirais, en somme, depuis Alfred Jarry.
Angie David
(c) photo : Louis Monier

Commentaires
1. Le lundi 1 mars 2010 par L'homme qui arrêta Angie
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