A. E. : Comment peut-on définir ton livre ? Doit-on parler de « roman-faits-divers » puisque tu te sers de journaux pour faire avancer ton histoire ? On songe à « l’œil de la caméra » de John Dos Passos, au cut-up de William Burroughs, l’insertion d’autres écrits dans une structure.

A. M. : Les événements de mon livre tournent autour d’un même périmètre. Il y a les hôtels, les cinémas. Les hôtels sont des modestes turnes propices au romanesque. Ce qui subsiste de cette époque, c’est l’architecture. Roger Verdière voit La Bandera, Les Dieux du stade, des films de Christian-Jaque. Pour lui les films s’enchaînent les uns aux autres sans discernement. Dans mon livre figure une coupure de presse intitulée « L’ombre du monstre ». Il s’agit d’André Vittel qui avait tué sa belle-sœur et étouffé son bébé pour voler 1 300 francs. Il a été guillotiné à l’âge de 17 ans. Comme Roger Verdière, il est issu d’une époque trouble. J’ajoute que les raisons qui ont amené Roger Verdière et André Vittel à tuer ne sont pas forcément les raisons révélées aux Assises. Je pense qu’on n’a pas vraiment cherché les motivations. À l’époque, les faits-divers se succédaient, durs, rudes, actes gratuits, reflets chaotiques des malheurs à venir.

A. E. : La seconde partie de ton livre reconstruit le souvenir d’une femme qui elle aussi a réellement existé, Andrée Denis, dont la mort demeure mystérieuse.

A. M. : Je veux rapidement revenir sur le cas de Roger Verdière. Un jour il voit une voiture de police descendre la rue. Il pense que la police est à la recherche d’un gros poisson. En réalité c’est lui que la police recherche. Physiquement Roger Verdière est assez poupin. J’ai écrit en exergue de mon livre que « le psycho-killer préfère rester seul avec lui-même. Il est son pire ami ». Il cherche à faire taire son émotion. Il est le prototype de celui qui n’a aucun talent particulier. Il est dans un brouillard permanent. Je ne suis pas d’accord avec Stéphane Bourgoin qui dit que les tueurs en série sont intelligents. Si les tueurs en série étaient vraiment intelligents, ils ne tueraient pas. Verdière n’a jamais pu justifier son acte. On est indubitablement dans l’autopunition. On ne tient absolument pas compte de cet élément. On n’a jamais cherché les raisons des comportements tordus. L’argent n’est pas la seule motivation. Dans la seconde partie de mon livre, je raconte la mort d’Andrée Denis à Meaux, inexpliquée à ce jour. Suicide ? Je n’y crois pas. Elle a été au cinéma Majestic. L’enquête a été bouclée en quarante-huit heures. Par fainéantise mentale. J’ai demandé le rapport d’autopsie d’Andrée Denis. On n’a pas voulu me le donner. Andrée Denis a quitté Paris le vendredi à 13 heures. On l’a retrouvée à l’aube du samedi. Vingt heures d’écart. Il aurait été facile de savoir si elle avait mangé. Elle n’était peut-être pas seule. Pourquoi est-elle venue à Meaux ?

A. E. : Tu insistes sur le fait que les dossiers sont vite expédiés. Par paresse de ceux qui en ont la charge ?

A. M. : Le mot est faible. J’ai eu la préfecture de police à Paris au téléphone au sujet de cette affaire. Ceux qui m’ont répondu m’ont dit qu’ils ne pensaient pas au suicide. Pourquoi n’a-t-on pas approfondi cette affaire ? J’ai fait des recherches aux archives de Paris. Je suis tombé sur un avis d’adoption. Andrée Denis est-elle allée à Meaux qu’elle ne connaissait pas uniquement pour aller au cinéma ? Cela ne tient pas debout.

A. E. : Qu’est-ce qui t’a décidé à choisir cette forme particulière de roman ?

A. M. : Je revendique la volonté de faire chaque fois un livre différent. Mon travail d’écriture consistait à insérer l’imaginaire dans le réel. J’ai voulu montrer comment Roger Verdière percevait le monde. C’est par les lieux que j’ai pu imaginer le parcours de Verdière et d’Andrée Denis.