Ce premier « poste » à Nankin est l’occasion pour Chong, rebaptisée du nom chinois de Lenhwa, de découvrir la sexualité auprès d’un vieillard sénile et plutôt inoffensif. Aussi, à la mort de ce dernier, la jeune fille, devenue plus habile et dans la langue chinoise et dans l’art de séduire, convainc le plus jeune fils de Chen, Guan, de la prendre sous son aile à Jinjiang, port où celui-ci possède une maison de jeux et de plaisirs : le Pavillon du Bonheur et des Plaisirs. C’est auprès de lui qu’elle devient réellement femme et apprend à se servir du seul pouvoir dont dispose le sexe faible dans ce pays d’hommes. Elle devient ainsi très vite, par un concours de circonstances, la hwajia, « fleur de la maison », assistant la lingia, « la patronne » du bordel, au grand désarroi de Guan. Elle s’offre alors une certaine liberté vis-à-vis de ce dernier, même si elle reste malgré tout sa favorite.
Cependant, un jour, les Occidentaux prennent la ville et obligent les occupants de la maison des plaisirs à quitter les lieux. C’est ainsi que Chong, pour la première fois de sa vie de femme, découvre la liberté en s’enfuyant avec Dongyu, jeune et beau musicien dont elle est tombée amoureuse quelques mois auparavant. Mais très vite son destin la rattrape : tombant dans un piège, elle est de nouveau vendue et part pour Formose (l’actuelle Taiwan) où elle est obligée de vendre à nouveau son corps pour survivre.
Le parcours de cette femme courageuse, obligée dès son plus jeune âge à faire valoir ses charmes, capable de sacrifices, d’une droiture exceptionnelle envers ses compagnes d’infortune (prostituées plus fragiles, plus jeunes, moins expérimentées) et dotée d’une intelligence et d’une lucidité impressionnantes, nous montre la force dont l’être humain est capable pour survivre tout en gardant la foi et l’espoir en une vie meilleure. Les descriptions des scènes les plus crues – rapports sexuels détaillés, hygiène corporelle des prostituées, etc. – et les plus insoutenables – viol – semblent couler de source sous la plume de Hwang Sok-yong et leur objectivité force le respect. Jamais l’on ne sent poindre une quelconque tentation moralisatrice : tout est dit, avec simplicité et parfois poésie, sans tomber dans le misérabilisme. C’est une force toute particulière pour rendre le parcours de cette belle et forte Chong, qui jamais ne se résigne et avance quels que soient les obstacles.