39. RL 42. Jacques Chessex, Le Dernier Crâne de M. de Sade
Par La rédaction, le lundi 28 décembre 2009 | Critique/Archives :: #39 :: rss
Rubrique "Notes de lecture/La rentrée de janvier".
Nous apprenions avec tristesse, en octobre, la mort soudaine du grand écrivain suisse Jacques Chessex, dont paraîtra début janvier le premier posthume, dont nous tenions à rendre compte, en manière d'hommage ; d'autres occasions s'offriront bien sûr de revenir sur cette œuvre importante.
Jacques Chessex, Le Dernier Crâne de M. de Sade, Grasset, 172 pages, 12 euros
par Ania Vercasson
« Ma démarche n’est pas esthétique, elle est joyeuse et funèbre. Je ne crains pas d’être simultanément dans la révulsion, l’horreur et l’attirance, la fascination », disait Jacques Chessex lors d’une interview.
Le Dernier Crâne de M. de Sade s’offre comme l’ultime roman de l’écrivain suisse, décédé en octobre dernier, et, sans nul doute, il offre la réalisation ultime de cette démarche joyeuse et funèbre, dans la révulsion, l’attirance, l’horreur et la fascination.
L’histoire commence à l’été 1914, près des collines et des vallonnements de la Marne, puis s’étire aux derniers mois de Donatien Alphonse François, marquis de Sade, sous la langueur de l’automne et de son ciel transparent. Ce dernier, après une vie tumultueuse, est enfermé depuis plus de onze ans à l’hospice aux bruits inquiétants de Charenton, au deuxième étage de l’aile droite, au-dessus de l’infirmerie. L’œil bleu de Sade, giclant de rage, se promène dans les couloirs où la folie gagne. C’est alors, entre répulsion et fascination, que Chessex nous invite dans l’antre ultime, intime et encore perverse, malade, de ce plus sombrement illustre patient. Au fil des « visiteurs », le lecteur est tour à tour confronté au Sade intimiste, raffolant des « chambres », à entendre comme « une série de cochonneries réciproques avec Madeleine », la fille d’une infirmière de l’hospice qui fait régulièrement son « service » auprès du marquis ; au Sade angoissé qui confie au médecin Doucet, fasciné par son patient, puis au jeune Ramon, passionné par son patient, son testament, leur faisant jurer la non-autopsie de son corps et l’absence de croix sur sa tombe… Entre stupeur et admiration, on perçoit des bouts de vie du marquis, à propos duquel Doucet remarquait la « fantastique ressemblance de l’homme et de la légende », sa folie d’écriture, des détails anodins, son délire comptable. En effet, le goût prononcé de Sade pour la provocation et les pouvoirs que la légende – noire de surcroît – lui prête ont vite apporté cette vision du pensionnaire « possédé », dont émanait, de temps à autre, cette fameuse « bulle » luisante et crépitante, ce nuage de souffre et cette infernale braise qui osaient roussir les pans de la soutane de l’abbé. Quand Sade ne devient pas, selon les croyances, figure mystique et diabolique narguant Dieu et ses institutions.
Mais maintenant, Sade est gros. Le corps est vicié des aventures et des obscénités, il est en ruine. Tout le corps est atteint. Les blasphèmes et les injures se mêlent aux glaires roses et à la toux chargée qui emplissent en abondance le crachoir déjà trop plein de la chambre. Les coliques succèdent aux vertiges et aux délires ; l’homme aux ulcères variqueux titube et étouffe de rage ; les râles, les vociférations ou les cris bestiaux font écho aux rêves hantés du marquis, visité par le succube. Le marquis n’est déjà plus « l’arrogant aristocrate de la légende, mais un vieux corps écailleux et rouge ». Les tableaux successifs, historiques ou poétiques, nous livrent en pleine face cette « grosse chair extasiée et rougeoyante, cette lascivité porcine, râlante, grognante, ce tas de viande qui halète et se pâme sous le boutoir ». À cette déchéance s’oppose et se lie le corps vorace et nerveux de la jeune Madeleine. Elle est de ces chairs qui servent à prolonger encore l’existence. La « petite », comme Sade la nomme dans son Journal, est propice aux « scènes sales », dont le spectacle agira peut-être sur les consciences de « nos » lecteurs.
Mais le marquis de Sade reste fier et furieux. Sa parole est tranchante et acérée, ses dires brûlent, faisant jaillir la liberté qui écroule les murs de l’enfermement ; le regard fulgure et convainc encore. Et ce « saint » de proclamer qu’« on aurait son corps, pas sa tête ».
Du corps ruiné au crâne vénéré : fiction, légende, rêve et désir de possession, on suit les funestes péripéties du crâne de ce Sade anéanti et fulminant, passant de main en main, jusqu’au dernier avatar, authentique et sacré, retrouvé par le narrateur « ressemblant fortement à l’auteur » en Suisse. Dans les mains de Chessex, ce crâne quitte la légende et bascule entièrement dans la fiction. S’engage alors une histoire fascinante, pleine de rebondissements comme d’effroi, de stupeur, d’amusement(s), d’exploits. Ce crâne aux caprices terribles, maintes fois perdu et retrouvé, mène à un long parcours ponctué de crimes et d’événements bizarres. La relique semble posséder un pouvoir maléfique susceptible d’influencer l’environnement et les gens qui l’entourent, comme possédés par l’esprit malfaisant et avisé de Sade. Et ce crâne qui ne cesse de voyager, support de théories et de croyances « étranges », jusqu’à sa découverte par le narrateur, enchanté d’être à son tour la victime des pouvoirs de son « insistante relique » à laquelle il rendra l’exercice de la liberté. Le passage d’une main à l’autre s’opère comme une comptine ironique, un long fil d’humour « noir et saillant » qui cherche, dans les derniers instants, à interroger la mort, l’étudier, mais aussi la narguer comme pour mieux apprendre à mourir. Travail d’écrivain maléfique qui essaie, avec un sérieux amusé, de nous faire glisser à notre tour dans ce cycle infernal, face à ce crâne devant lequel la raison achoppe et s’enflamme, et qui parvient à ses fins de façon sereine, presque heureuse. Relique et vanité errante comme un objet maudit, bien que bénéfique à cet homme face à la mort, « le dernier crâne » de Chessex est un ami du néant, qui devient tour à tour succube et envoûtant, tour à tour annonciateur froid et avertissement tonitruant d’avoir bientôt à mourir.
(© photo : Philippe Maeder)

Commentaires
1. Le jeudi 31 décembre 2009 par Bravo Ania
2. Le jeudi 7 janvier 2010 par NLR
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