En bas de chez Nasir, on parle encore de l’été 1977, de l’inoubliable canicule où le tueur en série « Le fils de Sam » exécuta des femmes en série tout en écrivant à la police et à la presse, plongeant la ville dans la paranoïa, avant d’être jugé sain d’esprit par les experts et d’être envoyé sur l’île de Rikers à perpétuité.
Le petit Nasir a neuf ans, il est le plus bel enfant de la cité. C’est le fils du jazzman et de la belle Anne, sosie noire de Liz Taylor.
La séquence où Al Pacino lit « Le monde est à toi » sur un dirigeable qui traverse le ciel noir marquera Nasir à vie. Sa mère Anne lui dit un jour : « Petit nègre chéri tu pourrais être le Christ ! » Nasir imagina le Christ portant des diamants. Ce n’était pas ainsi que sa mère le voyait.
Nasir rêve à la gloire devant le petit écran. Il se dit que Quincy Jones a le même nom de famille que lui. Qu’ils sont liés, que c’est un signe. Son père, né Charles Jones le troisième, dans le Mississipi et débarqué à New York, jeune et fou, pour jouer de sa trompette et du cornet, lui a déjà appris l’origine de leur nom. Un nom de maître d’esclaves. Ensuite il lui a donné la biographie de Malcolm X par Alex Haley en lui conseillant de la lire. Il dira, les yeux injectés de sang : « Nasir, sois ton propre boss, garde ton intégrité à n’importe quel prix. » Il lui apprendra aussi que le blues vient du gospel et que le gospel vient du blues.
Charles Jones le troisième avait changé son nom en Olu Dara. Il n’est pas souvent à la maison. Avec son fils, plus de vingt ans plus tard, il chantera : « J’ai été en Arabie saoudite, au Mozambique, à Madagascar, à Paris, en Grèce, mais nous vivions au cœur de l’Afrique, plus connu sous le nom de Queensbridge. » Cette chanson a été reprise dans le film du fils Audiard Un prophète. La relation entre Nasir et son père est difficile. Devenu adulte et fort de son statut de vedette, Nasir obtiendra un contrat pour lui. Puis il se tatouera « Fils de Dieu » sur le ventre.
Nas mange la nourriture de la supérette C’Town. Il y a une cassette vidéo de New York New York de Scorsese sur la table basse. Il baisse le volume du 45 tours des Mary Jane Girls, qui fait ici office de silence, et augmente celui de la télévision. Le sofa est marqué de brûlures de cigarette. Michael Jackson est le premier nègre à passer sur MTV. Sur une autre chaîne la série qu’il adore, Chips, a commencé. Mais Michael Jackson l’emporte. Dehors, « les matins sont marron comme le haschich », écrira-t-il. Nasir sait qu’il est pauvre. C’est pour cela qu’il doit enjamber des toxicos en sortant de chez lui.
On le jalouse déjà. Les traits de son visage sont parfaits. Il porte des Adidas et un feutre anglais Bailey. C’est le style des Run-DMC, dont le premier album ne va pas tarder à sortir. Il les mime devant le miroir. À l’école, les professeurs prétendent que les enfants sont dyslexiques, comme le fils aîné du docteur Huxtable dans le Cosby Show. Nas n’aime pas l’école et la quittera au milieu du collège, jeune cas social influencé par une jeune droguée, sa petite Elvira à lui, qu’il aimera et qui lui brisera le cœur. Plus tard, si le rap ne donne rien, l’île carcérale au large du port lui réservera une cellule. Mais Nasir écrit déjà. Dans les festivals, il a encore peur de prendre le micro, « effrayé que les nègres ne comprennent pas », mais il se décide et se met bientôt à rapper « devant plus de nègres que dans les galères d’esclaves ». Il traîne avec les anciens qui vendent encore de l’héro, un poison qui passe de mode avant de revenir comme les pantalons pattes d’eph’. Ils ont connu l’époque de Nicky Barnes et la racontent à Nasir. Ce seigneur de l’héroïne avait offert à la rue des voitures et des zombis. Il fut en couverture du New York Times. Nasir boit ces histoires : celles de Pistol Pete, de Papy Maçon, de Prince, originaire du Queens, et de Fritz, originaire de Harlem. Et maintenant, leurs successeurs : l’équipe de Suprême, à Jamaïca Queens, Al Po, au nord de Manhattan, ainsi qu’une longue liste de légendes tristes. « La drogue a aidé le quartier à ne pas mourir de faim », écrira-t-il. Son père l’avait appelé Nasir. Tous les garçons l’appellent Nas. Il se dit que N.A.S. veut dire Nègre Anti Social. Il fume son premier cigare bon marché fourré d’herbe à onze ans : son premier blunt.
New York est ravagé. C’est l’époque où les loups traînent à Wall Street les jours de paie, s’approchant du nanti par derrière en saisissant le cash qui grossit sa poche intérieure. C’est l’époque où certains s’adonnent aux plaisirs de la meute à Central Park ou attaquent les stores à trente en repartant avec des quantités irrationnelles de polos pillés. C’est l’époque où les touristes français ne prennent pas le métro le soir car il n’y a rien de plus dangereux. En 1988, Nasir a quinze ans. Les vendeurs de crack ne feront jamais une meilleure année. C’est l’époque où Nasir écrit une demi-chanson par après-midi. Des années plus tard, Carmen, la mère de sa future fille, le cherchera lors de ses mystérieuses disparitions. Elle le retrouvera dans un appart dont elle ignorait l’existence. Pas de maîtresses, juste Nasir écrivant maladivement, au milieu de mille feuilles volantes gribouillées de vers à tort et à travers.
Nasir sort avec Carmen quand il a dix-huit ans. On dit de lui qu’il est le gosse le plus intelligent des cités de Queensbridge. Il est aussi le plus mignon. Son visage d’enfant parfait est percé de ses yeux cruels. Carmen s’en fout. Elle sort avec un dealer. Nas fait parler de lui. On l’écoute partout. On le compare au grand Rakim, rappeur légendaire natif du Queens lui aussi et fils de chanteuse. Il paraît que DJ Premier et Pete Rock s’intéressent à lui pour faire leur grand hold-up. Les rumeurs sont vraies. Nasir et Carmen font l’amour sur le sofa de sa mère. Ils ont une fille. Pendant que Nasir enregistre son album avec les producteurs de rap les plus respectés, ils ne se voient pas pendant un mois entier. Carmen se dit qu’elle l’aime. Tout le monde le sait promis à quelque chose qui sortirait de l’ordinaire. Nasir se dit que « s’il ne fait rien d’irrationnel il vivra pour toujours ». Les mecs de son âge sont dévorés par l’envie. On parle de lui comme d’une étoile, comme du prochain Rakim. Celui qui a signé le premier contrat à six zéros de l’histoire de cette histoire de nègres qu’est le rap. On est convaincu qu’il fera fortune. Nasir enregistre Illmatic. Il ne se doute pas qu’il enregistre son plus grand disque. Qu’à partir de là on ne lui parlera plus que de ce disque malgré les autres, malgré tout. Il ne se doute pas qu’il sera toujours ce Nasir-là. Ses rêves sont simples : être frais comme un dealer de blanche, conduire des bolides où les filles pourraient fumer l’herbe sacrée et vivre la belle vie, sans avoir à faire pleurer sa mère parce qu’il est en première page d’un torchon pour meurtre.
Un soir, il se produit au Fever, célèbre club de la Pomme. Il se ramène avec une dizaine de mecs. La plupart sont laids. Son pote aux traits fins d’Indien porte une lampe frontale de chantier, ils ont l’allure pauvre. Mais Nasir porte une chaîne en or. Le fils du jazzman est défoncé et tout ce petit monde voudrait sa place, bien que la haine soit encore imperceptible, dans la fumée et la jeunesse et la camaraderie imbibée. La maison offre à Nas un magnum de Moët. Il ne peut ignorer le regard de l’un d’entre eux quand il fait péter le bouchon. Les espoirs secrets des autres ne sont pas définitivement déçus. Ils représentent Queensbridge. Ils beuglent leur soutien à Nas dans l’argot du Queens. Ils ressemblent à ce à quoi ressembleront d’autres Noirs partout sur terre jusqu’à la fin du siècle et au-delà, puisqu’ils feront de leurs jeans larges et de leurs couvre-chefs hasardeux l’uniforme des nègres à travers le monde, ceux qui rêvent encore du rêve américain. Ils sont des idoles aussi. De second rang. Ce soir-là au Fever, Nasir donne sa première interview. Il est le seul à ne pas rire. Le plus âgé de l’équipe, un mâle barbu qui a bien plus de trente ans (tandis que Nasir n’en a que dix-huit), feint d’être ailleurs alors qu’il s’accroche au phénomène, du mieux qu’il peut. Le regard de Nas est impitoyable. Ses traits sont trop délicats. Il est le plus beau mec de tout Queensbridge. Beau comme une belle chanson. Le journaliste brûle de lui demander ce que ça fait d’être une légende vivante mais, devant cet enfant, il s’embrouille et emploie le terme de « prodige vivant ». Nasir, qui avait préparé cette réponse, bégaie aussi : « C’est un prod… C’est une bénédiction… Je suis un produit du Hip-Hop, tu vois ce que je veux dire ? Je suis un produit à la fois de la vieille école et du plus nouveau de la nouvelle. » Quand le journaliste demande avec qui il voudrait bosser dans le futur, il répond : « Les Beatles » avant de reculer devant le petit rire de surprise de l’autre côté du micro : « Nan, j’rigole. »
En 1993, Nasir sort le premier single de son premier album en k7 et cd, « It Ain’t Hard to Tell », à partir d’un sample de « Human Nature » de Michael Jackson et Quincy Jones. Le rap est partout dans les rues. Il sort des voitures et des stores. Il est aux étages, sur le porche, et a triomphé du vacarme des films de Kung-fu. Dans toutes les cités, dans tous les festivals, dans les parcs, on a vu grossir les rangs des gods, surnommés les « cinq pour cent ». Les gods prétendaient représenter les cinq pour cent de la communauté noire, destinés à la guider. Ils appellent les femmes earths : ils considèrent que l’homme nègre est Dieu fait homme et que la femme noire est sa terre mère.
Le succès critique du premier album de Nas est incontestable. Il fait partie de l’élite new-yorkaise des nègres, avec Biggie, Puff Daddy, le Wu-Tang Clan, dont Ghostface et Raekwon sont ses amis, et Mobb Deep, qui vient du Queens également. Les Wu-Tang viennent de l’île de Staten. Ils appellent leur île Shaolin et disent « crème » pour dire « fric ». Mobb Deep est un groupe de nains surdoués, ultra-respectés pour toujours, sans doute grâce à la mystérieuse narration et à la diction de Prodigy, dont l’anguille sous roche, hormis la taille si terre à terre, est une drépanocytose – une certaine idée de la souffrance. Leur musique est sombre ; elle rappellera aux banlieusards français la grisaille particulière de leur vie en dehors de toute mutation du rap. Ils se produisent dans les boîtes de nuit, les campus, et deviennent les idoles de l’underground dans toutes les villes, même celles où il n’y a pas de nègres. Les magazines vivent leur grande époque. Nasir a l’opportunité de faire un deuxième album vendeur, c’est-à-dire qui plaira aux filles et aux adolescents blancs tout en conservant un public nègre qui propage ce son à même la rue. Il sort en 1996 et dépasse le million de ventes.
Dans son interview au Fever, le journaliste avait demandé à Nasir ce qu’il pensait de la tendance commerciale que pouvait prendre le rap, notamment par le biais des collaborations avec les chanteuses de R’n’B. Il avait répondu qu’à partir du moment où c’était intelligent et que ça sonnait bien, il n’était pas contre et qu’il pourrait bien l’envisager pour lui-même. Et c’est ce qu’il fait. Le premier single de son deuxième album se terminera par : « Un voyou change, l’amour change et les meilleurs amis deviennent des étrangers. »

Jay-Z, de Brooklyn, sortira son premier album en même temps que le deuxième de Nasir. Il avait étudié le Illmatic de Nasir et aurait aimé que le prodige vivant chante sur l’album qu’il préparait, qu’il rêvait. Mais Nasir l’ignore et ne lui répond pas. Il le trouve laid et fourbe. Nasir ne l’aime pas. Jay-Z a cinq ans de plus que lui, il le trouve un peu boudeur. Nasir a eu un père. Pas lui. Nasir se laisse souvent aller à parler à la troisième personne. Nasir parle de Nas. Jay-Z dira « je ». En écoutant Nas en boucle, Jay-Z s’était résolu à ralentir son flow, qu’il faisait courir le plus vite possible pour satisfaire son trop-plein cérébral et aiguiser sa diction. Mais on ne le comprenait pas. Il avait renoncé tout en sachant qu’il avait développé une vitesse qui pourrait s’exprimer autrement que par la rapidité du flot. On ne faisait qu’admirer sa maîtrise, alors : « Oui, se disait-il, désormais ils comprendront tout » et il se mit à ressentir le flottement de Néo dans Matrix. L’ouïe des autres nègres ou des Blancs était si lente, si grossière. Lui entendait tout, et il écoutait plus. En admirant Nas, il avait compris que lui aussi ferait un album-concept inspiré du personnage qu’il était, qu’il était presque, qu’il voulait devenir et qu’il était en train de devenir, comme David Bowie avait fait avec Ziggy Stardust. Mais il se dit qu’il ferait mieux que Nas. Il le savait. Dans son Illmatic, Nasir parlait déjà du crime au passé. Nasir ne le comprend pas encore. Connaissait-il la souffrance du rejet, de la laideur crasse, la sensation d’oppression que l’échec insuffle ? Non, pas encore. Il connaissait la pauvreté, certes, et découvrait la trahison. Il faudra qu’il découvre que sa Carmen aussi le trompe, et avec Jay-Z, pour réaliser que le temps des concerts dans les parcs est passé. Il ne suffira plus de dire « Je suis un as quand j’affronte la basse. Le quarantième bât’ est la place d’où me tombe la grâce ». Il ne pourrait plus jamais écrire ce genre de rimes innocentes. Nasir comprend que Carmen ne lui a jamais pardonné le parfum d’une autre femme sur son col, le jour de la naissance de leur fille. Quand il apprend que Carmen voit Jay, il la harcèle pour qu’elle lui donne son adresse. « Mais j’avais peur qu’il le tue. Je sais qu’il l’aurait fait. J’avais peur de ce qu’il ferait », dira-t-elle. Carmen raconte que, plus jeunes, quand Nasir découvrit que son oncle la battait, il partit avec son ami Horse lui rompre les côtes. Elle écrira que Nas est courageux, que Jay-Z est un lâche. Elle écrira que Nasir lui faisait mieux l’amour et que Jay la léchait mieux. En 1999, Jay-Z est multi-disques de platine. Il a sorti un album par an depuis 1996. Nasir n’en a sorti aucun. « Il a du mal à respirer. Il les imagine en train de faire des bruits, se frotter, s’embrasser. Crier… Sans parler de là où sa bouche a trempé. »
Et pourtant le gros juif lui avait bien dit, à Scarface : « Il ne faut jamais sous-estimer la rapacité de l’adversaire. » Dans « Black Girl Lost », sur l’album It Was Written, Nasir retranscrit une conversation téléphonique entre deux femmes :
« — Allo !
— Ey, quoi de neuf chérie ?
— Oh bof rien… Ce nègre est encore là à nous casser les pieds avec sa vieille rengaine de retour en Afrique natale.
— Quoi cette histoire de Dieu fait homme ?
— Ouais, ces conneries. Ben moi j’essaye d’en sortir.
— Je sais, je sais… Tu sais que c’est la soirée du siècle ce soir ?
— Ah bon, c’est vrai ? Où ?
— Tu sais bien, là où les vrais nègres font péter le Cristal… Pas ce truc blanc.
— Ha ! Ha ! T’as raison. Ils sont où les vrais nègres ? »
Cette jalousie que Nasir voyait partout, ne la ressent-il jamais lui-même ?
Nasir retrouvera dans l’un de ses cartons remplis de cahiers le texte suivant, adressé à sa fille :
« Je suis jaloux de toi. Comment est-il possible que tu sois si belle ?
Tu sens la fraîcheur, si jeune et intelligente quand moi je ne fais que stresser.
Je t’envie parce que tu n’as qu’à sourire et les choses viennent vers toi.
“Une enfant si innocente” diraient certains.
Si je m’énerve c’est que j’aimerais qu’on me traite comme toi.
Comme une étoile, sans le moindre souci au monde, jusqu’ici.
Mais attends une minute, nous avons tous les deux besoin de l’attention de ta mère.
Je dois être fou d’être jaloux de mon propre enfant. »
Ensuite, il dira : « Ce n’est pas possible, ça ne peut pas être mon cahier. Moi, écrire ces conneries ? » Son pote rigolera et Nasir lui enverra un : « Kriss, pourquoi tu te marres ? T’es vraiment un rigolo toi. »

Jay-Z n’écrit plus ses textes depuis des années. Il a supprimé cet intermédiaire définitivement. Il mémorise ses rimes. Nas est toujours graphomane et il fume même dans son sommeil. Jay-Z ne fume pas. Il aime le champagne, le Cristal doré. Jay-Z avait investi dans la coke et ce fut l’une des décisions les plus intelligentes de sa vie. Avec l’argent qu’il en a tiré, il s’est autoproduit. Jay-Z avait cessé de rêver. Un certain Damon Dash, de Harlem, avait cru en lui. Un certain Biggz aussi. Nas voyait ses amis le décevoir jour après jour après jour, sans fin. Il écrit cette chanson, qu’il prétendra par la suite regretter : « Quand les nègres ne te regardent pas les yeux dans les yeux. Quand ils te mentent. Qu’ils veulent se défoncer avec toi. Essayent de manger le fruit de ton labeur et prendre ce qu’il y a sur la table. Parce qu’ils n’ont pas ta vision ne comprennent pas ta mission : Rentrer dans l’histoire. Je t’ai fait croquer. C’est moi qui t’ai initié au confort. Me passer dessus c’est comme tirer sur toi-même. Tu veux monter trop vite. Maintenant fais-le seul ! Tu n’es qu’une merde à présent !
Toi qui étais tellement super fort, pourquoi tu n’as jamais rien sorti ? Où est ta clique maintenant ? Où est ta place ? Sur le siège arrière enragé que je… »
Nasir se sent « baisé, laissé pour mort, dégradé et oublié. La chance l’a lâché, ils espèrent qu’il en crève, mort et putréfié. Il sent qu’on lui a pissé dessus, chié dessus, qu’on a craché sur sa tombe. On parle de lui, on rit dans son dos mais devant lui on ne lui souhaite que du bien. »
Une nouvelle chanson de Jay menace Nas. Elle vise Mobb Deep, du Queens. Mais Jay mentionne Nas. Au même moment, Nasir entre en studio. Techniquement, peut-il tuer celui qui l’avait admiré dix ans plus tôt ? C’est peu probable. Jay-Z est devenu celui qu’il n’était pas. Il « vit » ses premières chansons. La mère de Nasir meurt. Des avions tombent du ciel. L’album de Jay-Z sort le 11 septembre 2001. Nas veut sa peau. Jay-Z contrôle New York depuis 1998. On n’entend que lui. Partout. Tout le temps. La compétition n’arrive pas à l’atteindre, il est si haut, si hautain. La ville est paralysée. On l’aime et on le hait. On ne voit que lui. Quand Nas débarque avec « Ether » et lui signifie par cette chanson qu’il n’arrive pas à croire que lui, Jay, qui l’avait si lourdement admiré, lui parmi tous, ose parler de lui, Nasir, New York retient son souffle. Elle appelle cette chanson « Fuck Jay-Z » :
« Tu traites avec les émotions comme le font les chiennes.
Ce qui est triste, c’est que je t’aime, tu es mon frère.
Tu as vendu ton âme pour la richesse.
Mon fils, je t’ai vu grandir pour devenir célèbre.
Aujourd’hui je souris comme un père fier, qui regarde son seul fils qui a réussi.
En 88 on te recherchait dans ton bâtiment.
Tu as appelé chez moi et je ne t’avais jamais donné mes numéros.
Tout ce que j’ai fait c’est te donner un style pour que tu puisses en vivre.
Tu me faisais de grands sourires, heureux de partager le pain avec le frère. »
New York célèbre Nas. Nasir qui se prenait pour Jésus est David et New York exulte de voir Goliath essuyer sa première défaite. Nas fait ce dont rêvaient tous les rappeurs. Tuer le boss. Le peuple se met à aimer Nas à nouveau. Jay-Z est officiellement terrassé. La chanson passe partout. C’est le clash le plus célèbre depuis 1979. Carmen entend la chanson de Nas. Elle l’appelle et lui dit qu’elle l’aime. Quelques années plus tard, Nas sortira un single intitulé « Hero ». Comme d’habitude. Très bien, incontestablement. Mais raté. Jay épouse « la » chanteuse, Beyonce. Nas épouse une chanteuse parmi d’autres, Kelis. La chanteuse de Nas veut divorcer malgré le fils qu’elle lui donne et lui réclame 55 000 dollars par mois avant de reculer devant la réaction des nègres in et hors showbiz. D’aucuns disent que Nas est sorti vainqueur, et pourtant les rimes de celui qu’on voulait voir perdre sont un vrai poison pour Nasir. Il n’en parle jamais. Jay-Z avait balancé :
« Ton cœur pompe de la gelée de fruits. Tu es un doux. Donc oui, j’ai samplé ta voix, tu l’utilisais mal. Tu en as fait une belle phrase. J’en ai fait une belle chanson. Quatre albums en dix ans ? Je pourrais diviser. Ça fait un, disons deux, deux de tes trucs étaient corrects. L’un était… Bof. L’autre était Illmatic.
Ça fait une moyenne d’un album brûlant tous les dix ans.
Et ça c’est lâche.
Quand tes mensonges s’arrêtent-ils ? Quand la vérité commence-t-elle ?
Ou alors est-ce que tout ceci n’importe pas ? Ça doit te faire mal : Je suis le rappeur préféré de la mère de ta fille. Et demande à ta copine actuelle. Elle sait où sont les vrais nègres. Tu sais bien. Moi je ne pèse qu’une centaine de millions de dollars. Et je me brouille avec une centaine de gamins. Ce nègre n’a jamais même vendu une aspirine. (On entend un sample de la voix de Nasir : « Je m’en fous. ») J’ai joui sur le siège arrière de ta Bentley. J’ai “craché” dans ta jeep… Laissé des capotes sur le siège bébé. Voilà, les gants sont retirés. L’amour est fini. C’est ce que tu veux, quand tu veux, où tu veux. »
Pour son album de 2006, Hip Hop is Dead, Nasir enregistre une chanson avec Jay-Z. Une réconciliation politique intitulée « Black Republicans ». Le magazine Forbes classe Jay-Z dans le Top 5 des Noirs les plus riches des États-Unis. Il a atteint les huit zéros. Trois de plus que Nasir. Trois zéros énormes. Infinis. Et leur embrouille de gamins est éternelle. Le plus laid contre le plus beau. Celui qui avait un père contre celui qui n’en avait pas. Jay-Z ne porte aucun tatouage.

Nasir marche sur la Sixième Avenue. Il se dirige vers le siège social de Fox News. Il porte un tee-shirt blanc et un petit chapelet. Il a organisé un standing contre le racisme véhiculé par cette chaîne de télévision surpuissante. Nous sommes en 2008. Il rejoint le croisement de l’Avenue of the Americas. Son album, qui devait s’appeler N.E.G.R.O., va sortir cet été. À Washington, le Congrès a téléphoné à Colombia, Los Angeles, pour faire interdire ce titre. Sur la pochette, Nasir porte la blessure d’un fouet en forme de « N » sur le dos. L’album n’a pas de titre, à moins qu’il s’intitule simplement N. Tous les passants nègres lui font un signe respectueux ou amical. Tous. Il sort de Hot 97, où, quinze ans après, on ne lui parle vraiment que de Illmatic. Quand Angie Martinez, la célèbre animatrice radio new-yorkaise, lui a demandé quelle était sa chanson préférée dans son premier album, il a répondu « New York State of Mind ». Il a ajouté que tout aurait pu finir là. Nasir aurait aimé s’asseoir au Sénat et dire au gouvernement entier : « Vous ne traitez pas les femmes correctement. Elles lisent dans la bible et croient être la raison du péché sur terre. Vous vous êtes joués d’elles avec un tablier, ce sont elles les négros ici. » Finalement Nasir avait bien quelque chose du nègre prêcheur. Ceux qui parlent aux ignorants à même la rue, surélevés, éloquents, qui parviennent à agir sur l’océan des passants, lui donner une forme, le contrôler, le faire bouger et rugir. Nasir sait qu’il fait partie des luminescents. Son miroir seul le lui avait dit. Mais il voulait plus.
Pas beaucoup plus. Il aurait souhaité avoir davantage écrit dans ses cahiers. Nasir ne prend jamais de photos. La rue prétend l’aimer mais lui préfère celui qui jadis avait été « l’esclave d’une page de son cahier ». Queensbridge ne changera pas. « Certains nègres pourraient y discuter avec des menteurs toute la journée et le temps passe. » Nasir avait écrit : « Tôt ou tard nous verrons bien qui est le prophète. » Il monte sur l’estrade et commence son discours. Il demande à Fox de cesser ses attaques contre Barack et Michelle et tous les autres nègres. On l’applaudit, on lui demande de parler plus fort. Des journalistes rient d’autre chose. Nas pense aux cités du Queens. Il y est reconnu comme celui qui a sauvé leur honneur pour toujours, comme un héros. Un vrai. Il se demande où en sont réellement les nègres de leur sauvagerie. Il se demande ce qu’il adviendra quand l’empire s’écroulera. Quelques années auparavant, sur le tournage d’un clip, il avait dit à un gosse africain : « L’Amérique, ce n’est pas ce que tu crois. » Le petit avait répondu : « Alors c’est quoi ? » Nasir lui avait souri. Le petit aussi avait les dents blanches. La foule applaudit Nas, qui a fumé avant de parler, comme toujours. Il pense à sa femme, à sa réconciliation fragile. Parfois il pense à la première qui lui a brisé le cœur, quand il était encore en cours, la première, sa Michelle Pfeiffer à lui, sa première Elvira. Sur le chemin du retour, dans la voiture, à un feu rouge, ses yeux impitoyables tombent sur une affiche « Hip Hop is Alive » et Nasir se demande s’il vit encore et si aucun homme mérite la gloire. Quelques années plus tôt, il avait écrit :
« Cette histoire de Roi de New York ne dure que quinze minutes.
Chaque nègre s’y brûle, mais finalement ce qui compte c’est ce que tu en as fait. »