44. RL 42. Henry David Thoreau, Ralph Waldo Emerson, Correspondance
Par La rédaction, le lundi 28 décembre 2009 | Critique/Archives :: #44 :: rss
Rubrique "Notes de lecture/La rentrée de janvier".
Henry David Thoreau, Ralph Waldo Emerson, Correspondance, traduit de l’anglais par Thierry Gillybœuf (édition bilingue), Éditions du Sandre, 290 pages, 28 euros
par Julien Pessot
Ce qu’il y a de fascinant avec la correspondance entre deux éminents esprits, ce n’est pas l’opportunité qu’on fait souvent miroiter de découvrir la genèse de leurs grands concepts ou de leurs grands desseins – c’est dans les brouillons des œuvres qu’il faut chercher cela – mais l’ouverture faite à travers la « croûte de la renommée », comme disait Valéry. Dans les lettres, on est quotidien, affectif, trivial : on découvre une proximité et surtout une manière de concevoir et de pratiquer l’intimité qui est à chaque fois originale. L’écriture privée et libre de la lettre ne s’embarrasse pas des mêmes contraintes que le texte publié. Il n’y a pas de censure, pas d’interdits, pas de bienséance. On entre dans une sphère toute particulière qui nous révèle, bien plus que les dessous de l’œuvre, ce qui fait l’homme.
À ce titre, outre le fait qu’elle soit bilingue, cette édition de la correspondance entre Thoreau et Emerson aux Éditions du Sandre possède un charme singulier. Transcendantalisme : derrière ce vilain mot se cache l’effort atypique d’un cercle d’érudits américains qui ont cherché à fonder leur religion et leur philosophie sur un rapport renouvelé avec la nature, un rapport actif, en dehors de toute contemplation, qui s’élèverait contre les complexités d’une société qui ne cesse de dérouter l’homme. L’ambition intellectuelle de ces deux hommes : réunir en un tout cohérent au service de l’action leur passion pour les romantiques allemands, l’individualisme, la communion avec la nature. Entre la cabane de Thoreau au fond des bois, la paisible ville de Concord où ont été tirés les premiers coups de l’Indépendance, les grands engagements abolitionnistes qui préfigurent, déjà, la guerre de Sécession, l’écrivain devient le moteur de la société et la source de son renouveau, via la figure du héros indépendant.
Mais ce que révèlent ces lettres, c’est la portée philosophique de leur relation : être ami, c’est aussi être allié dans l’action politique, publique, les deux dimensions, personnelle et politique, se superposant en un réseau complexe d’affinités.
« Une personne sublime ne peut proposer de meilleur présent que sa confiance pleine et entière : aucun autre n’exalte autant le donneur et le receveur, car il fait naître une authentique gratitude. Il est sans aucun doute essentiel pour l’amitié qu’une confiance vitale se soit établie mutuellement. » (Thoreau)
C’est là la première école de civilité, le moment crucial pour ces penseurs de l’action et du politique, moment où il apparaît que l’amitié concentre en elle le germe de la sociabilité et de la compassion : « Nous avons toujours l’air de vivre à deux doigts d’une relation pure et noble qui rendrait dérisoires les maux et la trivialité de l’existence. » Emerson, le conférencier et théoricien, et Thoreau, le praticien emporté : un couple enthousiaste qui supplante la communauté intellectuelle et fait sortir la pensée des cercles érudits pour la replacer au cœur de la nature. Si Nature d’Emerson constitue le texte fondateur du groupe transcendantaliste, ces lettres forment une sorte de testament spirituel, en faisant mieux ressortir que toute autre œuvre les troubles et les sentiments qui président aussi à la conduite de cette entreprise intellectuelle. Tout se joue dans l’instant où la confiance s’accorde : deux penseurs, avec leurs œuvres, leurs convictions et leurs aspirations, se rencontrent et finissent par unir leurs destins. Entre-temps, un soin porté à l’autre et une attention soutenue, de tous les jours, qui puisent au fond d’une commune volonté de penser et d’agir. C’est bien à cela que ces lettres nous convient : au partage de cette union.
« La confiance est une chose bien subtile ! La raison n’y entre pas, et même si elle a été mal placée, il ne faut jamais en redouter les conséquences. Mais il s’est pourtant passé quelque chose. » (Thoreau)

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