Chateaubriand a beaucoup navigué, peut-être un peu moins que ce qu’il laisse entendre mais peu importe. Il est breton et aime profondément sa petite patrie. À l’époque, malgré le centralisme de la monarchie absolue, la Bretagne, comme d’autres parties de la France, a une certaine indépendance. Il existe des États de Bretagne, pas les États généraux mais un parlement de Bretagne qui se réunit, je crois, à Rennes. Ce parlement magnifique a brûlé il y a quelques années et a été aussi magnifiquement restauré. La Bretagne est une province reculée par rapport au reste de la France, elle n’est pas encore intégrée à la nation comme elle l’est maintenant, depuis une cinquantaine d’années. Ces États de Bretagne, qui se réunissent tous les ans, essentiellement constitués de la noblesse et de la grande bourgeoisie, ont des fonctions importantes. Les gens sont très fiers d’y appartenir et Chateaubriand, par sa naissance, pouvait en faire partie.
Je vais suivre l’ordre des Mémoires parce que c’est magnifiquement composé. Il les a écrits à partir de 1825-1830 jusqu’à la fin de sa vie, en 1848. Il est parti de la monarchie absolue et arrive jusqu’à la IIe République, quasiment au Second Empire. Quelques mois après sa mort, Napoléon III est élu président de la République, avant de violer cette République et de devenir empereur. Chateaubriand suit un cycle politique considérable, il a tout côtoyé. Il était très désargenté et une société a été créée, la « Société des Mémoires d’outre-tombe », qui lui a versé une somme importante lui permettant de les achever. Ils ne devaient être publiés que cinquante ans après sa mort mais ils ont évidemment paru tout de suite après. Comme les testaments des rois sont immédiatement cassés. On le comprend, les gens sont très curieux de connaître la succession. Il a ainsi pu vivre et écrire deux livres magnifiques : les Mémoires et la Vie de Rancé, texte très court et prémonitoire, étrange, où le style classique, qu’il avait perdu et retrouve avec les Mémoires, opère vers l’avenir. Il s’agit de la vie de monsieur de la Trappe, évoquée dans les Mémoires de Saint-Simon. Rancé est un peu un Chateaubriand qui se serait retiré du monde.
Dès le début des Mémoires, on a toutes ses caractéristiques. Il est fatigué de vivre, il aurait mieux valu qu’il ne vive pas… C’est aussi l’homme des hasards. Mais il a, comme Bonaparte, une vision historique des choses. Quand il traverse un endroit, il se remémore ce qui s’y est passé ; s’il ne l’apprend que plus tard, il imagine que, s’il avait fait quelques pas de plus, sa vie en aurait été changée. Il éprouve une angoisse du hasard, chose que l’on ne signale pas assez à son propos. Il y a pourtant de multiples exemples, presque à toutes les pages. C’est un livre volumineux, de deux mille pages, tout de même moins long que l’œuvre de Proust, qui l’a évidemment beaucoup lu. Certains passages, comme disent les manuels, annoncent Proust, et tant d’autres. Le père de Chateaubriand est un homme très sévère, mais qui sait vivre. Venant d’une ancienne noblesse peu dotée financièrement, il s’est engagé très tôt sur un bateau ; on dit qu’il a fait fortune dans la traite des Noirs mais Chateaubriand n’en parle pas. Les critiques et les universitaires, depuis le XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, lui reprochent de ne pas le dire, comme si un fils pouvait trouver quelque intérêt à dire que son père avait participé à un commerce abject. On lui reproche beaucoup de choses, du reste. Chateaubriand dit de sa mère qu’elle n’est pas belle ; il est très franc sur les femmes, très drôle – il dit encore d’une de ses grandes amies et maîtresse qu’elle est plutôt mal que bien. Ce n’est pas du tout l’homme de ses débuts, celui de la grande prose néo-classique, dans les Mémoires : c’est très vif, un extraordinaire catalogue de style. Pour savoir ce qu’est la langue, la prose en tout cas, et même l’affleurement de la poésie dans la prose – c’est là le grand apport de Chateaubriand –, il faut lire Chateaubriand.
Sa mère est d’une famille bretonne également, les de Bedée. Chateaubriand parle de sa grand-mère et de ses tantes qui vivent à Plancouët, ville charmante, dans un texte très célèbre que je vais vous lire. Ce passage a été écrit en 1811 – il a commencé tôt à écrire ses mémoires, même si en tant que projet ils apparaissent plus tard. Il y a toujours plusieurs états, et nous n’en connaissons que le dernier, ici celui des années 1830.

Naissance de mes frères et sœurs. – Je viens au monde.

À l’époque, on mettait des légendes, des annonces au début. Il a écrit ce morceau à la Vallée-aux-Loups, près de Châtenay-Malabry, qui est devenu un musée national. Il a été obligé de vendre cette maison quand il a démissionné de son état de ministre.

Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.
Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste ; c’est lui qui, dans la suite, devint le petit-gendre de M. de Malesherbes.

Un grand homme, parlementaire de l’époque, qui a défendu Louis XVI pendant son procès et qui a aussi été guillotiné.

Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toutes quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. (...) Je fus le dernier de ces dix enfants. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.

C’est un romantique absolu.

Voici mon extrait de baptême :
« extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.
« François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous, Pierre-Henry Noail, grand-vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire-général. »
On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste. (...)
La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le Ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.

Voyez la noblesse du style. C’est la perfection. Tout est absolument mélodieux, aucune erreur de rythme, de timbre, de couleur, tout est magnifiquement balancé. Même dans le néo-classique, les mots sont d’une précision extraordinaire.

En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancouët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César.

En Normandie, un petit port très joli s’appelle Courcelles ; je pense que c’est la même étymologie. C’est là, du reste, que le général de Gaulle a posé la première fois le pied en revenant de Londres.

Ma grand-mère veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur mademoiselle de Boisteilleul un hameau séparé de Plancouët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye à cause d’une abbaye de Bénédictins consacrée à Notre-Dame de Nazareth.
Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur, le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans.

Ce bleu est très important, nous le verrons ensuite ; il lui faudra s’en délivrer.

Je n’avais vécu que quelques heures et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front.

En fait, il a très bien vécu, assez heureux. Il aimait beaucoup voyager, manger, vivre…

Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.
Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle ; c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.
Au bout de trois ans on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna les yeux sur Cambourg que Froissart écrit Combour : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaises : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100.
(…) Je fus destiné à la marine royale ; l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.
Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc, mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens.

C’est-à-dire des domestiques.

Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis et de l’abbé Trublet.

Maupertuis est un mathématicien natif de Saint-Malo.

Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines du Saba dans la ravine de Cédron ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachais à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là, qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon. » Et elle me bourrait de vin et de sucre.
Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.
Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi. Cadette délaissée, sa parure n’e se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corps piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés, soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile, les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.
Elle me fut livrée comme un jouet, je n’abusais point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés ; je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.
Mon maître d’écriture, Monsieur Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :
C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler : Vous avez des défauts que je ne puis celer.

Ce sont des vers de Boileau.

Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcretête d’achôcre ; voulait-il dire achore ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.
Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités ; le Fort-Royal, la Conchée, Cézembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ;

C’est là qu’il est enterré.

j’avais bien choisi sans le savoir : be, en breton, signifie tombe.
Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était cependant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.
Là, se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas de Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.

À l’entrée de la mer Noire. Voici un passage magnifique, extrêmement célèbre :

Vie de ma grand-mère maternelle et de sa sœur, à Plancouët. – Mon oncle le comte de Bedée, à Monchoix. – Relèvement du vœu de ma nourrice.
Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancouët, afin d’être relevé du vœu de ma nourrice, nous descendîmes chez ma grand-mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.
Ma grand-mère occupait, dans la rue du Hameau de l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de lui avoir souvent entendu chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé.
ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
Ture lure.
Que de choses dans le monde finissent comme les amours de ma tante, ture lure !
Ma grand-mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge.

Vous voyez, ce n’est pas nouveau.

À quatre heures, on reportait ma grand-mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après, on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante. Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand-mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. A dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand-mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.
Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand-mère forcée de renoncer à sa quadrille, faute des partners accoutumés ;

Il le dit en anglais, partners.

j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière.

Ensuite, il parle de son enfance, apparemment très douce. Mais il avait peu de rapports avec ses parents, donc pas si douce que ça.

C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent cru bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.
Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent, presque en face de la porte de la ville qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants soutiers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »
J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé, quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.(...)
J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.
Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la Reine, Armand fut envoyé au collège comme destiné à l’état ecclésiastique. Pierre au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne

En tant que royaliste.

et vint enfin mourir pour le Roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1810, ainsi que je l’ai déjà dit, et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe.
Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.

C’est très important pour lui.

Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’en était que plus chéri.

C’est le surnom de cet enfant.

Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou des plaisirs de cohue et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.

Puis il va au collège.

Ma première apparition à Combourg fut de courte durée. Quinze jours s’étaient à peine écoulés que je vis arriver l’abbé Porcher, principal du collège de Dol ; on me remit entre ses mains et je le suivis malgré mes pleurs.
Je n’étais pas tout à fait étranger à Dol ; mon père en était chanoine, comme descendant et représentant de la maison de Guillaume de Chateaubriand, sire de Beaufort, fondateur en 1529 d’une première stalle, dans le chœur de la cathédrale. L’évêque de Dol était M. de Hercé, ami de ma famille, prélat d’une grande modération politique, qui, à genoux, le crucifix à la main, fut fusillé avec son frère l’abbé de Hercé, à Quiberon, dans le Champ du martyre. En arrivant au collège, je fus confié aux soins particuliers de M. l’abbé Leprince, qui professait la rhétorique et possédait à fond la géométrie : c’était un homme d’esprit, d’une belle figure, aimant les arts, peignant assez bien le portrait. Il se chargea de m’apprendre mon Bezout ; l’abbé Egault régent de troisième, devint mon maître de latin ; j’étudiais les mathématiques dans ma chambre, le latin dans la salle commune.

Tout cela est très important : c’est la formation d’un jeune noble de l’époque.

Il fallut quelque temps à un hibou de mon espèce pour s’accoutumer à la cage d’un collège et régler sa volée au son d’une cloche. Je ne pouvais avoir ces prompts amis que donne la fortune, car il n’y avait rien à gagner avec un pauvre polisson qui n’avait pas même d’argent de semaine ;

D’argent de poche.

je ne m’enrôlai point non plus dans une clientèle car je hais les protecteurs. Dans les jeux je ne prétendais mener personne, mais je ne voulais pas être mené : je n’étais bon ni pour tyran ni pour esclave, et tel je suis demeuré.

Il l’a assez prouvé.

Il arriva pourtant que je devins assez vite un centre de réunion ; j’exerçai dans la suite, à mon régiment, la même puissance : simple sous-lieutenant que j’étais, les vieux officiers passaient leurs soirées chez moi et préféraient mon appartement au café. Je ne sais d’où cela venait, n’était peut-être de ma facilité à entrer dans l’esprit et à prendre les mœurs des autres. J’aimais autant chasser et courir que lire et écrire. Il m’est encore indifférent de deviser des choses les plus communes, ou de causer des sujets les plus relevés. Très-peu sensible à l’esprit, il m’est presque antipathique, bien que je ne sois pas une bête.

L’esprit, c’est-à-dire la mondanité, pas la pensée.

Aucun défaut ne me choque, excepté la moquerie et la suffisance que j’ai grand-peine à ne pas morguer ; je trouve que les autres ont toujours sur moi une supériorité quelconque, et si je me sens par hasard un avantage, j’en suis tout embarrassé.

C’est tout à fait contraire à ce qu’on a dit de lui.

Des qualités que ma première éducation avait laissées dormir s’éveillèrent au collège. Mon aptitude au travail était remarquable, ma mémoire extraordinaire. Je fis des progrès rapides en mathématiques où j’apportai une clarté de conception qui étonnait l’abbé Leprince. Je montrai en même temps un goût décidé pour les langues. Le rudiment, supplice des écoliers, ne me coûta rien à apprendre ; j’attendais l’heure des leçons de latin avec une sorte d’impatience, comme un délassement de mes chiffres et de mes figures de géométrie. En moins d’un an, je devins fort cinquième. Par une singularité, ma phrase latine se transformait si naturellement en pentamètre que l’abbé Egault m’appelait l’Elégiaque, nom qui me pensa rester parmi mes camarades.
Quant à ma mémoire en voici deux traits. J’appris par cœur mes tables de logarithmes : c’est-à-dire qu’un nombre étant donné dans la proportion géométrique, je trouvais de mémoire son exposant dans la proportion arithmétique, et vice versa.
Après la prière du soir que l’on disait en commun à la chapelle du collège, le principal faisait une lecture.

J’ai connu ça, moi aussi.

Un des enfants, pris au hasard, était obligé d’en rendre compte. Nous arrivions fatigués de jouer et mourant de sommeil à la prière ; nous nous jetions sur les bancs, tâchant de nous enfoncer dans un coin obscur, pour n’être pas aperçus et conséquemment interrogés. Il y avait surtout un confessionnal que nous nous disputions comme une retraite assurée. Un soir, j’avais eu le bonheur de gagner ce port et je m’y croyais en sûreté contre le principal ; malheureusement, il signala ma manœuvre et résolut de faire un exemple. Il lut donc lentement et longuement le second point d’un sermon ; chacun s’endormit. Je ne sais par quel hasard je restai éveillé dans mon confessionnal. Le principal qui ne me voyait que le bout des pieds, crut que je dodinais comme les autres, et tout à coup m’apostrophant, il me demanda ce qu’il avait lu.
Le second point du sermon contenait une énumération des diverses manières dont on peut offenser Dieu. Non seulement je dis le fond de la chose, mais je repris les divisions dans leur ordre, et répétai presque mot à mot plusieurs pages d’une prose mystique, inintelligible pour un enfant. Un murmure d’applaudissement s’éleva dans la chapelle : le principal m’appela, me donna un petit coup sur la joue et me permit, en récompense, de ne me lever le lendemain qu’à l’heure du déjeuner. Je me dérobai modestement à l’admiration de mes camarades et je profitai bien de la grâce accordée. Cette mémoire des mots, qui ne m’est pas entièrement restée, a fait place chez moi à une autre sorte de mémoire plus singulière, dont j’aurai peut-être occasion de parler.
Une chose m’humilie : la mémoire est souvent la qualité de la sottise ; elle appartient généralement aux esprits lourds, qu’elle rend plus pesants par le bagage dont elle les surcharge. Et néanmoins, sans la mémoire, que serions-nous ? Nous oublierions nos amitiés, nos amours, nos plaisirs, nos affaires ; le génie ne pourrait rassembler ses idées ; le cœur le plus affectueux perdrait sa tendresse, s’il ne s’en souvenait plus ; notre existence se réduirait aux moments successifs d’un présent qui s’écoule sans cesse ; il n’y aurait plus de passé. Ô misère de nous ! notre vie est si vaine qu’elle n’est qu’un reflet de notre mémoire.

À l’âge de 5, 6 ans, il va au château de Combourg, qui va avoir une très grande importance dans sa vie. C’est un château très célèbre qui se visite beaucoup aujourd’hui, de plus en plus même. Il décrit ce lieu dans des pages célèbres :

Je porte malheur à mes amis. Un garde-chasse, appelé Raulx, qui s’était attaché à moi, fut tué par un braconnier. Ce meurtre me fit une impression extraordinaire.
Quel étrange mystère dans le sacrifice humain ! Pourquoi faut-il que le plus grand crime et la plus grande gloire soient de verser le sang de l’homme ?

Étonnant. Chateaubriand est un homme qui a vu de près le sang, la guerre, la Révolution.

Mon imagination me représentait Raulx tenant ses entrailles dans ses mains et se traînant à la chaumière où il expira. Je conçus l’idée de la vengeance ; je m’aurais voulu battre contre l’assassin. Sous ce rapport je suis singulièrement né : dans le premier moment d’une offense je la sens à peine ; mais elle se grave dans ma mémoire. son souvenir, au lieu de décroître, s’augmente avec le temps ; il dort dans mon cœur des mois, des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le premier jour. Mais si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur fais aucun mal ; je suis rancunier et ne suis point vindicatif. Ai-je la puissance de me venger, j’en perds l’envie ; je ne serais dangereux que dans le malheur. Ceux qui m’ont cru faire céder en m’opprimant se sont trompés ; l’adversité est pour moi ce qu’était la terre pour Antée ; je reprends des forces dans le sein de ma mère. Si jamais le bonheur m’avait enlevé dans ses bras, il m’eût étouffé.

Puis il va de Combourg à Paris.

Quand j’entendais nos hôtes parler de Paris et de la cour, je devenais triste ; je cherchais à deviner ce que c’était que la société : je découvrais quelque chose de confus et de lointain ; mais bientôt je me troublais. Des tranquilles régions de l’innocence, en jetant les yeux sur le monde, j’avais des vertiges, comme lorsqu’on regarde la terre du haut de ces tours qui se perdent dans le ciel.
Une chose me charmait pourtant, la parade. Tous les jours, la garde montante défilait, tambour et musique en tête, au pied du perron, dans la Cour Verte. M. de Causans proposa de me montrer le camp de la côte : mon père y consentit.
Je fus conduit à Saint-Malo par M. de La Morandais,

Un ancêtre de cet abbé que l’on voit très souvent à la télé, qui raconte des conneries la plupart du temps dans les talk-shows, ces émissions sinistres, et qui est d’une vanité effarante. Je pense que Bernanos en aurait fait son festin.

très-bon gentilhomme, mais que la pauvreté avait réduit à être régisseur de la terre de Combourg. Il portait un habit de camelot gris, avec un petit galon d’argent au collet, une têtière ou morion de feutre gris à oreilles, à une seule corne en avant. Il me mit à califourchon derrière lui, sur la croupe de sa jument Isabelle. Je me tenais au ceinturon de son couteau de chasse, attaché par-dessus son habit : j’étais enchanté. Lorsque Claude de Bullion et le père du président de Lamoignon, enfants, allaient en campagne, « on les portait tous les deux sur un même âne, dans des paniers, l’un d’un côté, l’autre de l’autre, et l’on mettait un pain du côté de Lamoignon, parce qu’il était plus léger que son camarade, pour faire le contre-poids ». (Mémoires du président de Lamoignon.)

Ce sont des grandes familles nobles dont Chateaubriand va rencontrer quelques exemplaires dans sa vie. Il y a un hôtel de Lamoignon dans le Marais, extrêmement beau.

Nous nous arrêtâmes pour dîner à une abbaye de Bénédictins,

C’est très intéressant de voir comment les gens vivaient à l’époque.

qui, faute d’un nombre suffisant de moines, venait d’être réunie à un chef-lieu de l’ordre. Nous n’y trouvâmes que le père procureur, chargé de la disposition des biens-meubles et de l’exploitation des futaies. Il nous fit servir un excellent dîner maigre, à l’ancienne bibliothèque du prieur : nous mangeâmes quantité d’œufs frais, avec des carpes et des brochets énormes. A travers l’arcade d’un cloître, je voyais de grands sycomores, qui bordaient un étang. La cognée les frappaient au pied, leur cime tremblait dans l’air, et ils tombaient pour nous servir de spectacle. Des charpentiers, venus de Saint-Malo, sciaient à terre des branches vertes, comme on coupe une jeune chevelure, ou équarrissaient des troncs abattus. Mon cœur saignait à la vue de ces forêts ébréchées et de ce monastère déshabité. Le sac général des maisons religieuses m’a rappelé depuis le dépouillement de l’abbaye qui en fut pour moi le pronostic.

Étrange mot… Voici un très beau passage sur sa découverte du théâtre. C’est une enfance comme les autres, mais avec évidemment une intensité de sentiments peu commune.

« À mesure que la mémoire de mes privés amis », dit Montaigne, « leur fournit la chose entière, ils reculent si arrière leur narration, que si le conte est bon, ils en étouffent la bonté ; s’il ne l’est pas, vous êtes à maudire ou l’heur de leur mémoire ou le malheur de leur jugement. J’ai vu des récits bien plaisants devenir très-ennuyeux en la bouche d’un seigneur. » J’ai peur d’être ce seigneur.
Mon frère était à Saint-Malo, lorsque M. de La Morandais m’y déposa. Il me dit un soir : « Je te mène au spectacle : prends ton chapeau. » Je perds la tête ; je descends droit à la cave pour chercher mon chapeau qui était au grenier.

C’est une chose dont j’étais coutumier aussi, enfant.

Une troupe de comédiens ambulants venait de débarquer. J’avais rencontré des marionnettes ; je supposais qu’on voyait au théâtre des polichinelles beaucoup plus beaux que ceux de la rue.
J’arrive, le cœur palpitant, à une salle bâtie en bois dans une rue déserte de la ville. J’entre par des corridors noirs, non sans un certain mouvement de frayeur. On ouvre une petite porte, et me voilà avec mon frère dans une loge à moitié pleine.
Le rideau était levé, la pièce commencée : on jouait le Père de famille.

De Diderot.

J’aperçois deux hommes qui se promenaient sur le théâtre en causant, et que tout le monde regardait. Je les pris pour les directeurs des marionnettes, qui devisaient devant la cahute de madame Gigogne, en attendant l’arrivée du public : j’étais seulement étonné qu’ils parlassent si haut de leurs affaires et qu’on les écoutât en silence. Mon ébahissement redoubla lorsque d’autres personnages, arrivant sur la scène, se mirent à faire de grands bras, à larmoyer, et lorsque chacun se prit à pleurer par contagion. Le rideau tomba sans que j’eusse rien compris à tout cela. Mon frère descendit au foyer entre les deux pièces. Demeuré dans la loge au milieu des étrangers dont ma timidité me faisait un supplice, j’aurais voulu être au fond de mon collège. Telle fut la première impression que je reçus de l’art de Sophocle et de Molière.
La troisième année de mon séjour à Dol fut marquée par le mariage de mes deux sœurs aînées : Marianne épousa le comte de Marigny, et Bénigne le comte de Québriac. Elles suivirent leurs maris à Fougères : signal de la dispersion d’une famille dont les membres devaient bientôt se séparer. Mes sœurs reçurent la bénédiction nuptiale à Combourg le même jour, à la même heure, au même autel, dans la chapelle du château. Elles pleuraient, ma mère pleurait ; je fus étonné de cette douleur : je la comprends aujourd’hui. Je n’assiste pas à un baptême ou à un mariage sans sourire amèrement ou sans éprouver un serrement de cœur. Après le malheur de naître, je n’en connais pas de plus grand que celui de donner le jour à un homme.

Il n’a pas eu d’enfants… Il parle ensuite de ses lectures.

Dès lors je sentis s’échapper quelques étincelles de ce feu qui est la transmission de la vie. J’expliquais le quatrième livre de l’Enéide et lisais le Télémaque : tout à coup je découvris dans Didon et dans Eucharis des beautés qui me ravirent ; je devins sensible à l’harmonie de ces vers admirables et de cette prose antique. Je traduisis un jour à livre ouvert l’Aeneadum genitrix, hominum divumque voluptas de Lucrèce avec tant de vivacité, que M. Egault m’arracha le poème et me jeta dans les racines grecques. Je dérobai un Tibulle : quand j’arrivai au Quam iuvat immites ventos audire cubantem, ces sentiments de volupté et de mélancolie semblèrent me révéler ma propre nature. Les volumes de Massillon qui contenaient les sermons de la Pécheresse et de l’Enfant prodigue ne me quittaient plus ; on me les laissait feuilleter car on ne se doutait guère de ce que j’y trouvais. Je volais de petits bouts de cierges dans la chapelle pour lire la nuit ces descriptions séduisantes des désordres de l’âme. Je m’endormais en balbutiant des phrases incohérentes, où je tâchais de mettre la douceur, le nombre et la grâce de l’écrivain qui a le mieux transporté dans la prose l’euphonie racinienne.
Si j’ai, dans la suite, peint avec quelque vérité les entraînements du cœur mêlés aux syndérèses chrétiennes, je suis persuadé que j’ai dû ce succès au hasard qui me fit connaître au même moment deux empires ennemis.
Les ravages que porta dans mon imagination un mauvais livre, eurent leur correctif dans les frayeurs qu’un autre livre m’inspira, et celles-ci furent comme alanguies par les molles pensées que m’avaient laissées des tableaux sans voile.
Ce qu’on dit d’un malheur, qu’il n’arrive jamais seul, on le peut dire des passions : elles viennent ensemble, comme les muses ou comme les furies. Avec le penchant qui commençait à me tourmenter, naquit en moi l’honneur ; exaltation de l’âme, qui maintient le cœur incorruptible au milieu de la corruption, sorte de principe réparateur placé auprès d’un principe dévorant, comme la source inépuisable des prodiges que l’amour demande à la jeunesse et des sacrifices qu’il impose.
Lorsque le temps était beau les pensionnaires du collège sortaient le jeudi et le dimanche. On nous menait souvent au Mont-Dol, au sommet duquel se trouvaient quelques ruines gallo-romaines : du haut de ce tertre isolé, l’œil plane sur la mer et sur des marais où voltigent pendant la nuit des feux follets, lumière des sorciers qui brûle aujourd’hui dans nos lampes. Un autre but de nos promenades était les prés qui environnaient un séminaire d’Eudistes, d’Eudes, frère de l’historien Mézerai, fondateur de leur congrégation.
Un jour du mois de mai, l’abbé Egault, préfet de semaine, nous avait conduits à ce séminaire : on nous laissait une grande liberté de jeux, mais il était expressément défendu de monter sur les arbres. Le régent après nous avoir établis dans un chemin herbu, s’éloigna pour dire son bréviaire.

Ces scènes ne sont plus du tout contemporaines.

Des ormes bordaient le chemin :

Cet arbre a beaucoup d’importance pour lui, on le retrouve en Angleterre entre autres.

tout à la cime du plus grand, brillait un nid de pie : nous voilà en admiration, nous montrant mutuellement la mère assise sur ses œufs, et pressés du plus vif désir de saisir cette superbe proie. Mais qui oserait tenter l’aventure ? L’ordre était si sévère, le régent si près, l’arbre si haut ! Toutes les espérances se tournent vers moi ; je grimpais comme un chat. J’hésite, puis la gloire l’emporte : je me dépouille de mon habit, j’embrasse l’orme et je commence à monter. Le tronc était sans branches, excepté aux deux tiers de sa crue, où se formait une fourche dont une des pointes portait le nid.

La précision, toujours.

Mes camarades, assemblés sous l’arbre, applaudissent à mes efforts, me regardant, regardant l’endroit d’où pouvait venir le préfet, trépignant de joie dans l’espoir des œufs, mourant de peur dans l’attente du châtiment. J’aborde au nid ; la pie s’envole ; je ravis les œufs, je les mets dans ma chemise et redescends. Malheureusement, je me laisse glisser entre les tiges jumelles et j’y reste à califourchon. L’arbre étant élagué, je ne pouvais appuyer mes pieds ni à droite ni à gauche pour me soulever et reprendre le limbe extérieur : je demeure suspendu en l’air à cinquante pieds.
Tout à coup un cri : « Voici le préfet ! » et je me vois incontinent abandonné de mes amis, comme c’est l’usage. Un seul, appelé Le Gobbien, essaya de me porter secours, et fut tôt obligé de renoncer à sa généreuse entreprise. Il n’y avait qu’un moyen de sortir de ma fâcheuse position, c’était de me suspendre en dehors par les mains à l’une des deux dents de la fourche, et de tâcher de saisir avec mes pieds le tronc de l’arbre au-dessous de sa bifurcation. J’exécutai cette manœuvre au péril de ma vie. Au milieu de mes tribulations, je n’avais pas lâché mon trésor ; j’aurais pourtant mieux fait de le jeter, comme depuis j’en ai jeté tant d’autres. En dévalant le tronc, je m’écorchai les mains, je m’éraillai les jambes et la poitrine, et j’écrasai les œufs : ce fut ce qui me perdit. Le préfet ne m’avait point vu sur l’orme ; je lui cachai assez bien mon sang, mais il n’y eut pas moyen de lui dérober l’éclatante couleur d’or dont j’étais barbouillé. « Allons, me dit-il, monsieur, vous aurez le fouet. »
Si cet homme m’eût annoncé qu’il commuait cette peine dans celle de mort, j’aurais éprouvé un mouvement de joie. L’idée de la honte n’avait point approché de mon éducation sauvage : à tous les âges de ma vie, il n’y a point de supplice que je n’eusse préféré à l’horreur d’avoir à rougir devant une créature vivante.

Il est vraiment d’un autre siècle.

L’indignation s’éleva dans mon cœur, je répondis à l’abbé Egault, avec l’accent non d’un enfant, mais d’un homme que jamais ni lui ni personne ne lèverait la main sur moi. Cette réponse l’anima ; il m’appela rebelle et promit de faire un exemple. « Nous verrons », répliquai-je, et je me mis à jouer à la balle avec un sang-froid qui le confondit.
Nous retournâmes au collège ; le régent me fit entrer chez lui et m’ordonna de me soumettre. Mes sentiments exaltés firent place à des torrents de larmes. Je représentai à l’abbé Egault qu’il m’avait appris le latin ; que j’étais son écolier, son disciple, son enfant ; qu’il ne voudrait pas déshonorer son élève, et me rendre la vue de mes compagnons insupportable, qu’il pouvait me mettre en prison, au pain et à l’eau, me priver de mes récréations, me charger de pensums ; que je lui saurais gré de cette clémence et l’en aimerais davantage. Je tombai à ses genoux, je joignis les mains, je le suppliai par Jésus-Christ de m’épargner : il demeura sourd à mes prières. Je me levai plein de rage, et lui lançai dans les jambes un coup de pied si rude qu’il en poussa un cri. Il court en clochant à la porte de sa chambre, la ferme à double tour et revient sur moi. Je me retranche derrière son lit, il m’allonge à travers le lit des coups de férule. Je m’entortille dans la couverture, et, m’animant au combat, je m’écrie :
Macte animo, generose puer !
Cette érudition de grimaud fit rire malgré lui mon ennemi ; il parla d’armistice : nous conclûmes un traité ; je convins de m’en rapporter à l’arbitrage du principal. Sans me donner gain de cause, le principal me voulut bien soustraire à la punition que j’avais repoussée. Quand l’excellent prêtre prononça mon acquittement, je baisai la manche de sa robe avec une telle effusion de cœur et de reconnaissance, qu’il ne se put empêcher de me donner sa bénédiction. Ainsi se termina le premier combat que me fit rendre cet honneur devenu l’idole de ma vie et auquel j’ai tant de fois sacrifié repos, plaisir et fortune.

Voilà ce que les universitaires considèrent comme de la vanité.


(La photographie de Pierre Guyotat est d'Olivier Roller.)