76. RL 43. Marie Rivière, Monologues
Par Florent Georgesco, le vendredi 12 février 2010 | Textes/Archives :: #76 :: rss
Le numéro 43, en librairie depuis mercredi, s'ouvre sur ce texte de Marie Rivière, dont le premier roman, Fond de carte, est sorti le même jour. Je reviendrai plus longuement, à côté, sur Marie Rivière. Voyez d'abord cet avant-goût, ce premier signe de ce dont l'évidence vous sautera aux yeux quand vous lirez son livre : cette jeune femme est un écrivain, et de la meilleure espèce. Ce qui commence aujourd'hui, j'en suis tout à fait persuadé, ne s'arrêtera plus, et sera superbe.
Marie Rivière
Monologues
regarde regarde chez nous comme c’est joli vois comme il fait beau vois comme nous sommes riches vois comme nous sommes authentiques vois comme nous sommes civilisés vois comme nous sommes unis vois comme nous sommes cosmopolites vois comme nous sommes millénaires vois comme nous sommes hi-tech vois comme nous sommes gentils vois comme nous sommes organisés vois comme nous sommes proches de nos racines vois comme nous sommes éduqués vois comme nous sommes enviables vois comme nous sommes polis vois comme nous sommes universels vois comme nous avons de la chance vois comme nous savons faire la fête vois comme nous sommes exotiques vois comme on se ressemble vois comme nous sommes accueillants
il n’y a pas de pays étranger pas de ville étrangère dans la mienne aussi je suis un étranger on est quelques-uns comme ça et de plus en plus c’est la globalisation mondialisation troisième génération les unions les alliances les organisations les migrations déplacements importations exportations expatriations échanges culturels délocalisations on ne sait plus trop d’où on est on s’imagine qu’on est de n’importe où et qu’on peut aller-venir où on veut comme on veut citoyens du monde il n’y a plus de frontières plus de douanes plus de préjugés on est faits de plein de bouts d’ailleurs on n’a pas plus de raison de vivre ici que là on surfe sur internet parabole au balcon on érasmuse on se jette à l’eau se porte volontaire pour l’international on est ouverts d’esprit mobiles et dynamiques
écoute et regarde mais ne creuse pas tu ne ferais que creuser ton absence parmi nous reste à la surface il n’y a que là qu’on puisse respirer ne te dissous pas ne te mêle pas ne te perds pas n’oublie pas d’où tu viens ou nous finirons par nous habituer à toi ou tu finiras par nous perdre le jour où ressemble à ce que nous voulons que tu sois touriste putain serveur client technicien de surface usurier colon sauvage voleur d’enfants savant bonne à tout faire docteur mendiant prince et princesse image sois bête souris tout le temps sois froid sois chaleureux prends des photos ramasse les ordures sois violent sois docile sois toi-même ressemble à ceux auxquels tu ressembles et tout ira bien
dans la langue étrangère j’écoute avec les yeux j’apprends à déchiffrer les gestes j’entrevois ce qui dépasse des phrases dans la langue étrangère je peux draguer sans être brute je me laisse insulter sans me sentir insulté je mens sans culpabilité dans la langue étrangère je peux faire semblant de ne pas comprendre je ne suis pas censé savoir dans la langue étrangère j’obéis de mon plein gré je me plie à la syntaxe me suspends aux lèvres qui la parlent dans la langue étrangère je peux prononcer les mots qui me faisaient peur autre part je ne me cache pas dans la rhétorique je m’autorise à dire ce que je ne savais pas dire dans la langue étrangère je réconcilie voix et réalités désacralise les formules mâche les expressions toutes faites dans la langue étrangère je m’échappe allègrement de la langue paternelle
ici on ne parle pas aux inconnus ici on ne sert pas le café seul ici on ne prie pas dans l’espace public ici on couvre sa peau ici on éteint la lumière ici on ne boit pas d’alcool ici les rues ont des noms ici on est des individus libres et responsables ici il n’y a jamais de problèmes ici on aime les animaux ici on salue ceux qu’on croise ici on ne fume plus ici on respecte les anciens ici on suit le règlement ici on n’annonce pas les mauvaises nouvelles ici les rues ont des nombres ici on a une culture ici on est cultivés ici on peut toujours s’arranger ici on vit sans temps morts ici on jouit sans entraves ici on baisse la tête pour saluer ici on ne double pas par la droite ici on a beaucoup de problèmes ici on honore son père et sa mère ici on préserve la nature ici on lève l’index et le majeur pour la photo ici on te demande d’où tu viens ici on ne te demande pas d’où tu viens ici les rues ont des noms que personne ne connaît ici on tutoie ici on vouvoie ici on prend le temps de vivre ici on ne regarde pas les gens dans les yeux ici on aime rendre service ici on descend la poubelle ici les noms n’ont pas de rues ici on ne fait pas n’importe quoi ici tu te démerdes ici c’est si Dieu veut ici mieux vaut ne pas franchir la ligne non écrite ici c’est comme ça
là-bas c’est chez moi paraît-il mais je ne m’y retrouve pas mais je n’y suis pas heureux là-bas c’est plein de mois qui ne réfléchissent que moi j’étouffe je suffoque là-bas j’ai pas choisi je ne veux pas y retourner j’ai peur là-bas je n’étais qu’une image là-bas je devançais les ordres sans vouloir je faisais du zèle sans savoir j’étais à la mode avant de comprendre que c’était la mode je croyais spontanés des gestes inculqués là-bas j’étais ce qu’on voulait que je sois aucune étrangeté officielle pour légitimer mon recul aucun visa pour ne pas correspondre là-bas je me suis toujours senti déplacé sans excuse je n’ai jamais fait partie d’eux
seuls les touristes s’étonnent des évidences seuls les touristes ont droit à l’erreur et les touristes ne s’attardent pas si tu ne sais pas qui tu es ni comment tu dois être tu peux préparer tes bagages et rentrer l’apprendre chez toi dans la langue de tes ancêtres tu peux aller partout si tu sais où est ta place il y a de la place pour tout le monde si chacun reste à la sienne
je me découvre en découvrant je me déprends en apprenant je cesse de me dégoûter depuis que je goûte à tout je regarde autour de moi enfin j’ai décollé les yeux de mon nombril sorti la tête de mon bocal je vois la vie en relatif passe d’un point de vue à l’autre tout est possible je ne suis rien je n’ai plus d’importance je n’ai plus besoin d’être quelqu’un pour vivre je ne comprends rien je devine je ressens je partage je respire je bouge je change je me laisse aller secoué bousculé tourneboulé bouleversé désorienté vidé ici je fais la vie buissonnière je me laisse prendre par la main et conduire dans le noir je me cogne je m’écorche je suis les conseils je n’en fais qu’à ma tête me crispe et me détends je m’abandonne
nous avons le droit de penser que ce pays est un pays de merde mais pas toi tu es là pour nous dire mais non mais non chez moi c’est pire nous rassurer nous préférer si tu ne nous aimes pas assez si tu nous trompes si tu ne jures pas que tu ne t’en iras jamais ne reste pas tu risquerais de nous contaminer avec tes questions saugrenues ta manie de douter de tout ta poudre d’escampette va-t-en maintenant avant que l’on s’attache avant qu’il ne soit trop tard et que tu ne deviennes grâce à malgré nous une partie de nous
j’essaie de me fondre dans la masse en sachant bien que je ne ferai jamais partie du décor je fais tous les efforts dont je me sens capable pour m’ajuster me poser je voudrais tant me reposer je m’installe dans le couloir je me love dans la bordure je paye le loyer d’un squat ce petit espace qui n’a l’air à personne cette antichambre qui me ressemble pourrait être ma chambre j’aurai trouvé ma place dans un équilibre précaire reçu une carte de séjour à durée indéterminée pas là-bas ni tout à fait ici un peu des deux
il n’y a rien à voir ici rien qu’à vivre et encore comme on peut entre les liens entre les règles entre les lignes qui nous enserrent et nous protègent les barrières sans lesquelles nous n’aurions jamais survécu entre les instants d’euphorie où la joie brouille les pistes où ton visage est l’un des nôtres où la musique recouvre toutes les questions toutes les théories tous les ordres et toutes les prières les malentendus les silences
il faut me rendre à l’évidence je suis devenu ce que j’ai quitté je l’incarne chacun de mes coups d’œil de mes gestes s’appelle made in là-bas chacune de mes remarques de mes questions de mes histoires chacune de mes paroles trahit la façon de penser les habitudes les certitudes les doutes et les ça-va-de-soi qu’on rencontre là-bas j’ai emporté beaucoup trop de moi avec moi trop de passé trop de manies trop de rêves je me suis pourtant tellement débarrassé j’ai tellement perdu dans ce déménagement j’ignorais qu’il en restait tant
qu’est-ce que tu veux encore ? qu’est-ce que tu cherches ? qu’est-ce que tu attends de nous ? est-ce que tu te rends compte de ceux que tu représentes ? tu ne vois pas que tu déranges ?
je ne peux pas rester dans ces conditions je ne vais pas m’imposer je ne veux pas m’incruster même là-bas je n’ai jamais su m’incruster peur ? pudeur ? orgueil ? respect ? j’ai besoin qu’on me demande de rester pour rester je ne veux pas être illégal mais si la ville m’était livrée elle qui ne m’appartient pas si la ville m’était offerte elle qui exige tant d’efforts si la ville m’était soumise elle qui résiste à tous elle deviendrait si différente d’elle-même est-ce que je l’aimerais encore ? qu’est-ce que je suis venu chercher ici ?
ne t’attache pas garde tes nœuds pour toi nous en avons suffisamment que nous ne pouvons délier que nous craignons de voir se rompre ne t’attache pas ne prends pas racine n’occupe pas une terre qui n’est pas la tienne garde tes problèmes nous avons bien assez des nôtres ne prétends pas nous aider quand c’est toi qui as besoin d’aide ne prétends pas venir bosser si tu veux juste de l’argent ne prétends pas nous aimer quand tu ne fais que te haïr ne crois pas nous apitoyer nous savons comme vous êtes nous avons l’habitude des comme toi vous ne pensez qu’à vous
je me fendille je me fissure je m’ébrèche chaque déchirure rouvre la précédente les situations changent les horaires le goût des fruits les lignes et la lumière mais la racine de la douleur elle est partout la même elle ne se pense pas ne se touche pas ne se dit pas elle me brûlerait si je la regardais en face comme la racine du plaisir et comme toute racine et l’absence de racines
il nous en faut plus pour nous rendre fragiles t’ouvrir les bras baisser la garde un drapeau blanc ne veut rien dire un drapeau blanc ne suffit pas si tu veux faire partie de la famille tu dois oublier ton nom pour accepter le nom que nous te donnerons tu dois jouer ton rôle tu dois payer ta place rase-toi les tresses la moustache les papillotes laisse pousser tes ongles et tes cheveux enlève ton piercing retire ton foulard couvre ta poitrine efface tes tatouages épile-toi jusqu’aux sourcils accomplis les rites de purification apprends le code civil par cœur porte le costume national oublie ta langue maternelle
j’ai peur de rester maintenant j’ai peur de ne plus aimer la ville qui m’a fait renaître m’a permis de quitter le moi d’avant de saccager mes évidences la ville qui a dénoué mes terreurs la ville où pour la première fois je me suis donné le droit d’être heureux de me tromper ne pas savoir de marcher de me perdre de danser de jouir de me sentir changer de choisir l’entre-deux de ne plus avoir honte de ma bâtardise de me retrouver seul d’accepter d’être aimé pourquoi ne veut-elle plus de moi ? suis-je devenu si différent ?
pourquoi te veux-tu autre que tu n’es ? si tu n’aimes pas ce que tu es comment veux-tu que nous t’aimions ? si tu as trahi les tiens pourquoi te ferions-nous confiance ? ne risques-tu pas de nous trahir aussi quand tu te sentiras trop nous ?
j’aurais voulu rester encore un peu sans faire de bruit là dans le coin mais c’est plus fort que moi je suis un là-bas sur pattes je suinte le passé j’ai la tête des mauvais rêves je suis désolé je ne voulais pas je croyais je ne pensais pas je comprends que non je ne peux pas comprendre je sais mais je comprends je m’en vais je vais m’en aller je m’en vais
est-ce que tu vas revenir ? tu pars seulement en vacances n’est-ce pas ? tu ne t’en vas pas pour de vrai ? tu ne retournes pas là-bas ? ce n’est presque plus chez toi là-bas on est mieux ici tu le sais tu vas revenir dis tu vas revenir ?
je m’en vais de trop aimer ce qui ne m’a pas été donné à la naissance et si je l’avais reçu de naissance sans doute que je n’en voudrais pas car ce ne serait pas réinvention récréation beau temps après la pluie peau neuve si j’étais né ici c’est là-bas que j’aurais fui
garde les pieds à plat ne t’inquiète pas ne parle pas si fort calme-toi reste en place ne crois pas ça croise les jambes attends-nous là mets ta main devant la bouche ne va pas par là démerde-toi ne sors pas d’ici reviens va te faire foutre welcome
Paris, septembre 2007
Marie Rivière est née en 1985. Elle est étudiante. Outre quelques articles, notamment dans La Revue littéraire, elle est coauteur, avec Nawal Traboulsi, d’un guide d’animation en bibliothèque, 99 recettes pour donner le goût de lire, dont la version arabe a été publiée à Beyrouth, par Assabil, en 2008.

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