36. RL 42. Marie Darrieussecq, Rapport de police
Par Florent Georgesco, le mercredi 23 décembre 2009 | Critique/Archives :: #36 :: rss
Rubrique "Notes de lecture/La rentrée de janvier".
Marie Darrieussecq, Rapport de police. Accusations de plagiat et autres modes de surveillance de la fiction, P.O.L, 384 pages, 19,50 euros
Pourquoi parler d’un livre quand sa médiocrité est telle qu’on aurait voulu le refermer au bout de dix pages ? Il s’en publie tant ; on pourrait s’épargner cette peine. Mais d’abord, médiocre ou pas, lorsqu’une Marie Darrieussecq veut faire du ramdam, elle en fait et, quoi qu’on en pense, des vivats seront poussés, auxquels il est tentant de mêler son petit désaccord. Alors, on serre les mâchoires et on y va, on supporte tout : la balourdise – « L’intuition me venait qu’à devoir se justifier sans cesse de ce que l’on écrit, jusqu’à devoir prouver que l’on a bien écrit soi-même, la dépossession qui, à mon sens, est au cœur de l’écriture, est dénaturée par les accusateurs qui la voient comme vol » (p. 16), « le plagiat est un trou noir : toute écriture qui s’en approche y risque sa cohérence même, comme à se consumer à cet introuvable objet » (p. 191), ou encore : « La plagiomnie fait symptôme d’une angoisse identitaire » (p. 307) –, les clichés – « tout nouveau lecteur est un découvreur » (p. 152), « la peur de l’autre, c’est la peur de l’autre en soi » (p. 187), « À lire, on est moins seul » (p. 319), ce dernier, que suit d’ailleurs un « À lire, on pense » qui n’est pas mal non plus, étant placé à la conclusion de la conclusion, sommet intellectuel de l’ouvrage –, le nébuleux – « Au cœur de l’écriture il y a un axe vide, où le monde s’engouffre. Trouver le passage vers cette absence qui donne accès à des mondes : c’est ainsi que je conçois le fait d’écrire » (p. 310), je n’ai pas le courage de vous en donner plus –, mais aussi de permanents amalgames, des approximations qui tournent parfois en erreurs grossières, nous verrons cela, des théories fumeuses, nous l’avons déjà deviné, et de longs, de très longs résumés d’affaires de plagiat souvent bien connues, en tout cas racontées ailleurs, avec une précision et une rigueur qui manquent elles aussi à Marie Darrieussecq. En vérité, tout semble lui manquer de ce dont elle avait besoin pour mener son projet à terme. Elle voulait écrire une somme sur le plagiat. Elle a écrit une rhapsodie, une juxtaposition hasardeuse d’éléments hétéroclites rassemblés à la va comme je te pousse, dont rien n’émerge que les yeux du lecteur, maintes fois relevés, et qui préfèrent contempler le mur.
Si le lecteur replonge, c’est que, pour filer la métaphore, une puce lui est venue à l’oreille. Amalgame et rhapsodie ne sont peut-être pas, chez Darrieussecq, fruits de quelque insuffisance, échecs d’une pensée tâtonnante, ils ont leur vertu, du moins leur efficacité. Ils servent ce qu’il faut bien appeler un pouvoir, ils lui en facilitent l’exercice, ils sont ses servants et ses armes. Vous n’écraserez personne avec un raisonnement lumineux. Pour écraser, il faut commencer par obscurcir. Quand l’ennemi ne vous distingue plus, frappez. Telle est la méthode. Ou tel est le symptôme, pour parler comme l’auteur. Car il est possible qu’elle ne sache pas ce qu’elle fait, mais exprime tout cru son désir, son appétit de vaincre, qui semble immense ; peu importe, le pouvoir est devant nous, il piaffe au cœur du livre, et voilà un objet plus excitant que le livre même.
Reprenons donc, et traquons-le. Marie Darrieussecq n’a jamais été accusée de plagiat. Mais Marie NDiaye en 1998, dans Libération, et Camille Laurens en 2007, ici même, ont protesté contre la trop grande proximité, à leurs yeux, entre leurs livres et ceux qu’elle publiait alors, respectivement Naissance des fantômes et Tom est mort. L’une parlait de « singerie », l’autre d’« une sorte de plagiat psychique ». En somme : « tentative d’assassinat symbolique » (p. 18), négation, pour ces livres, du « droit d’exister » (p. 278). L’heure n’est pas aux nuances. Au détour d’une phrase, l’expression de Camille Laurens, dont Darrieussecq, qui se fait la championne de cette figure, aurait dû voir qu’elle était une métaphore, se trouve raccourcie : « Camille Laurens, m’accusant de plagiat psychique (et tant qu’à faire, de plagiat tout court)… » (p. 160). Tant qu’à faire ? Qui fait ? Nous ne le saurons pas. De même, nous ne saurons pas, si nous ne nous sommes renseignés au préalable, qu’aucune procédure judiciaire n’a été ouverte à son encontre par ses deux consœurs, comme la brutalité indignée de ses formulations le laisse pourtant croire à chaque page. Nous ne saurons pas non plus, du reste, ce que pense réellement Marie Darrieussecq de ces protestations ni quelle idée elle se fait du rapport de ses textes avec ceux des autres. Tout texte porte-t-il en palimpseste les textes d’autrui ? A-t-elle été simplement et odieusement calomniée ? Le livre entier balance entre ces deux hypothèses contradictoires, glisse de l’une à l’autre sans les discuter jamais, répétant calomnie, calomniée, calomniateurs en boucle comme des mantras tout en brodant sur le thème « il y a des idées dans l’air » (p. 148) et l’affirmation que tous les livres se ressemblent (morceau de bravoure p. 153, où des phrases de Maupassant et Steinbeck sont rapprochées sous le prétexte qu’elles contiennent quelques mots en commun ; par exemple : « Elle fixa ses regards droit sur le chemin de terre. Et une grande lassitude lui emplit les yeux » chez Steinbeck contre « En songeant à bien des souvenirs, elle le regarda longuement dans les yeux » chez Maupassant ; vous avez bien lu). Si, comme elle l’écrit, dans l’« ère » nouvelle qui s’annonce la littérature sera faite de « sampling » (p. 22), félicitons-la de son sens de l’anticipation, et considérons avec attendrissement l’ire de celles qui, sans doute attachées à de vieilles lunes, ne supportent pas d’être ainsi samplées, mais ne disons pas qu’elles la calomnient, puisque notre prophétesse de l’avenir radieux assume et s’en glorifie. Et pourtant : calomnie, calomniée, calomniateurs. On ne peut en sortir. Marie Darrieussecq, de toute évidence, ne veut pas trancher. Je le disais : commencez par obscurcir.
L’avantage est incontestable. Dans l’obscurité, tout est égal, et pour peu que vous rassembliez autour de vous Épicure, Freud, Celan, Mandelstam, Kis, Zola, Proust, Daphné Du Maurier et des dizaines d’autres auteurs de premier ordre, tous accusés de plagiat, certes dans les circonstances les plus diverses – qu’importe à ce stade ? et qu’importe le fait que Darrieussecq, elle, n’ait jamais, formellement, subi cette accusation, et n’ait connu aucune de ses conséquences concrètes ? –, vous vous retrouverez intégré à la cohorte, confondu à elle, dernier rejeton d’une longue procession de génies persécutés. Une citadelle vous ceint désormais, assiégée bien entendu ; ce n’en est que plus délicieux. Vous pouvez braver l’adversité en toute quiétude, frissonnant du plaisir d’être, comme les plus grands, victime de la bêtise et de la cruauté des hommes. « Quel lien (y a-t-il) entre les deux violences, la littéraire et la policière ? », pouvez-vous désormais vous demander, après avoir rapproché de vous les écrivains russes accusés puis exécutés par les Soviets, « quel genre de flics sont aussi les poètes ? » (p. 13). Jacques Maritain a écrit jadis un livre dont le titre est le programme de toute réflexion rigoureuse : Distinguer pour unir. Darrieussecq fait sauter le premier verbe, et crée une boucle infinie, une redondance irrémédiable. Elle unit pour unir, elle mélange pour amalgamer. Ce faisant, elle se place dans la meilleure position pour débusquer l’essence unique de ce qu’elle veut combattre : elle crée l’ennemi à mesure, selon son caprice. Elle l’accompagne d’ailleurs d’un mot, qu’elle a forgé à cette fin, plagiomnie, contraction, destinée à évoquer la calomnie, de plagiomanie, fait sur le modèle d’érotomanie. Celle-ci étant l’« illusion délirante d’être aimé », celle-là sera « le désir fou d’être plagié » (p. 9). Et ce désir traversera l’histoire, identique à lui-même, porteur de tous les interdits, censures, ostracismes, tyrannies que la littérature peut subir.
Un pouvoir, pour s’exercer, doit toujours culpabiliser ceux contre qui il s’exerce. Il vit du fantasme d’un pouvoir plus grand, nécessairement occulte (puisque inexistant), qu’il s’agit de pourchasser et de vaincre, lutte qui justifie toutes les oppressions, et toutes les surenchères dans l’oppression. Qui résiste prouve qu’il a partie liée au pouvoir occulte. Il convient, d’un point de vue qui se donne pour la vertu même, de le massacrer. Les tenants de la Terreur nous ont appris le mécanisme. Les Soviets, déjà cités, l’ont, entre autres, perfectionné. Darrieussecq, dans un domaine où par bonheur la paix règne, le caricature. Qui est l’ennemi ? Outre NDiaye et Laurens, « une partie du lectorat » (p. 236), « une certaine critique » (p. 277) et ce on vague, menaçant, qui parcourt le livre. C’est bien peu, d’accord, mais de qui est-il complice ? De tous les régimes oppressifs du passé et du présent ; des tenants de l’intolérance la plus étroite, que vient opportunément illustrer l’affaire Rushdie : on est tout aussi bien mollah, garde rouge, inquisiteur, que sais-je ? gestapiste, peut-être ? Oui, gestapiste aussi, nous le verrons. Que veut l’ennemi ? Il veut en finir avec l’imagination car, pour lui, « imaginer, c’est blasphémer » (p. 266) : le « pouvoir d’imagination est un scandale et un danger, une menace pour l’ordre, pour tous les ordres » (p. 267). Il veut restaurer un ordre moral fondé sur « la peur de ses propres fantasmes » (p. 300), interdire la fiction, rétablir le Bien et le Vrai comme critères uniques en littérature et ailleurs. Il pense qu’on n’a le droit d’écrire je que lorsqu’on raconte ce qu’on a réellement vécu, parce que le je, le moi sont absolus et sacrés ; et il entend bien interdire tout texte qui dérogerait à cette règle, dût-il révéler alors sa complicité, voire sa parenté, avec les monstres susnommés. Pourquoi l’ennemi est-il si méchant ? Que voulez-vous, il est malade. Non content d’être atteint de plagiomnie, il souffre d’une « haine de l’autre » pathologique, puisqu’elle vire aisément en « paranoïa », d’une « angoisse de dépossession », d’un « malaise identitaire » (p. 15). Il éprouve une phobie de la fiction, de l’imagination, car ces puissances permettent à l’autre de se prendre pour lui, font de l’autre un être capable de devenir « occupant (de) son moi » (p. 187).
Moyennant quoi, Marie Darrieussecq n’a plus à discuter avec ses contradicteurs. Que, lors des polémiques que ses livres ont suscitées, personne, par exemple, n’ait jamais émis la moindre opinion pouvant s’apparenter aux thèses dont je viens de dresser le tableau ne la dérange en rien. Elle voit au-delà des apparences. Elle connaît la vérité, qui est suressentielle, transcendante, cachée. De plus, on ne discute pas avec les salauds. Je disais que le pouvoir culpabilise ses adversaires : il commence par délégitimer leur parole ; tout ce qu’ils peuvent dire se définit comme ce qui ne doit pas être dit. Et, bien sûr, tout ce qu’ils peuvent dire révèle, de plus en plus et de mieux en mieux, leur saloperie intrinsèque. On ne discute pas, mais on écoute, et d’une oreille fort sensible. Rien n’est innocent, pas la plus petite nuance, pas le moindre trait stylistique ou grammatical. Qui voit l’essence voit l’autre dans ses méandres. Terrible pouvoir de l’imagination, en effet. Au demeurant, il est assez comique, ou sinistre, c’est égal, que le mot de calomnie revienne si souvent, alors que, armée de cette capacité de divination, Marie Darrieussecq se permet tout, et va jusqu’à accuser Marie NDiaye et Camille Laurens de retrouver « à leur insu » (merci pour elles) « un vocabulaire antimoderne, ou pire » (p. 307). Pire ? De l’accusation de plagiat, elle écrit à la page précédente : « On l’a vue souvent (…) croiser dans des parages antisémites. » Je finirai avec cette accusation, la plus ahurissante de ce livre ahurissant, et qui serait la plus scandaleuse si elle n’était si facile à balayer. Darrieussecq se fonde sur un écrivain qui est à ses yeux une figure de « l’antimodernisme » : Léon Bloy, dont elle cite, un peu distraitement, ou de seconde main, quelques formules tirées de ses pamphlets, pour les rapprocher, par le vocabulaire, des attaques dirigées contre elle. Ainsi Bloy a-t-il, à propos d’un supposé plagiaire, employé le même mot que Marie NDiaye : « singerie », ou encore qualifié un roman d’Edmond de Goncourt d’« immonde soupe venant à surcharger l’estomac humain » là où NDiaye écrivait que montait, des fleurs et couronnes que lui tressait Darrieussecq, « une vilaine odeur de soupe ». De même pour Camille Laurens : quand Bloy évoque les « infâmes manufacturiers des Lettres » assis « sur des sièges dont on voit la paille » et distribuant « camelote » et « bric-à-brac », l’auteur de Philippe décrit Darrieussecq « le cul sur (sa) chaise » et meublant la chambre qu’elle « squatte » « de bric et de broc ». D’où une évidence pour notre auteur enflammée par sa découverte : Bloy, NDiaye et Laurens ont une langue commune. Or, cette langue est chez Bloy plombée « de déplorations à la France chrétienne, d’incantations antisémites et de conseils à Drumont, l’auteur de La France juive. Le Juif, agent de la modernité, cristallise (…) la longue plainte antimoderne » (p. 144). CQFD : « Il faut choisir sa langue, à défaut de la tenir, et il y a des textes indignes de l’idée que je me fais, moi, de ce qu’est un écrivain » (p. 147). À ceci près que Bloy, auteur du Salut par les Juifs, mouvement de révolte envers l’antisémitisme de Drumont, qu’il cherche à ridiculiser, et non à conseiller, y écrit que « l’antisémitisme, chose toute moderne, est le soufflet le plus horrible que notre Seigneur ait reçu dans sa Passion qui dure toujours ; c’est le plus sanglant et le plus impardonnable, parce qu’il le reçoit sur la Face de sa Mère et de la main des chrétiens », phrase qui devrait faire rougir de honte Marie Darrieussecq, et éclater de rire ses pauvres lecteurs entraînés dans sa folle vindicte, qu’elle aurait dû, pour le coup, un peu plus surveiller.
Une dernière chose. Je m’étonnais, depuis que j’ai eu connaissance de ce livre, qu’il portât pour titre Rapport de police, ce qui me semblait idiot. Jusqu’à nouvel ordre, c’est la police qui rédige des rapports de police, non les pauvres innocents persécutés parce qu’ils ont fait preuve d’imagination en samplant des références. Après lecture, je comprends mieux. Manuel de la mauvaise foi triomphante, bréviaire de l’abus de pouvoir intellectuel, mode d’emploi de la position de rebelle conçue comme moyen d’interdire toute rébellion réelle, le livre de Marie Darrieussecq est bien, en définitive, ce que son titre annonce.
Florent Georgesco

Commentaires
1. Le mercredi 23 décembre 2009 par leo
2. Le mercredi 23 décembre 2009 par Florent G.
3. Le vendredi 25 décembre 2009 par Bonne âme
4. Le lundi 28 décembre 2009 par LMarg
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