Est-ce que je veux dire la même chose qu’un maître d’esclaves ?
« Nègre » ?
Non. Je suis un voyou. Je le dois, bouffer du rappeur.
Mon pseudo était encore frais quand j’ai attrapé mes « premières affaires ».
La cour pourrait très bien noter mes changements. M’enlever les menottes.
La gazinière est pétée. Les clopes sont notre fuel. Pas besoin de machines de musculation.
Mon torse est encore coupé comme un sachet d’héro.
Mon patron est composé de pensées de patron.
Les commandements perdus de Moïse pendent à ma bouche comme des gros bouts de sandwichs. Je porte un toast aux caméras de l’État qui nous matent.
Chaque semaine je dois récupérer mes voitures. Mes maisons. Mes téléphones. Infestés de « mouchards ».
Mais c’est à ça que je rêvais. Du temps que je taillais des morceaux de coke.
En me coupant les doigts avec des lames neuves.
Ils avaient pour habitude de nous pendre. Nous voulions tout.
Les seuls à ramener notre part du gâteau étaient les serpents.
Comme dans la scène de mariage de New Jack City.
Il n’y a pas le temps pour les erreurs. On fera comme Fedayin.

Les gens ont peur de la critique. Je me mets toujours dans une position de sacrifice.
Ils le savent depuis longtemps. Je ne rappe pas uniquement pour la gloire.
J’ai les cendres de mon vieux pote Will. Il prie encore le père pour des chaînes en or.
Donc oui. Je flambe cet argent. Cette oseille ne compte pas.
Ils m’ont vu passer de maigre à grassouillet. Mais quand je parle de guerre. Ils ont tendance à se disperser. Ils ne m’épaulent plus.
Aujourd’hui, mes ennemis sont devant ma porte.
Puisque à chaque fois qu’on mentionne notre condition. Notre histoire. Notre existence. Ils appellent ça du racisme « à l’envers ».
Jusqu’aujourd’hui les rues se déchirent. Mon frère Jungle.
J’ai toujours un siège pour toi. Pas celui de derrière. Celui d’à côté.
Tu sauras toujours où me trouver.
On dit : « Ceux qui te font le plus mal sont les proches ! »
Restons en cercle fermé. Sur le chemin des richesses et des bagues en diamant.
Au pays de l’aveugle. Le borgne est maître.

Ils disent que nous sommes des n.è.g.r.e.s.
Nous sommes bien plus. Nous choisissons d’ignorer l’évidence.
Cette histoire ne nous reconnaît pas.
Mais nous étudions bien avant les universités.

Ils disent que nous sommes des n.è.g.r.e.s.
Nous sommes bien plus. Nous choisissons d’ignorer l’évidence.
Nous sommes les esclaves et nous sommes les maîtres.
Que recherches-tu ? Tu es la question et la réponse.

(2008)

REPRÉSENTE
Represent

Je te le jure. Cette merde, c’est réel. Chaque jour est peut-être ton dernier dans la jungle. Les mecs t’exécutent, humblement. Des flingues tirent. Des nègres tombent.
Les coins de rue, c’est le terrain en vue, plein de criminels sur les nerfs.
Pour qui tout est égal et qui sifflent leurs bières. On braque un œil sur les mecs qui viennent d’autres villes.
Ils feraient mieux de reprendre la route vite fait. Avant qu’on sorte les Desert Eagle.
Qu’on leur arrache le visage.
Les rues sont remplies d’infiltrés, de mecs de la crim’ qui chassent les frères.
Les détectives sont sur le toit, ils essayent de nous observer. De nous péter.
Et les flics meurtriers. Ils descendent même en hélicoptère.
Je bois une petite vodka. J’éclate un « L » et porte un 9 millimètres :
C’est contre les poseurs, ou ceux qui jouent les dingues ou les chefs de terrain.
Et ils pensent que rien n’arrivera. Alors je les trappe et défouraille sur eux.
Je les laisse sur place. Finis. Et les gardiens ne me feront pas courir.
Je ne crois pas en ces conneries. C’est le monde à l’envers.
Nas est un rebelle du coin de rue. Je récupère le mitrailleur sur la commode.
Cette police me met sous pression.

Ils m’appellent Nas. Je ne suis pas du genre légal.
Je suis un buveur de Moët. Un fumeur de Marijane. Un résidant de la rue.
Toujours dans un coin à rouler une sacrée herbe.
Quand je m’apprête ce n’est jamais moins qu’en Guess.
Je marche hautain. En boitant. La casquette de travers.
J’aime commettre des péchés et mes amis vendent du crack.
On entend : « C’est avec une lame de rasoir que ce négro Nas rappe. »
Je la garde sous la langue.
On m’a viré de l’école. Je n’ai jamais aimé cette merde. Depuis le premier jour.
Cette vie n’est rien d’autre que stress, que nègres faux et embrouilles de crabes.
Alors je siffle mon Hennessy en tirant sur plein de blunts.
Je suis le brutaliseur. Celui qui allège les autres équipes. L’accélérateur.
Le genre de nègre qui pisse dans ton ascenseur.
En quelque sorte, le milieu du rap me fait penser à celui du crack (1).
Dans le temps je portais des feutres Bailey et des Adidas Gazelle avec les bandes noires.
Aujourd’hui, c’est plus : Grosses chaînes. Le sexe. Les mitrailleurs.
Essayer de nouvelles gonzesses. De nouvelles baskets. Des Heineken et des bières Beck’s.

Sans aucun doute. Regarde. Mes liasses sont grosses. C’est le but.
Avant le conflit entre BDP et MC Shan.
À peu près à l’époque du clash entre Shante et la vraie Roxanne.
Je me réveillais chaque matin pour voir mon équipe sur le terrain.
Chaque jour un plan différent finissait par une course poursuite avec les flics.
Si on n’était pas là à traîner sur le terrain de coke…
On était à la confiserie, là-bas. À faire péter les loquets des distributeurs de friandises.
De nos jours, je veux des billets verts rapidement. Comme n’importe qui.
Oublie ton putain de billet de 100. Parle-moi de 100 briques.
Je peux utiliser une arme. Mais être celui qu’on recherche. Fuck.
Si je touche le fond je serai le Son of Sam. J’appellerai les autres pour en être.
Swoop. Hakim. Jungle, mon frère. Big bo cuisine la coke.
Mike la découpera. Mayo tu comptes le bénéfice.
Mon produit est dans la rue. D’une manière que les flics ne peuvent arrêter… Si ?
Est-ce que tu prends de la drogue ?
C’est dédicacé aux belles garces et aux voyous.
Mes respects à cités. Je m’éclipse. Un seul amour.

(1994)

À TERRE
Get Down

Voici les rues de New York. Où les assassins prennent la démarche de Pistol Pete.
Et celle de Papy Maçon. Ils ont donné de quoi admirer aux garçons.
Prince du Queens et Fritz de Harlem. Des légendes urbaines.
La drogue a aidé le quartier à ne pas mourir de faim. À conduire de belles voitures.
Nicky Barnes c’était les années 70. Mais il y a une longue liste de figures célèbres.
De par le monde. Du côté rude de la vie.
Ils étaient les rois les plus vivants. Certains moururent.
Un type un jour m’attrape alors que j’étais sur le point de défourailler.
C’était au quarantième bât’ de Vernon. Je me suis retourné quand il m’a demandé : « Qu’est-ce que tu comptes faire là ? Les flics vont te tirer dessus. »
J’étais un ado ivre de bière. J’ai trébuché en me demandant si Dieu l’avait envoyé.
Parce que deux voitures de patrouille sont entrées dans le block en nous regardant.
Je ne me suis pas dérobé quand ils m’ont fixé. Et puis j’ai amené l’arme en haut.
Devant le miroir de la salle de bain. J’ai brossé mes cheveux en observant un jeune disciple.
J’ai presque donné ma vie à ce que les jeux de dés provoquent. À envoyer les dominos en espérant que mon associé voie son jugement annulé.
Sa copine ne l’a pas attendu. Elle est dehors dans le monde et ne fait rien de moins que la putain. Pendant que lui fixe l’entre-jambe des filles qui montrent leur petit minou.
Les gangsters ne meurent pas. Ils prennent perpétuité. Le procureur qui a essayé de se faire mon ami est un menteur. Un type blanc a tué sa mère pendant le procès. Le jury n’arrivait pas à se mettre d’accord. Le procureur a été remplacé. Les audiences sont terminées maintenant. C’est dur pour le soldat. Il marche dans la salle du tribunal. Un air de sauvagerie dans le regard. Triple homicide. Je m’assois au dernier rang. J’ai envie de lui sourire quand il passe. Lever le poing en l’honneur du pouvoir noir. Parce que tout ce que nous désirons, c’est le voir libre. Il a saisi l’arme d’un officier. Il a commencé à tirer. Ensuite il a attrapé le juge. Il a gueulé : « Personne ne sort. Tout le monde à terre. »

Certains nègres sodomisent leurs ennemis quand ils les coincent.
Les mecs bizarres sont dangereux. Ne les teste pas. Ils te feront disparaître.
C’est une année que je n’oublierai pas.
J’ai vendu deux millions de cds. Rencontré des entrepreneurs.
Des nègres du Sud, label indépendant. De vrais assassins.
Ils connaissent les affaires. Ils ont contrôlé le Tennessee pendant des années. Aujourd’hui, ils se reposent. Ils dirigeaient le business de coke. À une échelle folle.
Et revendaient de la musique depuis le coffre des voitures. Ce truc me stupéfie.
Ils m’ont fait fumé des blunts d’héroïne ou de pcp ou quelque chose.
J’ai pris une taffe. « C’est quoi ce truc ! » Je me suis mis à leur taper dessus.
Les nègres du Sud ne sont pas des lents. L’un d’entre eux a voulu me la faire.
J’ai dû quitter leur coin. Ils sont cool mais ils sont dingues.
Maintenant je suis de retour à la vieille école qui m’a élevé.
Les gangsters new-yorkais. On se relaxe à Los Angeles.
Un type a écrit à mon pote depuis la prison de la Baie du Pélican.
La lettre dit : « Nas, je couvre tes arrières. Les mecs d’ici ne jouent pas. »
J’ai roulé dans une expédition avec des crips. À des funérailles sur Crenshaw.
Je n’avais jamais vu autant d’hommes se faire abattre et je connaissais le responsable de tout ça. Le nègre est dans un hôpital. Toujours en vie.
À minuit ils ont glissé dans sa chambre et ont tiré sur le docteur aussi.
Mon cousin est dans le milieu. Voyou et compagnie.
Il m’a branché avec une fille à moitié mexicaine.
Elle m’a lâché son corps. J’étais son papa mac soprano. Elle m’a fait fumé de l’indigo. L’imbécile n’aurait jamais dû s’éloigner sur la pointe des pieds. Elle a cru que mes yeux étaient clos. Elle a ouvert la porte de la chambre d’hôtel pour faire rentrer ses brutes. Mais j’ai bougé d’une manière. À la Jet Li.
J’ai laissé pété les flingues. Éclaboussé trois d’entre eux.
Chérie pensait que j’avais quelque chose à voir avec son drame.
Parce que j’étais avec l’équipe qui a tué ses amis.
J’ai appelé mon cousin. Je lui ai dit : « Rien à foutre avec toi. »
Il a répondu : « Cool. » Mais il a ajouté : « Ici. C’est comme ça que ces enfoirés font. »

(2002)

LE DERNIER DES NÈGRES VRAIS
Last Real Nigga Alive

Vous ignorez tout de mes guerres contre Biggie ?
À qui pensiez-vous que « Kick in the Door » s’adressait ?
J’aime ce type. Mais vous êtes encore sur cette histoire avec Jay-z.
Tendez l’oreille les nègres vrais. Je vais vous dire comment tout a commencé :
De mes mains, j’ai remonté le Queens. Il avait connu des temps difficiles.
On se produisait au Fever. Les rues étaient miennes.
Je leur ai donné ma version du blues. Nous représentions nos écoles.
Depuis l’épidémie du crack le rap faisait respecter de nouvelles lois.
J’ai voulu marcher dans ces chaussures. Je les ai chaussées. Marché avec.
Ce n’était pas la pointure parfaite. Je ne les ai pas portées.
Les jeunes tueurs sont dehors. Je les connaissais tous.
Jungle s’est fait tirer dessus. Will est mort. Nous faisions la guerre.
Je l’ai écrit dans mon album. Quand Lake a vu l’« île », j’avais dix-huit ans.
Le seigneur m’épaula. Mon entourage changeait.
J’ai eu un enfant. Je faisais mes rondes avec AZ.
Les nègres commencèrent à remarquer mon flow. À s’ouvrir.
« L’enfant sacré » les refermait avec plus de magie que les anciens.
Puff commençait son label. Rza formait Wu-Tang.
Snoop et Dre avaient leur nouveau truc.
Puff ramena son nouveau Range Rover aux cités de Queensbridge.
Il me laissa la conduire. C’était avant que « Ready to Die » sorte.
Big et moi fumions des blunts à L’Arc. En concert.
L’instant d’après Biggie explosa et le grand train de vie commença.
Il avait Kim dans son équipe. J’ai trouvé Fox.
Les seuls nègres à New York avec un titre numéro 1 dans les charts.
Big était en avance sur son époque. Raekwon et lui étaient mes potes.
Mais allez savoir : ils n’arrivaient pas à s’entendre.
À cette période sortit la cassette violette dans laquelle Ghostface dit : « Hé ! Puff pompe la pochette de Nas ! »
Big me disait que Raekwon volait mon argot.
À Shaolin, Raekwon me disait que Biggie faisait la même chose.
Mais j’ai emprunté à ces deux nègres.
Ensuite Jay-z s’est mis à rapper comme nous. Il a percé avec « Ain’t No Nigga ».
Il était tout en Versace.
BIG admirait le Brooklynite et a fait de lui « Iceberg le rappeur ».
Aujourd’hui on ne sait plus rien de ces conneries.
Il y a mieux à faire qu’être cette connerie de roi de New York.

Le rap devint une version de Malcolm X contre Martin Luther king.
Repose en paix Will. Queensbridge continue de vivre.
Il y a des secrets du ghetto que je ne peux faire rimer dans cette chanson.
Il y a des pièces manquantes que je dois conserver.
En Steve Stoute j’avais perdu toute confiance.
Jusqu’à ce que je le connaisse mieux.
Nous sommes de vieux amis. Mais que vaut la loyauté ?
Puff a arrosé les bureaux d’Interscope de champagne.
Les bouteilles étaient sur la note de Steve. Il m’a cru responsable.
Avant c’eût été le cas. Envers n’importe qui. Nous étions amis pour la vie.
Pourtant, j’ai appris qu’avec certains nègres tout est affaire de business.
Et moi je suis un type de la rue avec des principes.
Ce nègre s’est mis à fréquenter Jay. Beaucoup trop.
Avant, il disait que Jay voulait mon terrain.
J’en riais. Je restais à la maison sans trop en sortir.
Un nègre au calme chez lui. Occupé à planifier.
La mère de ma fille me trouvait trop calme. Elle ne supportait pas.
Elle sortira dans la rue. Ensuite elle glissera sous des draps d’un rappeur qui me voulait sur ses chansons. Se croyant assez fort.
Je lui avais appris à surveiller les voitures qui pouvaient nous filer.
Je lui avais appris les trucs de rue que je connaissais.
Sa faiblesse, c’était ce qui brille.
Mais ça c’est elle. Je ne suis pas fâché, chérie. Ça m’a renforcé.
Mon blé est plus long aujourd’hui.
Avec Illmatic j’étais patron. Avec C’était écrit j’ai flambé.
Un des disques les plus créatifs dans les bacs du magasin.
Dans La Firme j’apprends que « Je suis… » « Nastradamus ».
« Le meilleur de Queensbridge » et puis vint « Oochie Wally » et plus de problèmes.
J’ai tout abandonné pour me relaxer avec Maman.
Elle était vieille et malade. Je restai près d’elle.
On s’est bien amusé. Elle m’a demandé si j’écrirais encore.
J’ai dit : « Pas avant que ta santé se renforce. »
À ce moment Jay m’attaqua sournoisement.
Il tentait d’assassiner mon personnage. De dégrader notre quartier.
Afin qu’il devienne Le Don, Nas devait partir.
Ces règles à la Gambino, je les comprenais.
Ce que tu veux je l’ai déjà eu. Oublie cette histoire du don et de la malédiction.
Les premiers seront les derniers. Je suis l’homme des hommes. Le rappeur des rappeurs.
Le fils de Dieu. Il n’y en aura plus d’autres.
J’étais Scarface. Jay était Manolo.
Ça m’a fait mal d’avoir à le tuer. Lui et toute son équipe pour de l’oseille.

(2002)

AUCUNE IDÉE NE T’APPARTIENT
No Idea’s Original

Aucune idée ne t’appartient. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
Ce que tu fais n’a pas d’importance, c’est la manière de le faire.
Sur quoi tu bases ton bien-être ? Le matériel, les femmes et beaucoup d’oseille.
Tu es donc inférieur. Tu n’as pas d’importance.

Si les nègres pouvaient voir dans mon esprit. Ils verraient où les corps sont enterrés. Qu’ils regardent derrière l’allée où les filles tapinent. Qu’ils rejoignent le centre.
Entrent avec précaution. Traversent le cimetière de neurones où l’herbe est responsable de la perte de mémoire. Ils seront témoins d’horreurs. La puanteur leur donnera la nausée. Ils verront ce que j’ai vu. Tous les jours je vis avec cette torture.
À allumer des splifs pour rester défoncé pendant à peu près 24 heures.
À dormir avec mon feu. À prendre ma douche avec mon flingue.
Ma langue a le pouvoir. Elle fait frissonner les femmes. Elle tue les démons.
Tant que je respire, je suis vainqueur et je leur enseignerai.
Que le quartier s’était converti. Des sachets de 3 g d’héro à ceux de 20 g de coke.
Que tout le monde avait de l’argent. Que chaque été était dingue réellement.
Les dealers de dope. Leurs bagues à quatre doigts. Kane et sa chanson « No Half Steppin ». Les coupes de cheveux haut de forme. L’époque où Rakim régnait.
L’époque des chaînes stéréo sur les tables de jeux de cartes. Benetton.
Les Gods demandaient : « Quelle est la mathématique d’aujourd’hui ? »
On répondait : « Nous sommes les enfants d’Allah. »
Et ça se passait dans chaque ghetto de New York. Les gosses les écoutaient et disaient qu’il y avait du porc dans la gelée de fruits.
Nos vies coïncident, nous partageons la même.
Peut-être une différence horaire d’une côte à l’autre.
Nous partageons les mêmes rayons de soleil.

Ta contribution au monde n’est peut-être que couleurs et gangs.
Quand de mon côté les frères tuent pour d’autres raisons.
On en revient tout de même. Toujours. À la drogue. La renommée ou les filles.
À être coincé pour ses bijoux. Déshabillé pour sa chaîne.
C’est la même histoire de la Tchécoslovaquie au Texas.
Et ces renards des mafias mexicaines se battent le dos tatoué. De violents affrontements. Rien de moins que l’injection létale si on les attrape.
Des cours de justice. Des aigles et des drapeaux. Le style américain.
Pendant que dans notre monde le ghetto reste incroyablement ignoble.
Tu surveilles le mur qui s’effrite. Pour que ton enfant n’avale pas ça.
Mais les gangsters tirent et ton enfant mange une balle.
Et le mec sort. La chaîne coute 100 000 dollars.
Je ne fais que briller depuis que Roxanne Shante a chanté « Runaway ».
Ça commence à dater maintenant.
La genèse est profonde. Mes traits sont ceux d’un dieu.
Ce n’est pas une façade. C’est un fait. Les rappeurs veulent être Nas.
Mon Exodus n’existe pas. Je ne quitterai jamais la rue, c’est dans ma tête tout ça.
Même endormi, j’évite les coups de feu en rêve. Les sirènes me réveillent.
Pourquoi ça changerait ? On ne peut pas se cacher une fois célèbre.
Ou essayer de faire les mêmes choses qu’avant.
C’est comme si quelqu’un me regardait tout le temps. Ma vie.
Avant de passer la porte. Je mesure toutes les options.
Mes yeux coupent dans toutes les directions. C’est soit Dieu soit les armes.
Quelle est la meilleure protection ? Je ne me décide pas.
C’est une compliquée celle-là.
Je le pense : ils veulent me voir en prison. Enchaîné.
Que les journaux titrent : « Un rappeur s’est fait assassiné par balles. »

(2001)

LA CHATTE TUE
Pussy Killz

La chatte me tue.

La « chatte » m’a tué dès la naissance.
Pardonnez-moi, je reformule. Dès que j’ai disparu de la blessure de Maman. J’ai commencé ma décomposition. Mais j’ai vu la lumière. Le fait d’être en partie vivant.
Né en 73. En septembre. Un enfant vierge.
La première chose que j’ai apprise est que l’argent fait tourner la terre.
Une petite planète où l’on compte dix femmes pour un homme.
Je me demande comment nous parvenons à prononcer des vœux et marcher droit dans le mariage. Les nègres sont des créatures répugnantes. Et la pétasse l’est encore plus.
Elle « la » mettra sous le nez de ton pote et c’est dur pour moi de « la » refuser.
Des coquines qui lèchent fesses et valseuses.
Des pétasses stupides qui fanfaronnent jusqu’à ce que le père du petit perde la tête. Et maintenant on me recherche. À deux voitures. Ils roulent sur les nègres.
Le canon dépassant de la fenêtre, ils demandent : « Pote de Nas ? »
Je ne peux pas accepter ça : Deux calibres 45. Tiens, prends-en un.
Passe m’en un. Les sentimentaux désespérés, je leur tire dessus.
Je le jure, cette queue me plongera dans les pires ennuis, je pisse des bulles.
J’ai pensé ressentir la douleur d’une coupure. Je ferais mieux de m’en tenir aux capotes.
Quand tu t’allonges, une prostituée après l’autre, jour après jour, prends garde aux maladies. Le docteur ne peut pas les nommer toutes.
Juste une pensée : Nous baisons tous les mêmes filles. Certains prétendent être innocents. Ces putains d’artistes et ces joueurs de basket. Et cette pétasse est une putain. Certains d’entre vous lui demanderont tout de même de mettre leur queue dans sa gorge. Tu es juste un nègre qui l’a épousée. Elle t’a rendu fou. Maintenant, le singe que tu es veut tirer sur le proxénète qui la fourre. Elle a fait ton bébé. Aujourd’hui tu fais perpète et tu lui écris. Une lettre de suicide.

Oh ! Quel frisson que d’être au cœur des sensations d’une garce.
Il faut être fort et savoir « la » manipuler. C’est réel.
La chatte tue.
Un tas de shots de vodka te rendent aimable.
Cette garce fera fumer le flingue d’un nègre.

Mon ami James s’est marié avec la fille avec qui il étudiait.
Une gentille fille. Une nerd à lunettes. Elle était trop coincée.
Elle révisait pour ses masters. Infirmière à mi-temps.
Je t’aurais dit à quel point son cul était superbe, mais qui s’en serait soucié.
Et puis, James est mon ami. Peut-être ai-je simplement jeté un coup d’œil.
Peut-être me suis-je demandé ce que ce pourrait être ? Non je plaisante.
Parce que James et moi, c’est comme ce qu’était AZ et moi, Luke et Han Solo.
Flirter avec la copine de l’autre est interdit. C’est un double non.
C’est la mort et nous sommes des nègres vrais. Des civilisés.
Et il n’y a pas tant de nègres comme Nas. Je suis digne de confiance.
En plus, je connais ce type. Il a surpris son épouse adultère.
Il a pris la vie de son bébé. Ensuite la sienne.
J’étais heureux pour James parce que les filles vraies sont dures à obtenir.
Ce nègre en avait trouvé une. Je lui dis qu’il a de la chance et commence à blaguer.
À rouler des joints devant le premier round d’un match de Roy Jones.
Soudain il s’immobilise. Il s’approche à quelques centimètres du téléviseur.
« Pousse-toi de là négro. C’est quoi ton problème ? T’es aveugle ? »
Il montre le premier rang du doigt. Il pense devenir fou.
Elle était supposé assister sa mère, malade.
Elle est partie pour le week-end. Comme stressée au moment de le quitter. Maintenant elle est là. À côté d’un de ses nègres qui palpent.
Il a du mal à respirer. Il les imagine en train de faire des bruits. Se frotter. S’embrasser. Crier… Sans parler de là où sa bouche a trempé.
Il lui laisse des messages ignobles. Elle rentre chez eux moins de dix minutes plus tard. Ils commencent à se battre. À hurler. Elle raconte qu’elle a raté son avion.
« Elle n’a jamais quitté la ville. Elle n’était pas à ce match dont tu parles. Le match est à Vegas. On est à New York. Tu pars en couilles là ! »
Je tends ma main pour dire ça. Il ne la touche même pas.
Je dis : « Quand est-ce que tu t’es mis à te conduire comme ça ? C’est trop bête ! »
Il me lance un regard dément et commence à lancer des coups de poing.
Je les évite. Je n’arrive pas à y croire. Le nègre est trempé.
Il va chercher son flingue et commence à tirer. Il touche deux policiers.
Les voisins ont composé le 911. Ils ont entendu les cris. Les flics blessés enfoncent la porte et se mettent à décharger. Sa femme et moi nous jetons sur le sol.
Elle sourit étrangement. Mon camarade ne respirait plus. Ils ont tué James.

(2002)

RÊVE ENCORE
Still Dreamin’

Tu prétends être un homme ? Quand tu ne fais qu’attendre que ton prochain s’enrichisse ?
Quoi ? Ton plan c’est de sortir tes mains vite fait ?
Mais s’il nourrit ta famille et te refile tout un tas de trucs.
Il peut donc prétendre aux fellations que tu reçois et mérite ta pute.
Puisque tu as rêvé qu’il pleuve du cash toute ta vie.
En repensant au temps où tu étais o.k.
Où tu faisais un peu de liquide sans être très brillant.
Maintenant, ta chance est passée. Tu as des envies d’ouvrir le feu.
Personne ne te doit rien. Tu ne fais rien pour toi.
Tu aimerais que les nègres te montrent comment revenir avec des billets verts.
Je manigance tout ça depuis mes quatorze ans. Quel était ton rêve à toi ?
Des voitures de location. Des petites meufs. Dire qu’on t’avait vu. Avec ces petits nègres et leurs chaînes. Tu faisais ton truc.
À quel point j’étais défoncé, moi ?
Tu es le millième type qui m’approche.
Pensant qu’on peut se parler les yeux dans les yeux.
Nous sommes à des niveaux différents. On aurait pu faire du fric ensemble.
C’est mort maintenant.

Un, deux. Un deux.
Certains rêves restent des rêves. Certains rêves se réalisent.
Certains rêvent encore. Vraiment, ils rêvent. Ils sont toujours en train de rêver.

Elle avait plusieurs voitures. Des cartes de crédit. Un château.
Elle faisait sa pédicure dans une grande salle de bain en buvant des Bellini à pleins verres.
Elle voulait me demander qui, à mon avis, aurait besoin de gagner un peu d’argent.
Qui savait se servir d’une arme à feu ?
Moi, je mangeais mes cacahuètes. Je la connaissais. Je savais qu’elle était du genre « mauvaises nouvelles ».
Mais on s’entendait bien. Je la connais depuis le collège donc rien de sexuel.
Elle a grandi avec mes potes. Et comme l’un deux, elle bossait pour Fox News.
Elle a prêté sa voiture à l’un de ses mecs et il ne reviendra plus avec.
Elle le voulait donc mort à l’intérieur de cette voiture.
Elle disait qu’il était important que ça ressemble à un accident.
Elle reniflait. Avec des valises sous les yeux.
Elle enregistrait. Elle dissimulait un micro et me demandait tout un tas de trucs.
Quatre jours avant que je passe la voir, elle s’est fait péter avec des « briques » de coke.
Elle a franchi la ligne. Entre son monde de présentatrice au journal télé et la spirale policière. Une fille bien qui marche à reculons. Elle rêve encore.

(2006)


(1) Traduction du texte de la vidéo :
Steven Levitt, Analyse de l’économie du crack
(Steven Levitt est un économiste, auteur de Freakonomics où il présente ses informations sur la finance des dealers de drogues. Contrairement au mythe populaire, être un dealer de crack au coin de la rue n’est pas une activité lucrative, car la paye est en dessous du salaire minimum et votre patron peut vous tuer. Note de Manuel Goldman)
Vous serez sans doute heureux d’apprendre que je ne parlerai pas ici de ma tragédie personnelle, mais de celle des autres. Il est beaucoup plus facile d’être léger au sujet de la tragédie des autres, que de la sienne propre. Je veux conserver cet aspect dans l’esprit de la conférence.
Alors, si nous croyons ce qu’en disent les media, vendre de la drogue à l’apogée de l’épidémie du crack était une vie très glamour – selon les mots de Virginia Postrel. Il y avait de l’argent, de la drogue, des armes, des femmes, tout ce que vous voulez, des bijoux, du bling-bling, tout…
Ce que je vais dire aujourd’hui est qu’en fait, sur la base de dix ans de recherche et une opportunité unique d’intégrer un gang, d’examiner ses comptes financiers, la réponse se révèle être : en réalité, être dans un gang n’est pas une vie glamour. D’ailleurs je pense, d’une manière plus réaliste, qu’être dans un gang, vendre de la drogue pour un gang, est peut-être le pire métier de toute l’Amérique. Voilà de quoi j’aimerais vous convaincre.
Il y a trois points importants : d’abord, comment et pourquoi le crack a eu une influence si profonde sur les gangs des centres-villes. Deuxièmement, je veux vous raconter comment quelqu’un comme moi a réussi à être le témoin du travail réalisé dans les gangs. C’est une histoire intéressante, je crois. Troisièmement, je veux montrer, d’une façon très superficielle, ce que nous avons trouvé en examinant les bilans financiers d’un gang.
Avant toute chose, juste un avertissement : cet exposé a été ratifié « R » par la motion de censure américaine parce qu’il contient des thèmes et un langage explicite. Étant donné celui qui se trouve sur scène, vous serez ravi d’apprendre qu’il n’y aura aucune nudité, peut-être seulement un petit problème de garde-robe.
Commençons par parler du crack et de la manière dont ça a transformé les gangs.
Pour le faire, il faut revenir à des temps antérieurs au crack, au début des années 80, et l’analyser du point de vue d’un chef de gang. Être un chef de gang en centre-ville était une situation plutôt confortable au milieu des années 80 – certains diraient au début des années 80. Vous aviez alors beaucoup de pouvoir. Vous deviez frapper des gens, et vous bénéficiez d’un grand prestige, d’un grand respect. Mais il n’y avait pas d’argent en jeu. Le gang n’avait aucun moyen de faire de l’argent, on ne pouvait pas taxer les membres du gang car ils n’avaient pas d’argent. On ne pouvait pas vraiment faire de l’argent en vendant de la marijuana, celle-ci s’avère être trop bon marché. On ne pouvait pas devenir riche en vendant de la marijuana. Vous ne pouviez pas vendre de la cocaïne, bien qu’elle soit un très bon produit – de la cocaïne en poudre – car il fallait connaître des blancs riches et la plupart des membres de gangs n’en connaissaient pas.
Ils ne pouvaient donc pas aller sur ce terrain. Vous ne pouviez pas non plus vivre de petites rapines, car la vie de rapine s’avère être une très mauvaise manière de gagner sa vie. Ainsi, en tant que chef de gang, vous aviez du pouvoir. C’était une vie plutôt agréable, mais le problème était qu’à la fin, vous finissiez à la maison chez votre mère. Il ne s’agit pas vraiment d’une carrière. Il y avait des limites au pouvoir et à l’importance à laquelle vous pouviez prétendre en restant vivre à la maison, avec votre mère. Et puis, vint le crack.
D’après les mots de Malcom Gladwel, le crack était la version urbaine du concentré de tomates. Car le crack était une innovation incroyable. Je n’ai pas le temps d’en parler ici, mais si vous réfléchissez, je dirais que depuis ces 25 dernières années, parmi chaque invention ou innovation arrivée dans ce pays, la plus grande, en termes d’impact sur le bien-être des gens habitant le centre-ville, est le crack. Pour le pire, pas pour le meilleur. Pour le pire. Ça a eu un impact fou sur la vie. Alors quoi, à propos du crack ?
C’était une façon géniale de se défoncer parce que le crack se fume. Vous ne pouvez pas fumer de la cocaïne en poudre et fumer la cocaïne sous cette forme est un mécanisme beaucoup plus efficace en termes de défonce que de sniffer. Il s’est avéré qu’un certain public qui ignorait qu’il voulait du crack, quand celui-ci est arrivé, en voulait vraiment. C’était une drogue parfaite. Vous pouviez acheter la cocaïne nécessaire à faire du crack pour 1$ et le vendre 5$. Fortement addictive, la défonce est très courte, pendant 15mns vous ressentez une courte défonce, ensuite la redescente. Tout ce que vous voulez, c’est vous défoncer à nouveau. Cela a créé un marché incroyable et pour les gens qui y étaient, qui dirigeaient les gangs, c’était une superbe façon de faire de l’argent, semblait-il. Au moins pour ceux qui se trouvaient au sommet.
C’est ici que nous intervenons.
Je suis vraiment un petit joueur dans tout ça. Mon co-auteur, Sudhir Venkatesh, est le personnage principal. Il était diplômé en maths à l’Université. Il avait bon cœur et avait décidé d’avoir un PHD en sociologie quand il s’est retrouvé à l’Université de Chicago. Pendant les trois mois précédant son arrivée à Chicago, il avait suivi les Grateful Dead en tournée. Selon ses propres termes, il avait à l’époque l’air d’un « type bizarre ». Il est Asiatique du Sud, très foncé de peau, bien costaud, et ses cheveux tombaient jusqu’aux fesses. Il défiait toute sorte de classification : était-il noir ou blanc, était-il un homme ou une femme ? Il était vraiment pittoresque. Il s’est donc montré un jour à l’Université de Chicago devant le célèbre sociologue William Julius Wilson, qui dirigeait des recherches impliquant des étudiants à travers tout Chicago. Il a jeté un œil à Sudhir, qui devait aller faire de la recherche pour lui, et décida qu’il savait exactement où l’envoyer : dans une des cités réputées les plus dures. Pas seulement à Chicago, mais dans tous les Etats-Unis. Donc Sudhir, le gamin des zones pavillonnaires qui n’avait jamais vécu dans le centre-ville, a pris soigneusement son bloc-notes et s’est rendu à pieds jusqu’au dit quartier. Il rentre dans le premier bâtiment, il n’y a personne, mais il entend des voix dans la cage d’escaliers. Alors, il monte les étages. Il trouve un groupe de jeunes afro-américains qui jouent aux dés. Nous sommes en 1990, au faîte de l’économie du crack.
Appartenir à un gang est un travail très dangereux, vous n’aimez pas être surpris par des gens qui surgissent dans un coin. À l’époque, le mantra était : « Tires d’abord, poses des questions ensuite. » Sudhir avait tellement l’air bizarre et son bloc-notes lui a probablement sauvé la vie parce qu’ils se sont dits qu’aucun membre d’un gang rival ne viendrait leur tirer dessus avec un bloc-notes. Donc, l’accueil ne fut pas particulièrement chaleureux, mais ils lui ont dit : « OK, nous écoutons tes questions pour tes recherches. » Je ne me moque pas de vous, mais la première question du questionnaire était : « Qu’est-ce que ça vous fait d’être pauvre et noir en Amérique ? » Cela fait réfléchir aux logiques des universitaires. Les réponses proposées étaient : a. Très bien, b. Bien, c. Mal et d. Très mal. Ce que Sudhir a découvert est qu’en fait, la vraie réponse était la suivante : e. Va te faire foutre. Le questionnaire n’a pas été, en fin de compte, ce qui fit démarrer Sudhir. Il a été retenu en otage toute la nuit dans cette cage d’escaliers. Il y a eu beaucoup de coups de feu, de discussions philosophiques avec les membres du gang. Au matin, le chef de gang est arrivé, a examiné Sudhir et décidé qu’il n’était pas une menace – il le laissa partir. Sudhir est rentré chez lui, a pris une douche et fait une petite sieste. Vous et moi, après avoir vécu une telle expérience, aurions sûrement pensé : « Bon, je pense que je vais écrire ma dissertation sur les Grateful Dead, puisque je les ai suivis pendant trois mois. » Sudhir lui est retourné directement à la cité, est monté au deuxième étage et a dit : « Salut les gars, je me suis tellement amusé avec vous hier soir, je me demandais si je pouvais recommencer. » Ce fut le commencement de ce qui se révéla être une belle relation qui impliquait que Sudhir vive par intermittences dans cette cité, ce pendant dix ans. Traîner dans les « crack houses », aller en prison avec les membres du gang, se faire tirer sur la vitre de sa voiture, voir la police saccager son appartement pour voler des disques durs, tout ce que vous voudrez.
Mais finalement, l’histoire se termine pour Sudhir par un happy end. Il est devenu l’un des sociologues les plus respectés du pays et particulièrement pour moi, pendant que je m’asseyais dans mon bureau, avec mon tableur Excel ouvert, en attendant que Sudhir vienne me délivrer un lot d’informations récoltées au sein du gang. C’est une des relations de co-auteurs les plus inégales de tous les temps, mais j’étais heureux d’en être le bénéficiaire.
Que trouve-t-on dans les gangs ? Laissez-moi d’abord vous dire une chose. Nous avions réellement accès à tout le monde dans le gang, notre regard se situait à l’intérieur du gang, depuis le plus bas jusqu’au sommet. Ils avaient confiance en Sudhir, d’une manière qu’aucun universitaire n’a jamais expérimentée, ni aucun autre étranger au gang. Personne n’a jamais gagné la confiance des gangs. Au point qu’ils ont finalement ouvert ce qui m’intéressait le plus, c’est-à-dire les comptes financiers qu’ils conservaient et qu’ils nous ont mis à disposition. Nous pouvions non seulement les étudier, mais aussi les interroger à ce sujet. Si je voulais résumer rapidement, dans le peu de temps qui m’est imparti, vu les résultats financiers des gangs, si je voulais dessiner un parallèle entre le gang et tout autre organisation, ce serait que le gang fonctionne exactement comme un Mac Donald. D’une certaine manière qui n’est peut-être pas la plus intéressante, mais c’est une bonne façon de commencer, nous avons observé l’organisation du gang, à quoi ressemble sa hiérarchie. Voici l’organigramme d’un gang. Je ne sais pas si vous en savez beaucoup sur les organigrammes, mais si vous étiez assignés à démonter et simplifier l’organigramme d’un Mac Donald, c’est exactement ce dont il aurait l’air.
C’est incroyable, mais au sommet du gang, ils s’appellent réellement entre eux le « conseil d’administration ». Sudhir dit que ce n’est pas comme s’ils avaient une vision sophistiquée de la vie d’entreprise en Amérique, mais ils ont vu des films comme Wall Street et ils ont en quelque sorte appris en partie ce qu’est la vie dans le vrai monde. En dessous de ce conseil d’administration, on trouve essentiellement des gens qui sont comme des « vice-présidents » locaux, qui contrôlent le Sud ou la côte Ouest de Chicago. Sudhir commence à très bien connaître le type qui a pour ambition regrettable de récupérer la franchise Iowa, celle-ci s’est révélée ne pas être le plus brillant projet que le gang ait entrepris.
Ce qui fait vraiment ressembler le gang à Mac Donald est ces franchises. Les gars qui contrôlent les gangs locaux, des zones de 4 pâtés de maison sur 4, sont comme ces mecs qui dirigent les Mac Donald. Ils sont les entrepreneurs, possèdent un droit de propriété exclusif pour vendre de la drogue. Ils détiennent le nom du gang, en termes de merchandising et marketing. En gros, ils sont ceux qui gagnent ou perdent un profit en fonction de leurs capacités à diriger le business. Mais le groupe auquel je veux vraiment que vous prêtiez attention est celui du bas. Les soldats sont typiquement ces jeunes qui se tiennent au coin de la rue et vendent de la drogue. C’est un travail extrêmement dangereux. Il est important de noter que toute la masse, tous les gens de cette organisation sont en bas comme au Mac Donald. Donc, dans un certain sens, les soldats sont très comparables à ceux qui prennent la commande au Mac Donald. Et ce n’est d’ailleurs pas par hasard qu’ils se ressemblent, en réalité, dans ces quartiers, ils sont les mêmes : les gamins qui travaillent pour le gang sont exactement ceux qui travaillent à mi-temps dans un endroit comme Mac Donald. Ce qui préfigure le résultat principal dont j’ai parlé plus tôt : le travail pourri qu’est celui du gang. Parce qu’évidemment, si travailler dans un gang était un boulot si lucratif et si merveilleux, pourquoi ces gangsters brilleraient-ils au Mac Donald ?
À quoi ressemblent les salaires ? Vous seriez surpris, mais basés sur la réalité, après avoir pu leur parlé et examiné leur comptabilité, voilà à quoi ressemblent leurs salaires. Le salaire horaire d’un soldat est de 3$50. C’est en dessous du salaire minimum, et nous sommes très documentés. C’est facile à vérifier en fonction de leur mode de consommation. Ce n’est vraiment pas de la fiction. Ce sont des faits. Il y avait très peu d’argent dans les gangs, et spécialement en bas de l’échelle. Maintenant, si vous réussissiez à grimper et devenir disons un leader local, le mec qui est l’équivalent d’un détenteur de franchise Mac Do, vous faisiez 100 000$ par an. Et c’est d’une certaine façon, le meilleur travail que vous pouviez espérer obtenir en grandissant à South Side Chicago, en tant que jeune homme noir, désireux d’atteindre le sommet. 200 ou 400 000$ par an, voilà ce que vous pouviez espérer faire, et c’était une vraie « success story ». Le plus triste dans tout ça, et dans d’autres ramifications du crack, est que les individus les plus talentueux de ces communautés s’efforcent d’atteindre ce niveau. Ils n’essaient pas d’y arriver légalement, parce qu’il n’y a pas de moyens légaux d’y parvenir. C’est la meilleure façon. C’est en réalité, probablement, le meilleur choix pour essayer d’y parvenir.
La comparaison au Mac Donald s’arrête ici. L’économie est la même. Pourquoi est-ce un si mauvais boulot ? La raison pour laquelle c’est un si mauvais boulot, c’est qu’il y a tout le temps quelqu’un qui vous tire dessus. Avec les fusillades, quels sont les taux de mortalité ? Très franchement notre situation n’était pas vraiment standard. C’était une époque intensivement violente, beaucoup de guerres de gangs, et notre gang gagnait souvent. Mais il y avait un prix à payer. Le taux de mortalité, sans parler du taux d’arrestations, d’incarcérations, de blessures graves, dans notre échantillon de populations, était de 7% par personne et par an. Vous êtes dans le gang pendant 4 ans, la probabilité de mourir est de 25%. C’est à peu près la plus haute probabilité que l’on peut atteindre. Par comparaison, pensons à d’autres modes de vie dont on peut s’attendre à ce qu’ils soient extrêmement risqués, disons par exemple, un assassin accusé de meurtre et envoyé dans le couloir de la mort. Il s’avère que le taux de mortalité dans le couloir de la mort, incluant toutes les causes de mortalité dont l’exécution, est de 2% par an. En conclusion, il est beaucoup plus sûr de vivre dans le couloir de la mort que de vendre de la drogue dans la rue. Ça vous fait réfléchir. Ceux d’entre vous qui croyaient que la peine de mort avait un effet de dissuasion sur le crime…
Maintenant, juste pour donner une idée du niveau de dégradation du centre-ville à l’époque du crack (il y a une autre histoire à raconter à ce propos…) : Si vous regardez le taux de mortalité chez les jeunes hommes noirs grandissant dans les centres-villes américains, il est de 1%. C’est extrêmement haut. Et il s’agit de morts violentes. Dans un sens, c’est incroyable. Pour mettre cela en perspective, comparez ce taux avec celui des soldats en Irak qui est de 0,5%. Les jeunes hommes noirs grandissant dans ce pays vivaient littéralement en zone de guerre. Exactement comme les militaires qui se battent en Irak. Pourquoi, vous demandez-vous peut-être, quelqu’un déciderait-il d’aller s’exposer dans la rue et vendre de la drogue pour 3$50 de l’heure, avec 25% de chances de mourir d’ici 4 ans. Pourquoi ferait-il ça ? Je pense qu’il y a plusieurs réponses.
La première est qu’ils se sont faits abusés par l’Histoire. Avant, c’était : « le gang est un rite de passage », « les jeunes contrôlent les gangs », et en vieillissant on sort du gang. Ce qui s’est passé est que les gens arrivés au bon endroit, au bon moment, les gens qui se sont retrouvés à la tête des gangs, entre le milieu et la fin des années 80, sont devenus très riches. La logique même fut de penser : « Bon, la prochaine génération ». Ils vont grandir, sortir du gang comme tout le monde, et la génération suivante va reprendre le flambeau et faire fortune.
Il y a des similarités frappantes, je pense, avec le boum Internet. Les premiers habitants de Silicon Valley sont devenus très, très riches. Tous mes amis ont dit : « Peut-être que je devrais faire pareil. » Ils étaient prêts à travailler pour très peu, pour des stock-options qui ne sont jamais arrivées. Dans un certain sens, c’est exactement ce qui est arrivé aux gens que nous avons étudiés. Ils étaient prêts à partir du bas, comme disons un avocat dans un cabinet, un avocat de première année qui est prêt à commencer d’en bas et travailler 80h par semaine, pour pas autant d’argent que ça, parce qu’il espère à la fin devenir partenaire. Mais ce qui s’est passé est que les règles ont changé et qu’ils ne sont jamais parvenus à devenir partenaires. D’ailleurs, ceux qui dirigeaient les gangs dans les années 80 sont ceux qui dirigent les principaux gangs de Chicago aujourd’hui. Ils n’ont jamais transmis leur fortune, donc tout le monde s’est retrouvé coincé dans un boulot à 3$50 de l’heure. Ce fut être un désastre.
Une autre chose pour laquelle le gang était très bon, c’était le marketing et la tromperie. Les chefs de gang sont très entourés, ils conduisent de belles voitures et possèdent de beaux bijoux. Ce que Sudhir a réalisé pendant qu’il traînait avec eux, de plus en plus, est qu’en réalité, ils n’étaient pas propriétaires de leurs belles voitures, ils les louait parce qu’il n’avait pas les moyens d’en acheter. Et ils n’avaient pas vraiment de bijoux en or, mais des bijoux en plaqué or. Ça remonte au temps du « vrai vrai » contre le « faux vrai ». En réalité les chefs de gang faisaient un tas de truc pour tromper les jeunes, en leur faisant croire que la vie dans le gang était géniale. Ils pouvaient donner à un petit de 14 ans une grosse liasse de billets à tenir, le gamin de 14 ans dirait à ses amis : « Regarde tout l’argent que je gagne dans le gang. » Ce n’était pas son argent, jusqu’à ce qu’il le dépense et devienne débiteur à l’égard du gang. En quelque sorte, il devenait un serviteur pour un certain temps seulement.
Il me reste 2mns. Laissez-moi vous dire une dernière chose. Je ne pensais pas avoir le temps de le faire. J’aimerais parler de ce que nous avons appris en général à propos de l’économie des gangs. Les économistes ont tendance à parler en termes techniques, souvent nos théories tombent lamentablement quand on accède à l’information recherchée, mais en réalité, ce qui est intéressant, c’est qu’il s’est avéré que des théories économiques qui ne fonctionnaient pas si bien dans la vraie économie, fonctionnent très bien dans celle de la drogue. Parce que c’est un capitalisme très libéré. Voici un principe économique. C’est une des idées basiques de l’économie du travail : la « compensation différentielle ». C’est l’augmentation dont a besoin le travailleur pour supporter d’exécuter deux tâches, dont l’une est plus désagréable que l’autre. C’est pour cela que nous pensons que les éboueurs sont mieux payés que ceux qui assurent la protection des parcs naturels. Un membre de gang nous le confirme, on constate (je m’éloigne un peu du sujet) que dans un gang, les soldats sont payés deux fois plus en temps de guerre. C’est exactement le même concept. Les soldats ne veulent pas se retrouver dans une position à risque. Les mots du soldat capturent très bien ce concept. Il dit : « Est-ce que tu resterais dans le coin quand cette merde – les fusillades – éclate ? Non, pas vrai ? Donc si tu me demandes de mettre ma vie en jeu, alors sort le cash, mec. » Je pense que le soldat évoque la « compensation différentielle » de façon plus articulée que ne le font les économistes.
Voici un autre principe : les économistes parlent de « la théorie du jeu ». Chaque jeu à deux joueurs possède un équilibre naturel. En voici la traduction par un membre du gang, à propos d’une décision qu’ils ont prise de ne pas tirer sur le territoire ennemi, tactique qui s’est révélée être efficace pour le business. Si vous allez pour tirer en l’air, c’est-à-dire tirer sur le territoire d’un autre gang, tous les gens ont peur d’aller y acheter leur drogue et viendront dans votre quartier. Mais voilà ce qu’ils disent à ce sujet : « Si on commence à tirer là-bas, dans le territoire de l’autre gang, personne, je veux dire absolument personne, n’ira sur leur terrain. Il faut faire attention parce qu’ils peuvent venir tirer chez nous et on sera tous baisés. » C’est exactement le même concept, mais parfois les économistes le comprennent mal.
Une chose qu’on a observée dans la documentation que nous avons réunie est que le chef de gang, quoi qu’il arrive, est toujours payé. Peu importe à quel point la situation est mauvaise économiquement, il se paye toujours lui-même. On a des théories en relation avec la trésorerie et sur le manque d’accès au marché des capitaux, ce genre de choses.
(Sur le tableau est indiquée la règle du « cash flow », contraintes de trésorerie qui imposent au chef de gang local de ne pas enregistrer de pertes au bilan de fin de mois.)
On a donc demandé à un chef de gang : « Pourquoi vous payez vous toujours alors que les travailleurs ne sont pas toujours payés ? » Sa réponse fut : « Tu as tous ces nègres en dessous qui veulent ton boulot, tu piges ? Si tu commences à essuyer des pertes, ils te trouvent faible et tout ça. » J’y ai pensé et je me suis dit : « Les PDG se payent souvent eux-mêmes des bonus de plusieurs millions de dollars, y compris quand les compagnies perdent beaucoup d’argent. Il n’est jamais apparu à un économiste que cette idée de « faible et tout ça » pouvait avoir son importance. Peut-être que « faible et tout ça » est une hypothèse qui mériterait plus d’analyses. Merci beaucoup.