Les nouvelles pratiques rendues possibles par l’Internet ont commencé à modifier en profondeur la chaîne des métiers du livre mais aussi les relations entre les écrivains et le système dans lequel ils travaillent. Si la tendance globale est au rapprochement entre lecteurs et auteurs, les voies qui mènent au court-circuit progressif des divers intermédiaires sont multiples. Deux expérimentations qui se présentent de façon symétrique, l’anti-édition d’une part et la rétropublication d’autre part, illustrent cette variété.
L’anti-édition est une notion et une pratique qui viennent d’être inventées par Marc-Édouard Nabe, premier auteur ayant décidé de se passer de l’ensemble du système pour mettre lui-même ses propres livres à la disposition des lecteurs. Dans l’anti-édition, l’auteur d’un livre le fait imprimer lui-même, gère son stock directement, vend directement à partir d’une plateforme Internet spécifique. Il n’a recours à aucun des mécanismes devenus traditionnels depuis un siècle : la distribution, la diffusion, la librairie.
Léo Scheer : Cher Marc-Édouard Nabe, comment en êtes-vous arrivé à inventer le concept d’anti-édition ?
Marc-Édouard Nabe : D’abord, je suis étonné de voir à quel point le message a été très bien compris. Tout de suite, immédiatement. Sortir de l’édition et non créer une nouvelle maison d’édition. J’aurais pu fonder les Éditions de la Vermine, Zannini et Cie ou bien La M-É-N, mais je ne veux pas tomber dans une imitation d’édition traditionnelle et encore moins avec un côté artisanal, ou bibliophile. On m’a demandé par exemple pourquoi les exemplaires ne sont pas numérotés, pourquoi il n’y a pas de grands papiers – toutes choses que j’adore chez les autres, mais pas là. Moi je voulais cet aspect manufacturé, radical et sans éditeur. Et pourtant ce livre est publié, diffusé et distribué par son auteur : moi.
Florent Georgesco : Vous ne vous substituez pas à l’éditeur, vous l’évacuez, purement et simplement.
M.-É. N. : C’est ça. Je le nie.
L. S. : Il serait intéressant de définir ce nouvel espace en disant tout ce qu’il n’est pas.
M.-É. N. : Oui, il suffit d’entendre les premiers reproches qu’on m’a faits, avant même d’avoir le livre. « Nous aussi on a fait de l’auto-édition. Ce n’est pas le premier à faire de l’auto-édition » et puis « Quel manque de générosité ! Pourquoi il ne publie pas les autres ? ». Des conneries comme ça. Il est évidemment hors de question de publier quiconque d’autre. Je ne suis pas un éditeur. À la rigueur on pourrait dire que je suis un « m’éditeur »…
À propos d’Alexandre Mathis, Allers sans retour, Éditions e/dite, 555 pages, 22 euros
Peut-on encore écrire un roman sans tomber dans l’action, la psychologie ? Comment faire après Joyce, Henry Green, Ivy Compton-Burnett ? Lire un roman étant une activité pour bourgeois désœuvré, l’écrivain veut bifurquer. Du coup il sera peu ou pas suivi. Du moins par ceux qui ne veulent pas seconder le romancier dans sa filature. Ceux qui emboîtent son pas vont découvrir une profondeur de champ à laquelle ils ne songeaient guère. Voici donc le météore Alexandre Mathis.
A. E.
Alfred Eibel : Ton personnage de Roger Verdière a vraiment existé. C’est un criminel de la fin des années 30, un cinéphile maniaque, un nouveau piéton de Paris.
Alexandre Mathis : C’est un adolescent d’à peine 18 ans. Un piéton de Paris involontaire fourré au cinéma. Il ne voit pas les films comme nous les voyons. Il les perçoit dans un rêve. Il porte sur eux un regard passif. Il vit une vie parallèle en suivant les images qui défilent sur l’écran. Il tue une rentière pour lui prendre son argent. Tout simplement pour aller au cinéma. C’est horrible. Dans mon livre Roger Verdière change d’hôtel tous les deux jours comme il l’a réellement fait pour ne pas être repéré. Malgré tout il se fait arrêter le 30 décembre 1938, le jour de la Saint-Roger.
Vous pouvez écouter l'enregistrement du cours ici :
Illustrations : Pierre Guyotat vu par Mohror (1976) ;Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson, François-René, vicomte de Chateaubriand, méditant sur les ruines de Rome (1808).
Leçons de Pierre Guyotat sur la langue française, à l’université Paris VIII
Dix-huitième leçon, seconde partie (Cours du 1er décembre 2003)
Je poursuis ma lecture des Mémoires d’outre-tombe.
Les vacances où j’entrai dans ma douzième année furent tristes ; l’abbé Leprince m’accompagna à Combourg. Je ne sortais qu’avec mon précepteur ; nous faisions au hasard de longues promenades. Il se mourait de la poitrine ; il était mélancolique et silencieux ; je n’étais guère plus gai. Nous marchions des heures entières à la suite l’un de l’autre sans prononcer une parole. Un jour, nous nous égarâmes dans les bois ; M. Leprince se tourna vers moi et me dit : « Quel chemin faut-il prendre? » je répondis sans hésiter : « Le soleil se couche ; il frappe à présent la fenêtre de la grosse tour : marchons par là. » M. Leprince raconta le soir la chose à mon père : le futur voyageur se montra dans ce jugement. Maintes fois, en voyant le soleil se coucher dans les forêts de l’Amérique, je me suis rappelé les bois de Combourg : mes souvenirs se font écho. L’abbé Leprince désirait que l’on me donnât un cheval ; mais dans les idées de mon père, un officier de marine ne devait savoir manier que son vaisseau.
(…) La fièvre tierce, dont j’avais apporté le germe des marais de Dol, me débarrassa de M. Leprince. Un marchand d’orviétan passa dans le village ; mon père, qui ne croyait point aux médecins, croyait aux charlatans : il envoya chercher l’empirique, qui déclara me guérir en vingt-quatre heures. Il revint le lendemain, habit vert galonné d’or, large tignasse poudrée, grandes manchettes de mousseline sale, faux brillants aux doigts, culotte de satin noir usé, bas de soie d’un blanc bleuâtre, et souliers avec des boucles énormes.
Voyez la précision des portraits. C’est déjà du Hugo, en plus précis et moins lourd.
Il ouvre mes rideaux, me tâte le pouls, me fait tirer la langue, baragouine avec un accent italien quelques mots sur la nécessité de me purger, et me donne à manger un petit morceau de caramel. Mon père approuvait l’affaire, car il prétendait que toute maladie venait d’indigestion, et que pour toute espèce de maux il fallait purger son homme jusqu’au sang. Une demi-heure après avoir avalé le caramel, je fus pris de vomissements effroyables ; on avertit M. de Chateaubriand, qui voulait faire sauter le pauvre diable par la fenêtre de la tour. Celui-ci, épouvanté, met habit bas, retrousse les manches de sa chemise en faisant les gestes les plus grotesques. À chaque mouvement, sa perruque tournait en tous sens ; il répétait mes cris et ajoutait après : « Che ? monsou Lavandier ! » Ce monsieur Lavandier était le pharmacien du village, qu’on avait appelé au secours. Je ne savais, au milieu de mes douleurs, si je mourrais des drogues de cet homme ou des éclats de rire qu’il m’arrachait.
Myriam Thibault est née en 1993. Elle est en première S à Tours. Elle joue du piano et de la flûte traversière (dans un big band), et se passionne pour le cinéma et la littérature depuis plusieurs années déjà.
Comme tous les matins, je me lève entre 9 heures et 11 heures. Tout dépend des aléas de la nuit précédente. Vous pourriez conclure que je n’ai pas d’horaires de travail, et vous auriez raison. J’ai un métier – si on peut appeler cela ainsi – qui me permet de me coucher et de me lever à l’heure à laquelle j’aspire. Mais je le considère plutôt comme un plaisir. Une occupation, qui me permet de gagner ma vie. Et de bien la gagner.