Je suis écrivain.

Après un lever des plus calmes, je me dirige vers la salle de bains. Je prends une douche, me brosse les dents, me peigne (ou pas, en fonction de mon humeur) et m’habille – la plupart du temps d’une chemise et d’un jean, auquel j’ajoute une ceinture qui, je le reconnais, ne m’est d’aucune utilité mais fait « classe ». Je prends ma sacoche Longchamp et mon MacBook orné de la pomme croquée par Alan Turing. Je range un minimum mon appartement du quartier Saint-Germain, je prends ma veste et sors. Oui, j’habite à Saint-Germain. Mais je vous rappelle que je suis écrivain.

J’ai les moyens.

Deux rues plus loin, je suis boulevard Saint-Germain. Comme tous les matins, je prends mon petit déjeuner au Flore. Café des écrivains, café de ceux qui ont les moyens. Mais avant de m’installer, j’achète Le Monde et Le Figaro. Je suis enfin équipé pour la journée, ou au moins pour la matinée.

J’entre, tout le monde me connaît. Tous les serveurs me disent bonjour, les plus intimes me serrent la main, les très intimes me font la bise. J’ai ma place, au fond du café, près de la vitre. Je n’ai pas besoin de commander. Dès que je suis installé, Benjamin, la semaine, et Jérôme, le week-end, m’apportent deux croissants et un café.

Ce matin, Le Figaro parle de l’affaire Clearstream. Ça change… Le Monde également. Ça m’agace. J’en ai assez lu pour aujourd’hui. Je les range et les classerai avec les autres dans mon placard. On peut trouver étonnant de garder des journaux. Mais je suis quelqu’un d’étonnant, autant l’être jusqu’au bout.

Mon MacBook est allumé déjà depuis un quart d’heure sur une page de traitement de texte sur laquelle je « bugge ».

J’ouvre une parenthèse.
Selon la définition du Robert, le « bug » est un petit insecte nuisible.
Je ferme la parenthèse.

Je rectifie donc ma phrase.
Un petit insecte nuit au bon fonctionnement de mon cerveau. Impossible de placer un mot. Aucune inspiration ce matin. J’observe les passants par la vitre. Mais aucun ne m’envoie de flash. Aucun ne veut m’aider. Je ferme les yeux. Ça ne marche pas plus. Dans ces cas-là, j’ouvre ma messagerie et répond à mes mails.
Eh oui, ce n’est pas parce que l’on est écrivain connu, et reconnu, que nos romans tombent du ciel.

Ce n’est pas rien d’être écrivain.

On s’imagine que les écrivains ont de l’imagination à revendre. Qu’ils peuvent écrire une histoire à tout moment. Qu’écrire trois cents pages, c’est de la rigolade.
C’est du travail, d’être écrivain. Il n’y a pas que l’imagination qui entre en compte. Il y a tout le travail d’écriture derrière. Des heures à lire et à relire des phrases que l’on n’arrive pas à formuler. Des idées que l’on veut absolument placer, sans savoir où les mettre. Ne parlons pas de ceux qui écrivent des romans historiques, et qui ont besoin de faire des recherches durant des mois, en lisant des centaines de livres, ou en rencontrant des dizaines de personnes susceptibles de pouvoir les aider. Un vrai travail, je vous dis. Un vrai travail. Mais une passion. On ne choisit pas forcément d’être caissier chez Auchan, mais on choisit d’être écrivain.

C’est un choix.

J’ai lu mes mails. J’ai envoyé la pub à la poubelle. J’ai répondu à des lecteurs. J’ai répondu à mon éditeur. J’ai répondu à mon ex-femme qui me rappelle que j’ai promis d’emmener ma fille à la foire ce week-end. J’ai aussi répondu à un ami qui veut déjeuner avec moi à midi. Je n’aurai pas beaucoup de chemin à faire. Il m’a donné rendez-vous à la brasserie Lipp.

« Oh One Two Three Four tutu tutu tu tu… When Marimba rythms… »

Tous les yeux se tournent vers moi. Je m’excuse du regard envers ceux qui ne s’en remettent pas. Ce sont des personnes âgées en général. Celles qui n’ont pas encore compris, et qui ne comprendront jamais, que le monde a évolué et qu’un portable est indispensable pour la survie de l’espèce humaine du XXIe siècle.

« Ah, ce portable… Pfff… Pourrait l’éteindre au moins. »

Réponse à cette phrase que j’entends régulièrement dans les transports en commun, dans les cafés ou les restaurants.
Non. Nous ne pouvons pas l’éteindre, nous ne pouvons pas prendre le risque de louper un appel. Tous sont importants. Même ceux auxquels nous ne répondons pas. Puis je n’ai pas acheté un BlackBerry pour le laisser dans ma poche et l’éteindre dès que je rentre dans un café ou un restaurant. Je passe la plupart de mes journées dans les cafés et les restaurants.

C’est ma fille qui m’appelle.

— Bonjour papa !
— Bonjour ma chérie, comment tu vas ?
— Bien et toi papa ?
— Papa va bien même si tu lui manques beaucoup.
— Toi aussi tu me manques beaucoup. Tu sais, papa, hier la maîtresse m’a félicitée pour mon travail en français. J’étais fière parce qu’elle l’a dit devant toute la classe. Et même qu’elle a pris ma rédaction pour la correction. (Ah, un futur écrivain, comme son papa.)
— Félicitations ma chérie ! Moi aussi je suis fier de toi. Bon, écoute, je vais te laisser, je viens te prendre vendredi soir chez maman, d’accord ?
— Super ! Bonne journée, papa, et à vendredi.
— À vendredi ma puce. Passe une bonne journée toi aussi. Tu passeras le bonjour à maman.

Quel con, puis tu l’embrasseras aussi pendant qu’on y est. Excusez-moi mais parfois j’ai des réactions vraiment absurdes, limite maso.

Il est bientôt 11 h 30, je vais prendre l’air et fumer une cigarette en attendant midi. Je flâne boulevard Saint-Germain pendant une demi-heure. Je vais jusqu’à la librairie Assouline, en passant devant les belles vitrines Dior.
Plusieurs livres m’intéressent. Je me laisse tenter par un beau volume sur la mode de la Belle Époque. Je dépense 60 euros. Je repasse devant Dior, ne m’arrête pas. La séparation avec mon ex-femme n’est pas si loin. Mon dernier cadeau était un sac Dior que je vois dans toutes les vitrines depuis quatre mois et que personne ne veut enlever. À croire qu’ils font exprès de le laisser pour me faire souffrir.

Je déteste les vendeuses de chez Dior.

Je suis en retard de cinq minutes. Mais mon rendez-vous pratique le « quart d’heure tourangeau » alors j’ai encore un peu de temps. Je traverse, et entre chez Ralph Lauren. Un pull vert me regarde avec insistance. Je détourne les yeux et lui dis que je repasserai plus tard. Que je n’ai pas le temps ce midi. Peut-être reviendrai-je tout à l’heure.

J’aime les pulls Ralph Lauren.
J’aime aussi les vendeuses qui les portent.

En tant qu’habitué de la brasserie Lipp, je traverse le restaurant et décide de monter au premier étage, je m’installe à une table avec vue sur le Flore.
Le « quart d’heure tourangeau » est toujours pratiqué, pas de doute. Il devrait être là depuis vingt minutes. J’ai bien fait de prendre mon temps.
Il arrive, pose sa veste sur le portemanteau, comme d’habitude. Il s’assoit en face de moi, sans s’excuser. Tout est normal.
Nous commandons une bouteille de vin, et une bouteille d’eau.

« Je reviens. »

Il va aux toilettes. Il en a au moins pour dix minutes. Il prend son temps, il fait attendre tout le monde, sans la moindre gène.
Je croise mon regard dans un miroir et celui d’une jeune femme qui sourit, mais détourne les yeux aussitôt pour reprendre sa conversation.
Les dix minutes sont passées, nous avons commandé deux magrets de canard avec pommes de terre. Il me parle de son fils, de sa femme, de son boulot, de ses emmerdes et de tout ce qui va avec. Je ne dis pas un mot. Je n’ai rien à dire, je ne vois plus ma femme, je ne vois plus beaucoup ma fille, rien d’exaltant dans mon « boulot », même pas d’emmerdes à confesser. Ma vie est des plus banales, c’est le moins que l’on puisse dire. Je passe de bonnes soirées entre amis, mais rien de bien passionnant à raconter à ce jeune père de famille. Le repas se termine avec un café avant la reprise de son travail.

« À la prochaine ! »

Le début de l’après-midi est déjà bien avancé, je paye et sors. Dans le magasin Ralph Lauren, je reviens voir le fameux pull. Il est toujours là, me regarde toujours avec autant d’insistance.

« Vous voulez de l’aide ? »

La jeune femme du miroir est là, devant moi, droite comme un I, les bras croisés derrière le dos, une chemise blanche griffée du petit cheval et un pantalon noir. Je lui demande quelle taille il me faudrait. Même si je la connais. Elle me conseille un L. J’essaye donc un L pour lui faire plaisir tout en sachant que je ne mets que du M.
— C’est trop grand, me dit-elle.
Oui, je sais. Elle me donne la taille au-dessous, qui me va beaucoup mieux. Les couleurs vert et rose me plaisent. Je prends les deux, la remercie. Je paye à un jeune homme qui n’en revient pas de me rencontrer. Je lui dis que je suis très honoré de son enthousiasme à mon égard, le salue et sors. Elle m’attendait. Elle me tend une pochette rouge que je prends. Pas le temps de lui demander ce que c’est ou de lui dire quoi que ce soit. Elle est déjà rentrée.

Direction les Champs-Élysées.

Je prends le métro. J’allume mon Ipod et écoute Peter Doherty tout en lisant le jeune Sacha Sperling.

« Il venait d’avoir dix-huit ans… »

J’arrive à la station Champs-Élysées. J’ai eu le temps de lire une vingtaine de pages et d’écouter presque tout Grace/Wastelands.
En sortant des couloirs du métro, je me dirige vers le magasin Disney. Je vais au sous-sol, et me retrouve au royaume de la peluche. Des dizaines, voire des centaines de Ratatouille, Porcinet, Mickey, Minnie, Winnie et tous leurs amis me regardent avec la même insistance que le pull vert Ralph Lauren.
Je remonte avec un panier plein. Une grosse peluche Winnie l’Ourson, un pyjama Minnie et un mug Cendrillon.
Je suis sur une des plus belles avenues du monde avec un petit sac Ralph Lauren et deux immenses sacs Disney. Je crois que je n’avais encore jamais vu de sacs aussi grands.
Maintenant, direction Virgin. Rayon librairie, j’achète le dernier roman de Didier van Cauwelaert au rayon jeunesse, et j’erre dans ce grand magasin pendant plus d’une demi-heure en sortant sans rien acheter d’autre. J’ai déjà une pile de lecture qui m’attend chez moi. Les nouveaux romans attendront.
Étant sur les Champs-Élysées, j’en profite pour acheter une boîte de capsules de café Nespresso.
Je n’ai pas envie de me promener avec tous ces sacs dans le métro. J’appelle un taxi.

J’aime Paris pour ses embouteillages.

Nous arrivons trois quarts d’heure plus tard. Imaginez un peu, presque une heure pour aller des Champs-Élysées au quartier Saint-Germain, si ce n’est pas de la folie ça. Je paye. Je paye cher. Je m’en fous.
Je rentre chez moi, et dépose tous ces sacs dont les anses m’ont broyé les doigts tout l’après-midi. Dans le fin fond d’un placard, je trouve du papier cadeau. J’emballe l’énorme Winnie, le pyjama, le mug, le livre, et replace tout ça dans les sacs, que je laisse traîner en plein milieu de mon salon. Ils resteront là jusqu’à vendredi soir, c’est certain.

Ma fille me manque. Voir tous ces cadeaux me rend encore plus triste.

Heureusement qu’elle ne me voit pas dans cet état. Mais voir tous ces cadeaux me rend également plus heureux. Je n’ai pas envie d’écrire, ni de lire.
Je m’assois dans mon fauteuil et allume la télé.
Je fais un zapping. Secret Story sur TF1, un jeu débile sur France 2, un jeu trop intelligent sur France 3, une série que je déteste sur Canal +, un documentaire animalier sur France 5 et un feuilleton à l’eau de rose sur M6. J’éteins la télé.
Je n’ai absolument rien envie de faire. Soudain, la pochette rouge de la jeune vendeuse me revient à l’esprit. Par curiosité je vais regarder.
Je l’ouvre. Une photographie de moi dans un salon littéraire. Une lettre m’est adressée. Et un numéro de portable, sur un post-it, est noté.

« Bonjour cher monsieur,
Je suis fascinée par votre talent d’écrivain. Je vous lis depuis très longtemps, et j’ai toujours aimé. Même quand les critiques ne vous étaient pas favorables, malgré tout je lisais. Et j’aimais.
Je vous relis parfois, et j’apprécie toujours autant votre style et vos histoires. On ne sait pas réellement si vous parlez de vous, ou si vous inventez. Moi je suis persuadée que vous racontez une histoire mais qu’une grande partie des sentiments de vos personnages sont tirés de votre vécu. Vous avez dû vivre tellement de choses, et tellement de moments inoubliables.
Si j’avais pu vous parler face à face je l’aurais fait. Mais dès que je vous vois, ma bouche ne veut plus sortir aucun son. Je suis tellement heureuse. Je vous croise souvent au magasin. À la brasserie Lipp aussi, mais je n’ai jamais osé vous aborder. Sachez que cette lettre est déjà un exploit pour moi. Si un jour vous la lisez, c’est que mes craintes se sont en partie dissipées. Je vous admire.
Amicalement,
Cécilia »

Je regarde la photographie. Je reconnais les lieux, c’est porte de Versailles, au Salon du Livre. Mais, pour être honnête, je ne me souviens pas du tout de cette jeune femme. Apparemment, je la croise souvent. Je ne l’avais jamais remarquée, et cette photo ne me rappelle vraiment rien. Le néant. Évidemment, c’est toujours agréable de recevoir ce genre de lettre. Mais bon, la pauvre fille, que voulez-vous que je lui dise ? Elle a l’air gentil, mais sa lettre est un peu niaise tout de même.
Peut-être irai-je la remercier. Je range la lettre et la photo dans la pochette. Je prends le post-it, vais dans la cuisine pour me servir un verre d’eau et jette le numéro.

Ne soyez pas offusqué comme ça !

Que voulez-vous que je fasse avec ça, je ne vais quand même pas l’appeler, je n’ai rien à lui dire !

Mon verre d’eau à la main, la jeune femme déjà oubliée, je m’assois dans mon fauteuil et m’abrutis de conneries télévisées en attendant vendredi soir que ma fille arrive.

Octobre 2009
Musique : Grace/Wastelands de Peter Doherty