65. RL 43. Nell Freudenberger, Le Dissident chinois
Par La rédaction, le mardi 19 janvier 2010 | Critique/Archives :: #65 :: rss
Nell Freudenberger, Le Dissident chinois, traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude, Quai Voltaire, 445 pages, 23 euros
par Lize Braat
C’est un procédé narratif classique et éprouvé : prenez un personnage, déplacez-le sous un prétexte ou un autre dans un milieu exogène, laissez agir, et vous observerez sous peu les modifications les plus inattendues, voire inespérées, sous l’effet bénéfique de l’« autre », l’« étranger », venu révéler inopinément les indigènes à eux-mêmes. Pour prendre un peu de champ, prenez la peine d’y ajouter une dimension ethnologique, voire géopolitique : tentez le choc des cultures. C’est, dans une version habile et un peu sucrée, ce à quoi s’essaye Le Dissident chinois. Nell Freudenberger, jeune auteur américaine remarquée du recueil de nouvelles best-seller Lucky Girls, dépose Yuan Zhao, artiste chinois avant-gardiste, en plein milieu de la pelouse impeccable des Travers, Beverly Hills, Los Angeles, Californie. Le prétexte est une bourse d’artiste octroyée par une vague fondation sino-américaine, comprenant logement chez l’habitant et enseignement au lycée local de jeunes filles. Une sorte de Chang chez les Desperate Housewives.
L’éventail romanesque est alors ouvert : comment l’exilé s’adapte-t-il à son nouvel environnement (la coquette « maison de piscine » transformée en atelier), quels souvenirs ce voyage ressuscite-t-il, comment influence-t-il son œuvre, comment réagissent le couple hôte, sa famille, la communauté ? Nell Freudenberger se lance sur tous les fronts, mêlant les souvenirs des premiers pas de Yuan Zhao dans le milieu expérimental chinois (reconstituant, à partir de témoignages d’un de ses représentants historiques, un « East Village » authentique bien qu’étrangement inoffensif) au récit des désillusions familiales des Travers : le mari psychiatre s’isole dans une compulsive quête généalogique, son épouse ne se remet pas de son aventure avec son charmeur de beau-frère, les enfants souffrent des maux douloureux de l’adolescence – conformisme ou tendances suicidaires.
Elle le fait avec vivacité, tendresse ; une sorte de sérénité illusoire et ouateuse, policée et mélancolique, règne dans la luxueuse maison des Travers. Elle ébauche, à travers quelques saynètes saillantes, des portraits attachants de ses personnages – comment par exemple la fantaisie rêveuse de Cecilia Travers se raccroche aux sporadiques appels téléphoniques de son beau-frère –, pointe habilement les malentendus et distances infranchissables entre membres d’une même famille et se risque même, de façon un peu démonstrative, à une sorte de polémique esthétique appliquée : quand les œuvres sont produites collectivement, parfois sous forme de performances, que seules en sont conservées les photographies qui les ont enregistrées, qu’en conclure quant à leur paternité ? Malheureusement, si le roman reste d’un bout à l’autre divertissant, il pâtit d’une certaine approximation velléitaire, comme si l’auteur ne prenait pas la peine d’aller au bout de ses idées. Ni la description de la lente agonie d’un couple, ni celle d’un adultère rêveur et fantasmatique, ni le récit de l’apogée et du déclin d’une colonie d’artistes chinois dissidents – qui a du mal à s’extraire d’une forme de fiction journalistique un peu laborieuse – ne sont menés à terme, quand ils ne sombrent pas dans le cliché, et on regrette cette dispersion d’intuitions laissées en friche. Qui plus est, si la langue est fluide, parfois incisive, sans prétention ni effet de manche, elle est presque trop en retrait, comme si elle n’était pas considérée comme un matériau valant pour lui-même mais comme un simple outil au service du scénario. Ce n’est pas désagréable à lire, mais ça laisse une impression de script bien rédigé. Une des performances fondatrices de la communauté artistique, qu’interroge l’auteur, se nomme « Quelque chose qui n’est pas de l’art » : définitivement, Le Dissident chinois, distrayant et modéré, c’est « quelque chose qui n’est pas de la littérature ».

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