64. RL 43. Brian Evenson, Père des mensonges
Par Laure Limongi, le lundi 18 janvier 2010 | Critique/Archives :: #64 :: rss
Brian Evenson, Père des mensonges, traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié, Le Cherche Midi, collection « Lot49 », 240 pages, 17 euros
Mea maxima culpa, Père des mensonges est le premier livre de Brian Evenson que je lis. Et certainement pas le dernier. Ce qui rédime la culpabilité d’avoir tant tardé à me plonger dans son univers, malgré la confiance – foi, aurais-je écrit, si je ne craignais de filer la métaphore pieuse façon aligot – que je voue à Claro et Hofmarcher, les lupercaux de Lot 49.
J’ai rencontré Brian Evenson le 8 janvier à la librairie Atout Livre, comme une soixantaine de personnes – 666 selon les organisateurs, 6,5 selon la police. Outre le fait que c’est un Américain qui parle le français – et qui le traduit, même –, j’ai été frappée par l’étrange douceur qui émane de sa personne. On l’imagine tout à fait en prêtre mormon qu’il a été avant d’être excommunié à cause de ses écrits – pas très dogmatiques, il est vrai. On sent aussi que la force de son engagement envers l’Église s’est muée en détermination inébranlable vis-à-vis de l’écriture : « Je dois me tenir derrière chaque mot que j’écris », répond-il à Bartleby dans un entretien réalisé à l’occasion de la sortie de La Confrérie des mutilés . Il se tient donc derrière ses livres, nombreux, boucles blondes et sourire aux lèvres, voix mélodieuse et regard bleu acier, en fait, c’est assez flippant, l’imaginer prêchant – après six générations de mormons – et écrivant – rompant avec six générations de mormons –, penser aux déchirements vécus, à la manière dont il a conservé l’intégrité de sa pensée, seul contre tous, avec cette douce sérénité résolue, empreinte d’ironie et de fantaisie, ce que pourrait illustrer cette anecdote rapportée par Fabrice Colin : « En prévision d’un certain dîner à venir, je demande à Brian s’il mange de tout. Réponse : “Oh, yeah. Including insects. And blood.”
— What about human flesh?
— Human flesh is fine.
(Il se tourne vers sa femme.)
— Joanna?
— Human flesh. Absolutely. »
Père des mensonges met en scène une communauté de Sanguistes (« la Corporation du Sang de l’Agneau »), ajustant la focale sur son doyen, Eldon Fochs, parangon apparent de sa fonction, personnalité vraisemblablement plus trouble, comme un reflet du dédoublement imposé par sa croyance : « être dans le monde, mais pas du monde ». Le roman se construit en alternance à travers le regard de Fochs et celui de son thérapeute, le docteur Feshtig, que Fochs consulte à l’initiative de sa femme, troublée par les rêves « perturbants » de son mari durant lesquels il viole des enfants venus consulter leur guide spirituel au nom d’un rituel de rédemption inventé pour l’occasion, tue une jeune fille dans un bois « pour la sauver » avant de la démembrer… On n’en dira pas davantage sur l’intrigue pour ne pas ruiner votre lecture. On précisera seulement que la frontière est poreuse entre rêve et réalité dans l’écriture de Brian Evenson, à la manière d’un Lynch ou d’un Cronenberg, les jeux de miroir et les rebondissements sont donc nombreux. Le roman noir est l’une des références de l’auteur qui manie ses techniques avec maestria, à travers notamment une composition au cordeau. Un humour cruel tend les dialogues en accords virtuoses, les découpe en chefs-d’œuvre orfèvres fustigeant l’hypocrisie des religieux pour lesquels le pouvoir et l’autorité ont plus de sens que les croyances qu’ils bafouent. Les scènes de genre du bon doyen Fochs dans son paradis familial peuplé d’une femme soumise qui respire la bêtise – le paradis, on vous dit – et de quatre enfants – de l’aînée prépubère au bébé baveux en passant par les jumeaux turbulents – sont tout bonnement délectables d’acuité.
Brian Evenson fustige la schizophrénie à l’œuvre dans les dogmes organisés. Il a vécu ça de près. Il l’écrit au scalpel. Entre la lettre et la vie, les croyants sont déchirés, manipulés par des dignitaires véreux. L’idéal se mue en monde de cauchemar – digne de Kafka ou de Poe – où les loups se déguisent à la hâte en agneaux pour semer la terreur tout en prêchant l’obéissance. Les victimes sont coupables d’être victimes. Et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes du moment qu’on respecte la hiérarchie et les convenances dénuées de sens. Grâce au prisme créé par l’auteur, on perçoit d’étranges visiteurs – faisant songer au Bob de Twin Peaks, l’incube meurtrier – incarnant le conflit permanent entre le bien et le mal. Ne vous inquiétez pas, il y aura un happy end, mais peut-être pas celui que vous espérez…
Le livre que Brian Evenson est en train d’écrire s’appelle Manuel pour la Révolution à venir. Inutile de préciser qu’on l’attend avec impatience… En attendant, on peut lire Contagion, Inversion, La Confrérie des mutilés et Père des mensonges, donc. Ouf, nous sommes sauvés.
Laure Limongi

Commentaires
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