À ce titre, outre le fait qu’elle soit bilingue, cette édition de la correspondance entre Thoreau et Emerson aux Éditions du Sandre possède un charme singulier. Transcendantalisme : derrière ce vilain mot se cache l’effort atypique d’un cercle d’érudits américains qui ont cherché à fonder leur religion et leur philosophie sur un rapport renouvelé avec la nature, un rapport actif, en dehors de toute contemplation, qui s’élèverait contre les complexités d’une société qui ne cesse de dérouter l’homme. L’ambition intellectuelle de ces deux hommes : réunir en un tout cohérent au service de l’action leur passion pour les romantiques allemands, l’individualisme, la communion avec la nature. Entre la cabane de Thoreau au fond des bois, la paisible ville de Concord où ont été tirés les premiers coups de l’Indépendance, les grands engagements abolitionnistes qui préfigurent, déjà, la guerre de Sécession, l’écrivain devient le moteur de la société et la source de son renouveau, via la figure du héros indépendant.
Mais ce que révèlent ces lettres, c’est la portée philosophique de leur relation : être ami, c’est aussi être allié dans l’action politique, publique, les deux dimensions, personnelle et politique, se superposant en un réseau complexe d’affinités.
« Une personne sublime ne peut proposer de meilleur présent que sa confiance pleine et entière : aucun autre n’exalte autant le donneur et le receveur, car il fait naître une authentique gratitude. Il est sans aucun doute essentiel pour l’amitié qu’une confiance vitale se soit établie mutuellement. » (Thoreau)
C’est là la première école de civilité, le moment crucial pour ces penseurs de l’action et du politique, moment où il apparaît que l’amitié concentre en elle le germe de la sociabilité et de la compassion : « Nous avons toujours l’air de vivre à deux doigts d’une relation pure et noble qui rendrait dérisoires les maux et la trivialité de l’existence. » Emerson, le conférencier et théoricien, et Thoreau, le praticien emporté : un couple enthousiaste qui supplante la communauté intellectuelle et fait sortir la pensée des cercles érudits pour la replacer au cœur de la nature. Si Nature d’Emerson constitue le texte fondateur du groupe transcendantaliste, ces lettres forment une sorte de testament spirituel, en faisant mieux ressortir que toute autre œuvre les troubles et les sentiments qui président aussi à la conduite de cette entreprise intellectuelle. Tout se joue dans l’instant où la confiance s’accorde : deux penseurs, avec leurs œuvres, leurs convictions et leurs aspirations, se rencontrent et finissent par unir leurs destins. Entre-temps, un soin porté à l’autre et une attention soutenue, de tous les jours, qui puisent au fond d’une commune volonté de penser et d’agir. C’est bien à cela que ces lettres nous convient : au partage de cette union.
« La confiance est une chose bien subtile ! La raison n’y entre pas, et même si elle a été mal placée, il ne faut jamais en redouter les conséquences. Mais il s’est pourtant passé quelque chose. » (Thoreau)