79. "Pauvres chéris !" : Marc-Édouard Nabe et l'anti-édition
Par La rédaction, le mercredi 24 février 2010 | Entretiens/Archives :: #79 :: rss
La Revue littéraire n°44, mars 2010
Sur Marc-Édouard Nabe, voir aussi De tract en tract jusqu'à la victoire !
Marc-Édouard Nabe
Pauvres chéris !
Entretien avec Léo Scheer et Florent Georgesco
(propos recueillis le 10 février 2010)
Léo Scheer : Cher Marc-Édouard Nabe, comment en êtes-vous arrivé à inventer le concept d’anti-édition ?
Marc-Édouard Nabe : D’abord, je suis étonné de voir à quel point le message a été très bien compris. Tout de suite, immédiatement. Sortir de l’édition et non créer une nouvelle maison d’édition. J’aurais pu fonder les Éditions de la Vermine, Zannini et Cie ou bien La M-É-N, mais je ne veux pas tomber dans une imitation d’édition traditionnelle et encore moins avec un côté artisanal, ou bibliophile. On m’a demandé par exemple pourquoi les exemplaires ne sont pas numérotés, pourquoi il n’y a pas de grands papiers – toutes choses que j’adore chez les autres, mais pas là. Moi je voulais cet aspect manufacturé, radical et sans éditeur. Et pourtant ce livre est publié, diffusé et distribué par son auteur : moi.
Florent Georgesco : Vous ne vous substituez pas à l’éditeur, vous l’évacuez, purement et simplement.
M.-É. N. : C’est ça. Je le nie.
L. S. : Il serait intéressant de définir ce nouvel espace en disant tout ce qu’il n’est pas.
M.-É. N. : Oui, il suffit d’entendre les premiers reproches qu’on m’a faits, avant même d’avoir le livre. « Nous aussi on a fait de l’auto-édition. Ce n’est pas le premier à faire de l’auto-édition » et puis « Quel manque de générosité ! Pourquoi il ne publie pas les autres ? ». Des conneries comme ça. Il est évidemment hors de question de publier quiconque d’autre. Je ne suis pas un éditeur. À la rigueur on pourrait dire que je suis un « m’éditeur »…
L. S. : Ni de s’adresser à une maison qui fait de l’auto-édition. Par exemple des maisons comme L’Harmattan…
M.-É. N. : C’est encore autre chose. Ça, ce serait du compte d’auteur. J’ai beaucoup étudié le problème. De Proust jusqu’à ceux qui sortent chez L’Harmattan, il s’agit plutôt d’un autofinancement d’édition pour qu’ils se rassurent sur leur existence d’écrivains.
L. S. : Ce que Proust a proposé à Grasset, à Gallimard aussi, c’était de payer pour qu’ils publient son premier livre.
M.-É. N. : Proust avait compris que l’éditeur ne comprenait rien à la littérature, c’est pour ça qu’il préférait le payer pour qu’il n’intervienne pas et qu’il publie son œuvre. Déjà il ne voulait pas d’obstacle entre lui et le lecteur. Si Grasset lui avait fait plus de problèmes, Proust était prêt à aller voir directement un imprimeur. Il le dit dans une lettre.
L. S. : C’est donc sur une véritable analyse historique que vous fondez votre décision de refuser globalement et radicalement le système de l’édition.
M.-É. N. : C’est à la fois une analyse historique, celle de l’histoire, en effet, littéraire, mais également une analyse historique de mon propre cas, de mon histoire. Ce genre de chose ne peut exister que sur mesure.
L. S. : Qu’est-ce qui fait que ce n’est applicable qu’à votre cas ?
M.-É. N. : Eh bien, pour toutes ces raisons qui tiennent à mon histoire personnelle. La notoriété, le boycott des libraires depuis vingt ans, la négligence des éditeurs et le black-out de la presse, la montée depuis quelques années d’Internet à mon avantage, par Dailymotion et les prestations télévisées. Mais aussi les livres qui étaient introuvables avec une surenchère insupportable des prix sur eBay ou Price Minister, ou d’autres sites de vente de livres. Et surtout, le fait que j’ai gagné mon procès grâce à Emmanuel Pierrat qui a récupéré pour moi les droits de seize livres auxquels j’en ai ajouté cinq obtenus par ma propre initiative.
L. S. : Il y a une première série de raisons : celles que vous venez d’aligner, qui sont des raisons positives. Positives pour vous parce qu’elles sanctionnent les réactions négatives du « milieu » – le boycott, etc. Il y a, d’autre part, quelque chose dont vous parlez moins mais qui existe aussi : le fait qu’il y a eu un éditeur qui a, finalement, fabriqué ce fameux stock que vous avez récupéré en gagnant un procès contre le « repreneur ».
M.-É. N. : Oui, mais les livres de ce stock sont des invendus, et ça aussi c’est intéressant : de vivre quinze ans après sur mes invendus sauvés du pilon et très recherchés. Les livres que certains libraires n’ont pas voulu ou su vendre, d’autres aujourd’hui voudraient bien les avoir pour se ramasser au passage 34 %. Là aussi les lecteurs ont bien compris qu’il valait mieux que l’argent me revienne, même si quelques ploucs mesquins ont estimé au début que les prix étaient encore trop chers (largement moins que ceux des sites de spéculateurs qu’ainsi je casse), comme si ça faisait mal aux seins de certains que le fruit de mon travail me revienne… Il n’y a aucune raison que je brade mes stocks, surtout qu’il en reste très peu et que je ne compte pas rééditer certains titres de sitôt.
L. S. : Il y a un deuxième aspect, qui n’est pas celui de votre discours habituel avec la presse (discours « politique ») et qu’on peut résumer ainsi : « J’ai été boycotté par le système et voilà, maintenant je me venge. » L’autre façon de le dire serait : « J’ai été porté par une partie positive d’un système globalement négatif. »
M.-É. N. : Je ne crache pas dans la soupe, je crache dans l’assiette vide de soupe. En effet, c’est vrai, j’ai vécu mal ce système et à la fois j’ai eu beaucoup de chance dedans. Vécu mal, c’est-à-dire que je l’ai mal vécu.
L. S. : N’avez-vous pas été quand même un enfant gâté de l’édition, ne serait-ce que du point de vue économique ?
M.-É. N. : Oui. Je gagnais par mois ce que parfois je gagne aujourd’hui par jour : 2 200 euros mensuels versés par Jean-Paul Bertrand, pendant quinze ans. Pour écrire ce que je voulais. Je n’avais aucune fonction au Rocher, n’oublions jamais ça. Je n’ai jamais fait autre chose que de m’occuper de mes propres livres. Tout, dans cette histoire, est exceptionnel. Ça ne m’étonne pas plus que ça puisque dans tous les domaines, et depuis que je suis né, je ne vis que des choses exceptionnelles. Voilà, j’ai été un enfant gâté de l’édition mais, à un moment donné, il faut changer de système. Ce n’est pas seulement pour moi que je le fais. Mais pour l’avenir aussi… Je n’exclus pas qu’un jour un jeune écrivain inconnu ait le courage de faire son propre livre comme ça et que ça marche. Et à ce moment-là, c’est gagné pour lui. Est-ce qu’il saura tenir bon contre les appels des éditeurs ? Parce que s’il est très bon, les éditeurs vont le repérer. Et puis, à 22 ans, moi le premier, quand j’ai vu que ça bloquait chez Denoël, et qu’ils m’ont envoyé chez Barrault, j’étais évidemment content de toucher mon chèque de 5 000 francs à l’époque pour le Régal. Et j’étais content qu’il soit publié. Je n’aurais jamais eu l’idée de le faire moi-même. Alors que j’aurais dû. Mais comment deviner ?
L. S. : Le regard que vous portez sur l’histoire de l’édition semble prouver que dans ce domaine rien n’est inéluctable.
M.-É. N. : Je le fais aussi pour montrer l’inanité, à mon sens, et l’escroquerie de ce système qui s’est tellement incrusté dans les esprits des auteurs et des autres qu’ils trouvent ça normal. Il faut sortir de tous ces contrats, de toutes ces contraintes… Montrer que ce système, en effet, n’est pas inéluctable. C’est de là que vient mon analyse historique. Celle que j’ai étudiée, depuis Hugo recevant Lacroix à Guernesey pour Les Misérables et lui octroyant 50 % pour qu’il soit l’imprimeur-éditeur-libraire des Misérables. Et puis ensuite ça s’est développé et ça a régressé pour en arriver à la fin à 10 %, à partir de Gallimard, en gros en 1913. Le même Gaston qui dit aux auteurs : « D’abord je veux les droits des livres suivants et votre exclusivité, puis je vous donne 10 % parce que j’ai des frais, signez là ! » Et on a laissé ainsi le terrain se laisser manger par le système éditorial qui fait que l’auteur se retrouve comme aujourd’hui avec ces miettes alors que l’éditeur garde ses droits pendant soixante-dix ans après sa mort. Enfin, vous connaissez. J’ai étudié ça et je me suis dit que ça ne pouvait pas continuer indéfiniment de cette façon. Il fallait bien que quelqu’un siffle la fin de la récré pour les parasites.
F. G. : Le système dont on part au xixe siècle, c’est le système de l’achat de manuscrits. L’auteur négocie un montant global, et l’éditeur ne lui doit plus rien, quoi qu’il arrive. Ensuite, il peut faire ce qu’il veut du texte. Voyez les Illusions perdues. Hugo, c’est une exception nabienne.
M.-É. N. : Hugo donne les droits pour que Lacroix fasse une édition des Misérables. Mais après il récupère son manuscrit et son texte il peut le publier ailleurs s’il le veut. On est en 1862…
F. G. : Vous vous inscrivez dans une histoire cyclique. La gestion actuelle des droits d’auteur par l’éditeur est le fruit d’un progrès pour l’auteur, d’une conquête de sa maîtrise de lui-même, mais vous semblez penser qu’entre-temps ce fruit a pourri, et qu’il faut tout recommencer.
M.-É. N. : Mon bond en avant est aussi un bond en arrière. C’est pour ça que je tiens au livre papier, cousu, etc. C’est « rétro », mais pas « rétropublication », c’est « rétro-anti-édition ». C’est ce mélange. Parce qu’au final c’est ainsi que ça devrait être. Pour revenir à mon statut, comme je vous ai dit, j’étais déjà dans une situation exceptionnelle. Les situations exceptionnelles engendrent des situations exceptionnelles. Moi, dans ma vie, je n’ai signé que deux contrats pour des livres avec des éditeurs : avec Gallimard, et avec Léo Scheer pour les Morceaux choisis qu’il appelle mon « catalogue promotionnel en librairie », et qui resteront aux Éditions Léo Scheer. Je laisse aussi les Dilettante à Dominique Gaultier puisqu’ils sont déjà « tout faits », je ne vois pas comment je pourrais les refaire en mieux. On a cependant établi un deal parce que je ne veux pas qu’ils soient commercialisés en numérique. Une association d’éditeurs veut numériser et faire payer les internautes, et on retrouve comme par hasard encore dans ce syndicat Flammarion, Gallimard et compagnie. Gaultier m’avait envoyé une lettre pour que je signe un accord. Évidemment, j’ai refusé. Lui-même n’est pas chaud pour le faire pour ses autres titres. Si jamais un jour son empire gavaldesque s’écroulait et que par malheur sa maison était reprise, moi j’aurais entièrement le droit de récupérer mes cinq plaquettes. Il est hors de question de les remettre dans le « système ». De toute façon, il n’y aura pas de retour en arrière. Léo est exceptionnel, Le Dilettante est exceptionnel et Bertrand était exceptionnel. Je n’ai jamais signé un contrat, je n’ai jamais eu un relevé de compte au Rocher. Quand j’ai fait Une lueur d’espoir, qui a été mon best-seller à hauteur de 20 000 exemplaires, je n’ai pas touché plus pendant cette période-là que ce que je touchais, c’est-à-dire mes 2 200 euros tous les mois, tout était inclus dans une espèce de forfait. Et c’est comme ça qu’on a gagné le procès puisqu’il n’y avait aucune trace, aucun contrat. Mais c’est aussi comme ça que je concevais l’édition. Donc je ne suis pas ingrat avec les très rares qui ont fait leur boulot avec moi. Mais c’est la fonction elle-même de l’édition qui, si l’on veut regarder plus loin que mon propre cas, me semble caduque. Il faut la remplacer.
F. G. : Vous disiez : « Ma situation était exceptionnelle donc elle engendre de l’exceptionnel », et pour autant vous paraissez frôler les rives de l’exemplarité. Qu’est-ce qui fait le pont entre l’exception, qui est votre domaine naturel, et le cas général ?
M.-É. N. : Il faut que ça commence par quelqu’un pour qui la situation est faite sur mesure. Et là c’est le cas. Parce que tout s’imbrique. Je pense qu’aujourd’hui les auteurs confirmés, ou qui existent, ne peuvent pas faire ça parce qu’ils sont liés à des éditeurs. Ils ont peur, ils ont besoin de leur label, ils ont leurs petits lecteurs, etc. Enfin, ils ont tout un système de protection sociale et psychologique. Ils ont peur de se retrouver seuls face à l’œuvre à faire en vérité… Moi je suis un voyou solitaire en plein dans son art, et sans états d’âme. Et puis, ils sont vieux dans leur corps et dans leur tête. Pour toute ma génération ou même la suivante, c’est mort. D’ailleurs, même un auteur de best-sellers comme Marc Lévy, s’il veut faire ça, c’est l’enfer pour lui. Il a besoin des points de vente, des librairies, des aéroports, il a besoin de toutes ces conneries. Moi je n’en ai pas besoin. Pour moi 3 000 exemplaires, c’est gigantesque. Si jamais je fais 10 000 un jour avec un livre – ce qui n’est pas complètement utopique –, c’est 200 000 euros. Et si jamais je voulais gagner ces 200 000 euros dans le système, il faudrait que je vende 100 000 exemplaires, ce qui est impossible. Pour faire 100 000, il faut faire de la merde et du lèche-cultage avec les réseaux ou du réseautage avec les lèche-cul.
L. S. : Ce qui est très intéressant, c’est que vous arrivez aujourd’hui à créer un système où 10 000 pour vous, c’est l’équivalent de 100 000 pour les autres. Et ça, c’est un point de bascule. Est-ce là que l’on retrouve l’édition que vous appelez « rétro », avant qu’elle soit prise en main par la diffusion, la distribution, les hypermarchés, etc. ? Mais en fait, le nouveau point de départ, c’est l’Internet. Toute votre démarche était inenvisageable avant l’apparition d’Internet. Vous n’alliez pas installer boutique et distribuer vous-même.
M.-É. N. : On m’a beaucoup reproché d’avoir attaqué Internet. Je reconnais avoir attaqué Internet et j’attaque toujours Internet pour son flicage et sa prétention à la soi-disant création. Car il n’y a toujours pas de création sur Internet. Il n’y a pas une œuvre qui est spécifiquement d’Internet. Il y a un ou deux clips, un ou deux discours qui passe sur Internet, d’accord, mais c’est toujours de l’image ou du texte, il n’y a pas de création propre au support Internet. D’ailleurs ce que j’avais dit dans l’émission de Delarue en 1995, je le maintiens. Il n’y a pas un Mallarmé d’Internet qui ait fait une œuvre poétique virtuelle. En revanche, la nouveauté révolutionnaire, c’est la diffusion de l’information. Et en particulier, en ce qui me concerne, celle de l’existence, bien réelle, cette fois, d’un livre.
L. S. : C’est donc avant tout une révolution de la distribution et c’est elle qui vous permet de franchir le pas et de passer à l’« anti-édition ».
M.-É. N. : De la diffusion, pas de la distribution. La distribution, les internautes ne peuvent pas vraiment la faire… Enfin, si, Amazon fait les deux, mais ils se sucrent encore trop à mon goût. Je préfère un distributeur indépendant. À ce niveau-là aussi, j’échappe aux canaux habituels de ce qui se fait de plus « moderne ».
L. S. : On peut aussi considérer que c’est une modification de la distribution de l’information. Un nouvel accès à l’information.
M.-É. N. : Oui, mais c’est à double tranchant. Dans le cas de L’Homme qui arrêta d’écrire, c’est quand même grâce à l’article de Jérôme Dupuis dans L’Express que l’information a circulé – c’est là où on retrouve le côté rétro, papier. Une page de Dupuis très efficace a fait le détonateur. C’est ça qui a lancé le 7 janvier les mille commandes du livre et qui a stimulé le bouche-à-oreille virtuel qu’est le web.
F. G. : Donc, ce n’est pas parti d’Internet. Internet ne suffit pas encore à réussir ce genre de lancement.
L. S. : Le Diable Vauvert, qui a mis gratuitement à disposition un Douglas Coupland, a eu seulement 250 téléchargements.
M.-É. N. : C’est un bon contre-exemple.
L. S. : N’est-il pas encore trop tôt pour tirer des conclusions sur les rapports entre la création et le Net ? Je pense à des auteurs comme Chevillard qui écrivent des choses qu’ils n’écriraient peut-être pas s’il n’y avait pas ce rythme quotidien de leur blog.
M.-É. N. : Je n’ai vu qu’un seul exemple, c’est Alexandra Varrin avec Unplugged, ça m’a intéressé car c’est une écriture différente, faite pour ne pas être imprimée. Vous êtes une niche. La rétropublication, c’est ça : un laboratoire, une sorte d’alcôve où une écriture spécifiquement Internet peut se développer. Mais le paradoxe est que ça finit par un livre, ça passe par le papier quand même.
L. S. : Les gens qui sont des wannabe, c’est-à-dire des gens qui rêvent d’être publiés, ne rêvent que de papier. Ils sont sur Internet, adoptent une écriture Internet uniquement dans la perspective de réaliser leur rêve qui est d’être publié sur papier.
M.-É. N. : Voilà, parce que ce n’est pas écrit tant que ça n’est pas sur papier. Et là on rejoint mes tracts. La différence, c’est que je n’écris pas sur Internet. Je n’ai jamais écrit sur Internet. J’aurais pu. Mais les tracts sont d’abord écrits sur papier. Internet, je suis tombé dedans quand j’étais vieux…
L. S. : Mais quand vous écrivez votre Journal intime, c’est déjà presque de l’écriture Internet.
M.-É. N. : C’était du pré-Internet, si on veut absolument me rattacher à ça. Je me rappelle, on me disait : « Tu devrais enlever les lettres des lecteurs, on s’en fout. » J’intégrais les lettres, les commentaires sur mes livres. Dix ans après, on dirait des mails, des blogs.
L. S. : Le point commun entre vous et la nouvelle génération qui arrive via le Net, c’est le boycott des journalistes. Comment analysez-vous ce florilège incroyable que nous avons mis au début des Morceaux choisis ? Comment comprenez-vous qu’un auteur puisse être aussi maltraité par une véritable meute critique ?
M.-É. N. : Et avec autant de constance ! Jusqu’à la fin. Jusqu’aux Morceaux choisis eux-mêmes. Il y a eu un seul article sur les Morceaux choisis, dans Les Inrocks, et il était négatif. Comment expliquer ça ? On le sait, il y a aussi une incapacité de lire – en dehors des préjugés idéologiques –, une véritable incapacité, ils ne peuvent pas lire. C’est très difficile de me lire, moi et d’autres. Donc ils préfèrent garder le silence. Certains à l’époque n’avaient pas peur de m’attaquer et maintenant ils ont peur. Il y en a certains qui sont restés un peu plus prudents. Ça ne leur plaît pas, ce n’est pas à leur goût.
F. G. : Et il y a ceux qui vous lisent en cachette d’eux-mêmes. Vous êtes inavouable.
M.-É. N. : Tout ça a ressemblé à une chaîne faite pour que j’arrête d’écrire, et depuis le début. Pour qu’un auteur soit étouffé, soit écrasé, soit réduit au silence avant même qu’il soit publié. J’ai tout de suite senti ça, d’instinct. Voilà pourquoi la préface du Régal s’appelle « L’impubliable ». J’ai tout de même mis cinq ans avant de publier le Régal. Moi je l’avais fini à peu près vers 21 ans.
L. S. : Mais vous décrivez surtout une forme de paranoïa.
M.-É. N. : Ça n’empêche pas, il y a ma paranoïa mais aussi la maladie mentale du système.
L. S. : Quelqu’un qui a 20 ans, cela peut paraître normal qu’il « rame » pour être publié.
M.-É. N. : Non. Quand j’arrive à 20 ans, quand je commence à vouloir publier, j’ai déjà une histoire derrière moi, j’ai un passé de dessinateur d’humour à Hara Kiri et à Libération, de musicien de jazz, de peintre. J’ai connu beaucoup de choses, donc je ne suis pas un gamin qui arrive comme ça sur la place, disons, médiatico-éditoriale. Première chose. Ensuite, j’étais conscient de ce que j’avais fait, excusez-moi. Ce n’était pas n’importe quel livre – le Régal. Je trouvais absolument odieux qu’on me mette tant d’embûches pour publier ce premier livre qui me semblait important déjà sur l’époque. Il y a d’ailleurs une comparaison à faire entre le livre Régal qui était de son époque, les années quatre-vingt, et L’Homme qui arrêta d’écrire, qui est dans l’époque des années deux mille. C’est pour ça que je trouvais que tout était contre moi pour que je ne publie pas ce livre, déjà le premier. On voit bien avec L’Homme qui arrêta d’écrire que tous ces lecteurs n’attendaient que ça, aujourd’hui, ils sont là, ils ne sont plus bloqués par le système – système qui, en fait, m’empêchait d’avoir accès à mes lecteurs. Avec cette nouvelle plateforme, je suis en connexion directe avec mes lecteurs, sans intermédiaire.
L. S. : Oui, mais il faut vous méfier avec les pseudos. Qu’est-ce qui prouve que Patrick Besson n’a pas commandé secrètement le livre sous un pseudonyme ?
F. G. : Vous avez pris le parti de ne pas faire de service de presse, cela crée un manque. Peut-être avez-vous vu passer quelques journalistes dans vos listes de commandes.
M.-É. N. : Très peu jusqu’à présent, j’en ai repéré quelques-uns, dont certains m’ont fait rire, sur mille. Et c’est très jouissif. C’est très jouissif dans les deux cas : de voir le nom du type qui prend la peine de mettre son nom, son mail, son compte PayPal pour recevoir son livre et d’imaginer que sous le nom de Mohamed el Francaoui, c’est peut-être Alain Finkielkraut ! Pour l’instant ça vient très lentement mais c’est une vraie jubilation. De la même façon que mes livres ne seront pas en librairies. Alors, ça y est, j’ai commencé mes points de vente : il y en aura pas mal dans le quartier, une boucherie, un bar corse et un night-club, une boulangerie, un magasin de vêtements. Surtout pas la librairie – il y a même des libraires qui m’ont contacté pour me proposer de ne pas prendre leur pourcentage et de me payer 28 euros plein pot, juste pour avoir le plaisir d’avoir le livre dans leur librairie, mais je refuse. Pas de librairie, pas de journaliste, pas d’éditeur, pas de diffuseur.
L. S. : Alors, à partir de là, que va-t-il se passer ? Même en admettant que ce soit une situation exceptionnelle, elle peut n’être pas moins significative, symptomatique et correspondre à la crise profonde de l’édition, au risque de voir disparaître les librairies, aux difficultés croissantes de toute la chaîne des métiers du livre…
M.-É. N. : Déjà, une répartition plus équitable des droits et du pourcentage de l’auteur. De toute façon, c’est amené à être revu. Je veux les faire réfléchir. Le libraire ne doit plus gagner trois fois plus que l’auteur. Vu que les libraires vont être de plus en plus restreints, il va y avoir une nouvelle façon peut-être de vendre les livres, dans des endroits qui ne seront peut-être pas des librairies au sens strict, mais qui ne doivent pas prendre entre 35 % et 40 % du prix de vente du livre. Quant à l’éditeur, je reviens à Hugo. L’éditeur doit être réduit à sa fonction minime.
L. S. : Mais ce n’est pas l’éditeur dont il est question, une fois qu’il a payé toute la chaîne, dans le meilleur des cas, il ne lui reste pas grand-chose.
M.-É. N. : Pauvre chéri !
L. S. : L’éditeur peut aller plus loin en refusant les distributeurs – ne pas mettre de code barres – et ne pas payer de représentants, refuser les libraires, les services de presse et garder 70 %.
M.-É. N. : C’est mon cas. C’est tout à fait économique cet argent gagné sur le système. En ce qui concerne l’argent, c’est vrai qu’il n’y a pas grand-chose à récupérer sur l’éditeur qui se fait bouffer lui-même par le diffuseur et le libraire ; en revanche, ce qu’on peut récupérer sur l’éditeur, c’est beaucoup plus important, car ça conditionne tout le reste : ce sont les droits.
L. S. : Oui, dans l’anti-édition, l’éditeur n’est que le symbole du système, son « bouc émissaire ». C’est à partir du moment où l’auteur a cédé ses droits à l’éditeur que celui-ci peut disperser, rémunérer tous ces gens que vous jugez être devenus inutiles pour vous et que vous n’avez donc plus envie de rémunérer.
M.-É. N. : Justement, je ne vois pas pourquoi je devrais prélever, sur mon travail et ma douleur d’écrire, les moyens pour l’éditeur de rémunérer tout un tas d’imbéciles qui ne me servent à rien.
L. S. : Mais dans la présentation que vous faites dans les médias, le public, qui ne connaît pas ces métiers dans leur complexité, peut croire que l’éditeur vous vole cet argent.
M.-É. N. : Non, non. Il le distribue aux gens dont il a besoin pour faire son édition, mais dont moi je n’ai pas besoin pour faire ma littérature. Et son édition en tant que telle, elle sert à quoi au fond ? Parce que l’anti-édition, c’est précisément la négation de l’édition et de l’éditeur en tant que tel. Je suis d’accord pour que, en privant l’éditeur de mes droits, il mette au chômage tous ces gens-là. Ça, j’en suis ravi.
L. S. : Parce que le rôle de l’éditeur, c’est avant tout de faire vivre tout ce système.
M.-É. N. : Et en dernier l’auteur, s’il veut bien.
L. S. : Les 10 % à 16 % qui sont reçus par l’auteur font partie du noyau essentiel.
M.-É. N. : Même quelquefois 8 % en temps de crise… Dans la réalité, il peut arriver qu’au sein d’une maison, l’attachée de presse soit plus rémunérée que l’auteur dont elle défend mal le livre.
L. S. : Mais si elle fait bien son boulot, normalement, cela sert l’auteur. Théoriquement, dans votre raisonnement, tous ces gens payés par l’éditeur – le libraire, le distributeur, le représentant, l’attachée de presse – ça sert à quoi, s’ils font bien leur boulot ? Ça débouche sur quoi, s’il font bien leur boulot, sinon sur l’augmentation, la maximisation, de la valeur des droits de l’auteur ?
M.-É. N. : D’abord, ce n’est pas vrai en pratique. Et même si c’était le cas, je préférerais encore ne pas monter jusqu’à 16 %, et ne pas faire vivre tout ce petit personnel. Et puis vous oubliez le côté symbolique des droits. Là vous me parlez de l’aspect économique qui permettrait à l’éditeur de pouvoir rémunérer un personnel qui va servir finalement l’œuvre. Mais il y a aussi cet énorme symbole d’abandonner son œuvre, de remettre la responsabilité de cette œuvre pour toujours à un éditeur, pour toute sa vie et pendant soixante-dix ans après la mort de l’auteur. Alors que l’éditeur amortit ses coûts dès le deuxième ou troisième tirage si l’auteur vend relativement bien. Ce n’est pas normal. Il faut que l’auteur possède les droits, qu’il en fasse ce qu’il veut.
F. G. : Ce que vous dites concernant l’inutilité de l’ensemble des métiers qui tournent autour de l’auteur et qui selon vous le bouffent et bouffent ce qui lui appartient, est-ce que cela ne vaut pas uniquement dans votre cas particulier, pour les raisons que vous avez évoquées au début de l’entretien ?
M.-É. N. : Mais ce n’est pas parce que c’est impossible pour les autres qu’il faut que je me prive de le faire pour moi-même. L’édi-teur, c’est un label. Un jour, Gaultier m’a dit : « C’est un label. Par exemple Le Dilettante, ça fait chic. » Il a d’ailleurs utilisé une comparaison que je réutiliserai : c’est comme les poulets Loué. Eh bien moi je ne veux pas être un poulet Loué. Je n’ai pas besoin de label. À un moment donné, il faut réussir à s’émanciper du label, à s’émanciper de cette soumission au papa éditeur.
F. G. : Oui, mais vous, vous êtes devenu votre propre label, après trente ans de présence.
M.-É. N. : Bien sûr. Mais le label, c’est mon nom, pas celui d’un éditeur.
L. S. : Finalement, on ne s’affranchit pas, on devient juste un label. Nabe c’est le wanNabe du label, quelqu’un qui veut se débarrasser des autres labels pour devenir son propre label.
M.-É. N. : C’est ce qu’on appelle un Nabel… Tous les écrivains rêvent de faire de leur nom un label. Sagan l’a fait. À propos, vous avez vu ce qui est arrivé à son fils… Pour payer les dettes monstrueuses de sa mère, il a récupéré ses droits et est allé frapper aux portes des grands éditeurs : personne n’a voulu de sa maman. Il a fini par se faire avoir par Stock qui lui a pris six livres à vie, et a remis Sagan dans le circuit d’où elle était sortie. S’il avait opté pour mon système, le fils Sagan en vendrait beaucoup plus que moi aujourd’hui et il gagnerait 70 %. Ç’aurait été beaucoup plus fort pour lui et pour la mémoire de sa mère.
L. S. : Un point qu’il faut éclaircir, c’est la valeur patrimoniale des droits. Imaginons qu’il opte pour votre système, françoisesagan.com, et que grâce à ce système il vende 3 000 ex. Ça modifie la valeur patrimoniale des droits, cela veut dire : Sagan vend 3 000, c’est-à-dire dix fois moins. Il y aura toujours quelqu’un pour écrire : « Sagan, ça chute, ça ne se vend plus. »
M.-É. N. : Donc on revient au label. Le système vous redonne un label. Vous me confortez dans ce que je trouve ignoble : c’est encore le nombre de livres vendus qui fait la cote de l’auteur et donc de ses descendants. Et je suis contre. Pour moi aussi, chaque copie compte, mais quand vous en vendez 3 000, ça a une plus grande valeur, du moins pour moi, que d’en vendre 50 000 dans le système de Jean-Marc Roberts. C’est salissant de récupérer une cote uniquement en fonction du nombre d’exemplaires vendus. Dans mon système, c’est moi qui fixe ma propre cote. Ce n’est pas un système qui décide. C’est mon côté rétro, Hugo, Simenon, etc. C’est la même chose que les tracts : pourquoi ne les ai-je pas mis sur Internet directement ? J’ai voulu qu’ils soient sur papier, affichés, je fais même des recto-verso en A4 distribués dans la rue. C’est mon côté amateur de la matière ; parce que la matière est importante dans mon discours sur la virtualité aussi. Tout ça se tient.
L. S. : Et derrière le Nabel, il y a quoi ? Un vrai professionnel, qui a compris l’histoire de l’édition ? Qui opère une fracture dans le système, ayant bien compris son délabrement ? Les tracts, c’est ça ?
M.-É. N. : L’anti-édition est bien le prolongement des tracts.
L. S. : Une autre façon de voir les choses est de dire que le seul moment radical où vous êtes vraiment dans l’anti-édition, c’est le moment des tracts, qui est aussi celui où vous êtes en train d’écrire le livre dont le titre prend alors tout son sens : L’Homme qui arrêta d’écrire – l’homme qui arrêta d’écrire pour les autres et devint son propre label.
M.-É. N. : C’est intéressant d’entrevoir l’anti-édition comme une régression par rapport aux tracts. Une régression révolutionnaire, mais une régression quand même. Mais ça, c’est une vision d’éditeur.
L. S. : Il est vrai que je ne vois pas de geste qui aille plus loin dans l’anti-édition que les tracts. Pour moi, ce qui arrive derrière les tracts, ce n’est pas une régression, c’est un ajustement réaliste, mais c’est justement ce qui le rend plus corrosif que subversif.
M.-É. N. : C’est le rétropublicateur qui parle, pendant que moi, je fais semblant d’arrêter d’écrire.
L. S. : Et pourtant, cela sautait aux yeux de tous, vous écriviez des tracts.
M.-É. N. : En effet, comment a-t-on pu croire que j’arrêtais d’écrire puisque les tracts, c’était déjà de l’écrit, non ? Cette négation du côté littéraire des tracts, et presque scriptural, a été très significative du désir inconscient de me voir ne plus écrire. J’ai vu des gens dans la rue, devant les tracts, me disant : « Ah mais quel dommage que vous ayez arrêté d’écrire ! »
F. G. : Aussi avez-vous laissé tout le monde, pendant ce temps-là, dans un silence terrible. Nous ne pouvions savoir ce que vous faisiez d’autre que les tracts, si seulement vous faisiez quelque chose.
M.-É. N. : Il aurait été difficile d’expliquer ce projet avant qu’il ne soit lancé. C’est difficile d’expliquer un truc à froid avant que ça se réalise. Et je ne pouvais pas. Il fallait que tout s’imbrique : l’écriture, le procès avec Le Rocher, la récupération des droits, des stocks, la recherche d’un distributeur. Et je tâtonne encore un peu. C’est mon premier et un gros, et inédit. Je vais aller ensuite vers la réédition de livres dont j’ai les droits et qui vont être plus simples à fabriquer.
F. G. : L’éditeur est, dans la vision à laquelle nous avons abouti tout à l’heure, celui qui récupère sur le dos de l’auteur le fric pour rémunérer tous les autres. Est-ce suffisant ? Ne reste-t-il pas une place, dans le rapport de l’auteur avec son texte, pour un tiers, qui est, à travers tous ses avatars historiques, de l’ami avec qui on discute une formule à l’imprimeur qui donne son sentiment sur le texte qu’il doit fabriquer, ce qu’on appelle aujourd’hui un éditeur ? Sa disparition ne risque-t-elle pas d’être celle de l’idée même de tiers, de cette première altérité qui permet la légitimation et l’existence du texte pour tous les autres ?
M.-É. N. : Je n’en ai pas besoin. C’est moi qui sais ce que je dois écrire. Mais durant cette période au cours de laquelle j’ai fait semblant d’arrêter d’écrire, je n’ai pas arrêté de dire que vous, ici, ainsi que Gaultier, et d’une certaine façon aussi Tillinac, êtes les trois seules personnes du système qui m’avez tendu la main. Et vous trois, dans des positions différentes et avec vos particularités, avez fait acte de mon arrêt d’écrire, vous avez pris acte de celui-ci et en avez fait quelque chose – l’un la réédition du Régal, l’autre le passage en poche de mon Billie Holiday et vous mes Morceaux choisis.
L. S. : Finalement, la notion d’anti-édition n’est-elle pas un paradoxe qui prend tout son sens dans un roman lui-même paradoxal, puisqu’il est écrit par quelqu’un qui a arrêté d’écrire ? Je pense à cette magnifique première phrase : « Bon, ben voilà, ça y est, c’est fait. J’ai arrêté d’écrire. »
M.-É. N. : Le postulat de départ pour mon livre, c’est que le type n’écrit pas. Le livre n’est pas écrit, il est pensé. C’est un livre non écrit. Dans les tracts, c’est moi qui parle et dans le livre, c’est le narrateur qui pense. La chronologie, la souffrance, les échappatoires, les fuites… Il y a eu beaucoup de choses, puisque je me suis caché pendant quatre ans. Je parle de l’organisation, d’abord psychologiquement : faire croire à la plupart que j’avais arrêté d’écrire ; ensuite continuer quand même à faire les tracts ; mener de front le procès qui n’était pas sûr d’aboutir ; avancer romanesquement dans l’écriture de ce livre tout en ne sachant pas vraiment où j’allais dans la publication, en espérant l’éditer moi-même mais sans en être sûr ; sans oublier l’élaboration des deux sites parallèles : d’un côté le site des lecteurs, de l’autre la plateforme de vente. Et puis à un moment donné tout s’imbrique, tout explose et tout sort en même temps. Et tout ça ne pouvait se faire qu’à tâtons tout en encaissant les réactions des autres, parce que cette non-écriture dont vous parliez, vous n’y avez pas cru, très bien, mais certains y ont cru et s’en sont réjouis, plus ou moins secrètement. Quand j’assistais à des conversations entre écrivains autour de moi qui parlaient de leurs problèmes d’écrivains, sans me regarder, comme si j’étais le serveur, parce que soi-disant j’avais arrêté d’écrire, c’était à la fois jouissif et douloureux – sachant que j’étais au début du roman. Dans le roman, ce n’est pas ma vie. Je ne parle pas de ces quatre ans… Ce que l’homme qui arrêta d’écrire vivait pendant qu’il écrivait L’Homme qui arrêta d’écrire, ce sera pour un prochain livre, en anti-édition, bien sûr !
(Source de l'image : site des lecteurs de Marc-Édouard Nabe)

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