Laurent Marty : Je devrais embrasser La Revue littéraire sur les deux joues. D’abord, c’est la plus jolie fille du monde, et ensuite, elle a su se laisser convaincre. Je lui avais proposé un conte, Le Fruit sec, que je n’avais pas terminé, mais dont j’avais sous le coude trois ou quatre bonnes pages. L’histoire, où l’on voyait Adam et Ève manger en douce du Bon Dieu les fruits interdits, et les remplacer par une contrefaçon de leur cru, des fruits aux vertus si enivrantes que le jardin d’Éden débordait de joie et d’animaux en rut, avait eu l’heur de plaire. Je n’avais plus qu’à imaginer une fin à cette nouvelle Genèse mais c’est là que je calai. Malgré les bars où je puise la force de mon inspiration, rien, nenni, que dalle et le délai s’épuisait, je voyais le moment arriver où j’allais sonner chez la revue les mains vides alors qu’elle avait déjà gravé mon nom à son sommaire. C’est très facile de vouloir se pendre, encore faut-il trouver sa branche. Sinon, il me restait l’exil. Dans la panique, j’ai envoyé à la place de ce conte quelques pages arrachées à ce qu’on appelle des carnets. Mais chez moi ce sont des morceaux de nappes en papier, des bouts d’enveloppe, des mystères de feuilles volantes, des sous-bocks, j’écris sur tout, et n’importe quand, parfois à la barbe de mes interlocuteurs. J’écris depuis toujours, c’est-à-dire l’âge de 15 ans. Fallait bien s’occuper quand les filles ne venaient pas. Et j’y ai pris goût. On picole bien mieux sans bonnes femmes. Le métier d’écrire est venu à force. J’appelle métier ce sale truc auquel on ne peut pas échapper. Je fais du bon boulot, le soir dans les bars, avec la nuit qui augmente. Mais me relire a toujours été un problème. C’est souvent illisible : ou j’ai trop bu et ce sont des hiéroglyphes, ou j’ai trop bu et la page est dégueulassée par du pinard ou de la bière, on n’y voit rien. Alors je range tout dans une valise ou dans une poubelle. J’ai jeté des valises aussi. Parfois, je me sens submergé de bidules, et pas seulement ma littérature, mais les meubles, les tableaux, les vêtements alors je jette, je jette tout contre les murs et je jette encore les morceaux. Je passe ma vie à écrire et à ranger. J’amasse, je brasse, je brocante. Ma valise c’est la caverne d’un chiffonnier. Je me suis toujours un peu fiché de construire quoi que ce soit, tellement je suis travaillé par l’idée qu’il ferait si bon de se tuer. J’ai quand même réussi, en 97, grâce à ma première période de chômage, à taper une soixantaine de pages. J’avais appelé ce ragoût Le Roman intime. Je m’en suis débarrassé à l’hôpital psychiatrique. Je n’ai peut-être rien publié avant la revue, mais je suis quand même l’auteur du Poème de l’écart (écrit à l’hôpital), de Résidus d’un génie calciné (une œuvre de jeunesse) et de Je dénonce (un beau roman sur le couple). Je ne sais pas où ils sont passés, on a dû un jour me les voler ou me les confisquer. J’oubliais : mon premier public je l’ai rencontré à 28 ans. Je m’étais flanqué d’une amie peintre, Jennifer Terrier, elle devait illustrer mon premier conte, L’Eau tranquille, d’une quinzaine de tableaux. Bien sûr, trois jours avant l’expo, je n’avais rien d’autre que le premier paragraphe et une vague histoire. On nous a bien félicités quand même… J’ajouterai qu’à la même époque j’étais un chanteur très connu à Lyon, même si personne ne s’en souvient. Nous étions trois. J’étais censé écrire les textes… Je ne foutais rien… J’arrachais des pages à mes carnets, je chantais mon journal. On n’est jamais allés en prison. Donc même topo pour La Revue littéraire à qui j’envoie un texte avec quelques précautions — ce n’est pas ce qui était prévu, mais je n’ai que ça. Ils m’ont menacé : c’est très bien, on en voudrait quatre ou cinq épisodes. Et j’ai dit oui.

F. G. : Nous avons eu nos cinq épisodes. Nous vous en sommes très reconnaissants, aujourd’hui encore, même si ça n’a pas été d’une régularité parfaite. Les lecteurs nous écrivaient : « Qu’est-ce qu’il devient, Marty ? » Ils voulaient connaître la suite. Je leur répondais : « Il travaille. » Soudain, de nouvelles pages arrivaient, qui enchantaient tout le monde. Et vous avez fini ce livre, on va en parler. Mais je voudrais rester un peu sur vos « carnets », sur cet étrange personnage : le type qui se promène avec du papier dans les poches en permanence, et qui ne peut rien vivre sans l’écrire aussitôt. C’est une chose qui m’a toujours intrigué, comme une maladie rare, pittoresque, ou je ne sais quelle fantaisie de la conscience.

L. M. : Paradoxe de la timidité. Je ne sais jamais quoi dire, quoi répondre. Je manque de présence, je colle mal à la réalité. Quand on me marche sur les pieds, je ne sais pas si j’ai envie d’assassiner, de souffleter, de rouspéter, ou même de dire un truc intelligent. Et si c’est une femme, de lui dire que moi aussi, j’ai envie de coucher avec elle. Les mots ne me viennent pas naturellement, je suis né bouche bée. Ils mettent parfois deux jours à surgir. Combien de fois ne me suis-je pas dit : c’est ça qu’il aurait fallu dire. Je me suis réfugié dans les carnets parce que les mots peuvent y mettre le temps qu’ils veulent, ils n’ont pas d’urgence à trouver leur place… C’est ma manière de conquérir le monde. Écrire c’est précisément réconcilier les deux bouts : moi et les autres. Parce que môme je n’étais pas le genre à m’émerveiller de ce qu’on puisse couper un ver de terre en deux et voir les moitiés se tirer chacune de leur côté. Je comprends qu’on ait envie de tuer tout le monde, mais il faut aimer les gens avant. Et ça c’est difficile, parce qu’ils ne se laissent pas faire ! Mes carnets n’ont pas vocation à expliquer le monde : j’ai en horreur les actualités, les opinions, je ne comprends rien au droit de vote. Ce qui est bon, bien juteux, c’est les situations. Je les vois comme des cascades. Le monde se tient dans l’œil, il est tout entier dans le regard. Sans mes yeux, je n’écris pas.

F. G. : Le narrateur de La vie est un miracle est bien ancré dans son regard, lui aussi. Il est employé à la réception d’un centre d’affaires. Les gens promènent leurs histoires autour de lui, et il se laisse prendre, il est comme absorbé en eux. Il est là, presque immobile, et l’on jurerait qu’il est très content de son sort.

L. M. : Mon personnage est vissé à sa borne. Il est dans l’existence, c’est-à-dire à sa réception d’agent d’accueil, comme votre très humble dans ses carnets : pas très frais, mais obligé, professionnel, ce mélange de décor et d’intuition. Grâce au métier il sait toujours quoi répondre : bonjour, au revoir, à votre service. Il s’y est réfugié. Il n’a pas une passion pour les métiers en général, mais il y trouve son compte, il fait contre mauvaise fortune bon cœur (joli proverbe) et se développe une sagesse d’assiette tout en s’émerveillant qu’on veuille faire tenir la vie dans une assiette. Lui qui ne se sent à sa place nulle part et regarde avec jalousie les animaux. Parce qu’un chien ça ne veut pas être autre chose qu’un chien. Et lui, être homme, ça ne lui suffit pas. C’est peut-être son époque, choisissons un coupable bien vague, mais sa condition humaine, il y est à l’étroit. Il cherche son trou. En plus il n’aime pas déranger. Il a élu domicile, en quelque sorte, dans des lieux de passage : son hall d’entreprise, son café d’à côté, ses hôpitaux. C’est une grande force d’inertie que ce gars-là. Et puis je le trouve malin. On peut croire qu’il lui manque une case, mais il y est tout réfugié dans cette case. Et ne me faites pas le coup du ventre maternel, j’ai donné, merci. Il se contente de remâcher l’absurde : la vie est un miracle, il faut un métier. C’est une équation qu’il ne comprend pas bien. J’ai beaucoup d’affection pour ce petit gars qui, en passant, n’est à l’aise ni dans le miracle ni dans le métier. Il est écartelé. Il se colmate les fissures avec les pommades habituelles, alcool et carnets. Il ratisse. Mais je fais le portrait d’un triste sire, quand en fait je ne connais pas plus marrant que ce bonhomme.

F. G. : Ce triste sire a un nom. C’est sans doute un hasard, mais il s’appelle Laurent Marty.

L. M. : J’y ai longuement réfléchi. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une coïncidence. Du temps de ma splendeur lyonnaise, j’avais chanté ne parle que de toi car c’est ce qu’il te restera quand tu auras dessoûlé. Et puis on a tous un nom, un jour ou l’autre il faut l’habiller. Par exemple, un de mes musiciens a épousé une Bourguignonne. J’ai été très étonné, lors d’un séjour dans leur gentille bourgade, de les entendre parler du Tatic. Le Tatic par-ci, le Tatic par-là. J’ai d’abord cru à un animal inconnu quand en vrai, le Tatic c’est le fils de la Valérie, ou de la Muriel, je ne sais plus. Ils ne faisaient pas que se servir d’un diminutif, ils mettaient un article devant tous les prénoms, comme font les vieux pour les bêtes (on connaît tous la Noiraude, la Blanchette). J’aime bien quand le nom propre s’effondre dans le nom commun. C’est un peu le même genre de caresse quand au café on me donne du monsieur Laurent. Avec le laurent-marty, j’avais trouvé mon animal fabuleux, le Dahu des colonies de vacances. Aucun gosse n’y croit mais on lui donne la chasse, on organise des battues, parce que c’est l’occasion de ne pas dormir et de courir dans la nuit. Et puis, si j’avais appelé mon personnage Paul Gustave, j’aurais eu tous les Paul Gustave de la Création sur le dos, ils ne m’ont rien fait. J’ai pensé aux autres Laurent Marty bien sûr, mais ils n’avaient qu’à s’appeler autrement, Paul Gustave par exemple. De toute façon, un autre nom que le mien aurait été trahir toutes ces heures, ces années à écrire, à tenir « les rênes des grands remèdes » comme dit une soûlarde qui vous donne rendez-vous dans mon roman. Pour en finir avec laurent-marty, je vous dirais que je n’ai pas seulement voulu me rendre hommage mais me faire violence. Pour un timide, se cacher derrière un personnage qui porte son nom, j’ai trouvé ça délicieusement tortueux et finement joué. On me parlera d’autofiction, de journal intime, mais je plaide non coupable : il n’y a que mon nom de vrai, qui est pourtant une construction, un échafaudage. Je déteste réfléchir, je n’y arrive pas. Qu’on retienne seulement que je me suis glissé dans mon nom comme je me suis coulé dans le travail, à petit feu et par nécessité. Le plaisir, qui n’empêche pas de gueuler, il est venu après. Le plaisir, c’est le roman.

F. G. : Car il y a eu, entre Les Carnets de Laurent Marty et ce livre, une métamorphose. De vos bouts de papier plus ou moins en désordre est sorti un roman. Je parlais de la quasi-immobilité du Marty-personnage : c’était une forme d’exagération. Il lui arrive quelques aventures, à ce garçon-là, et quelques mésaventures, il a ses soucis, ses rêves, un peu d’illusion parfois, et des surprises, heureuses ou non. Il vit plusieurs histoires d’amour simultanées et successives, qui sont assez capiteuses. Le livre est très coloré, plein d’anecdotes, de rebondissements. Vous tirez d’une situation morose (cet agent d’accueil à sa borne) une histoire non pas joyeuse peut-être, mais enjouée, souvent très drôle, et foncièrement romanesque, en effet. Comment la mutation s’est-elle faite ?

L. M. : J’ai eu de la chance. J’ai un nouveau papa, il s’appelle Vincent Roy. Il dirige la collection « Styles » au Cherche midi. Dès le deuxième épisode, comme vous dites, il a ramené sa belle gueule sympathique et il m’a demandé si des fois je ne voulais pas en faire un roman. J’ai dit oui parce que quand on dit non, généralement, il faut se battre et j’ai la flemme, et puis c’était Vincent Roy, il est plein de biceps. J’ai signé un contrat, j’avais commis pas plus de 20 pages… J’ai nagé dans le bonheur (à deux euros dix le demi) pendant quelques mois: je me suis enterré sous un bordel de feuillets illisibles très inutiles. Et ce père un jour en a eu marre d’être patient. Là, je m’y suis mis, tant bien que mal. Vincent Roy, c’est le premier type qui m’a sauté dessus en disant Marty ! j’en veux c’est du sérieux… Alors quand je décroche le téléphone et que j’entends Marty ! (mon nom qui sonne comme un réveil !) je vous veux dans une demi-heure à tel endroit, je dis oui M. Roy, à tout de suite. Je laisse tout tomber séance tenante, même les super-poulettes avec qui je me titille. (M. Roy a promis de me rembourser.) Ce livre, écrit en catastrophe, je l’ai écrit bien comme ça: en me laissant faire. En disant oui, et en disant: attention… Un roman c’est un travail d’équipe. Je ne crois pas aux écrivains qui ont écrit le livre qu’ils voulaient écrire, à ceux qui suivent leur plan. L’écrivain doit oublier qu’il écrit, ne serait-ce que pour faciliter la tâche à ceux qui le corrigent. Il invente, il dégorge, ok, mais il est paradoxalement le plus mal placé pour juger de ces grandes eaux. Un bon éditeur c’est celui qui reconnaît la source sous le magma et en règle les débits. L’écrivain n’est pas forcément d’accord avec cette intrusion, loin de là, alors il se bat, il se défend, il confronte. C’est la santé qui revient. C’est de la bonne sueur. Faut le frapper avec le bâton et la carotte, s’il est vivant, il bougera. Pour ma part ce livre, je le dois à mes éditeurs et aussi à mes barmans: Fifi de L’Aubrac, Jacques qui ne mourra jamais, et Jean-Claude, qui est mort il y a dix ans.

F. G. : Un mot de votre titre, s’il vous plaît. Il fait un curieux effet au moment où l’on découvre le livre sur l’étal d’un libraire : voilà une affirmation bien péremptoire, se dit-on, un peu interloqué devant cette couverture, qui paraissait benoîte. Pourtant, ce n’est rien à côté du trouble qui vous prend quand vous avez terminé le livre, et que vous y repensez. Il est en effet beaucoup question de miracle, mais il change tout le temps de sens, on ne peut pas lui assigner une place fixe. Est-ce un paradoxe ? une plaisanterie ? de l’ironie ? une affirmation de foi ? Est-ce une sorte d’acception de la fatalité ? On ne sait pas. Vous nous laissez sur un doute poignant.

L. M. : Plusieurs fois on m’a dit mais vous avez vu votre titre ? Je connais quelques violents, furieusement pas d’accord. Quand ils entendent la vie est un miracle, ils comprennent qu’elle est belle et facile. C’est tout le contraire. Rien de plus faux cul qu’un miracle, ça va ça vient, souvent ça ne vient pas du tout, ou alors comme le voleur dans la nuit : il vous tombe dessus et c’est lui qui commande. Mon livre est en lui-même un miracle. Je ne l’espérais pas, je ne l’attendais pas. Je n’ai jamais le moins du monde soupçonné son existence. Je savais seulement que dans ma valise quelque chose… vivait. J’ai eu mes bonnes fées, votre revue et Vincent Roy, mes doux barmans, ma réception. Ce petit monde s’est agité et m’a offert ce truc merveilleux, cet accident, cette saillie d’un peu moins de deux cents pages. Et je me suis bien fait rouler en définitive ! Car voilà un livre que je ne peux plus déchirer ni détruire. Il existe en dehors de moi. C’est la chose la plus nouvelle. Bientôt peut-être il ne voudra plus de moi.

F. G. : Que ferez-vous alors ? Est-ce que vous avez la moindre idée de l’avenir que vous ouvre la parution de ce premier roman ?

L. M. : Ce livre, je ne l’ai pas encore lu en fait. Je l’ai écrit. J’ai trop encore le nez dessus, je me revois lui repeigner les virgules, l’épouiller, le gratouiller, et lui lustrer la couenne. Je vois ce qu’il dessine mais pas à quoi il ressemble. Dès que je le saurai peut-être que j’en écrirai vite un autre pour chasser celui-là. Mais je ne suis pas très fortiche rayon projets. Promettre un conte à La Revue littéraire… C’est un bon début… Retrouver les douze mille pages de mon polar… Attraper la jolie fille du troisième qui me bat froid ? Attendre la fin du monde, qui me rendrait service… Non, je n’ai pas d’idée. Je vais demander conseil à Jacques le barman et à mes carnets.

(1) Nous avions interrogé, pour ce numéro consacré à la rentrée littéraire de septembre 2006 (qui était le premier de notre formule trimestrielle), quatre auteurs de premiers romans : Jonathan Littell pour Les Bienveillantes, Laurent Quintreau pour Marge brute, Philippe Pollet-Villard pour L'homme qui marchait avec une balle dans la tête et, donc, Laurent Marty. L'un d'eux s'est mieux vendu que les autres, mais les quatre étaient passionnants. Il est encore temps de les lire. (NDLR)
(2) Cf. La Revue littéraire8, 9, 11, 17-18, 19.

(c) photo : Marie Bruggeman pour Evene