35. RL 42. Antoni Casas Ros, Enigma
Par La rédaction, le mardi 22 décembre 2009 | Critique/Archives :: #35 :: rss
Rubrique "Notes de lecture/La rentrée de janvier".
Antoni Casas Ros a publié plusieurs nouvelles dans la revue, qu'il a recueillies dans Mort au romantisme (Gallimard, 2009). Cécilia Dutter avait consacré un article à son premier roman, Le Théorème d'Almodovar, qu'on peut lire ici.
Antoni Casas Ros, Enigma, Gallimard, 252 pages, 16,90 euros
par Isabelle Viéville Degeorges
Des neiges du Japon à la salle obscure de l’Onyx Club, le temps d’une saison à Barcelone, l’obsession de la beauté et de la littérature réunit quatre personnages en rupture d’eux-mêmes.
« Je suis à l’écoute de l’énigme du monde et de ses variations infinies. Je moissonne du silence. » Ainsi, pour Naoki, Enigma est une variation musicale. Pour Joaquim, c’est un mal étrange, pour Ricardo un poème, pour Zoé un roman en devenir. Pour ces quatre personnages, de la fin de l’hiver à l’été, Enigma devient le point de rencontre absolu. Celui de leur être, de leurs rêves, de leur histoire comme de leur avenir… Le professeur monte une librairie, le tueur à gage épargne sa dernière victime, Naoki s’achète des lunettes pour voir en noir et blanc et Zoé se perd dans l’Atlantique. Joaquim, Ricardo, Zoé et Naoki, mais aussi Sade, Bolaño, Balzac et Enrique Vila Matas se croisent et dessinent une énigmatique intrigue, bercée par le flux et le reflux océanique, immergée dans la littérature, macrocosme vivant dont on ne sait plus s’il se superpose au réel ou s’il n’en est qu’un aspect, les deux interagissant en permanence entre eux. Regard et violence se masquent, se cherchent, se répondent et se résolvent dans l’effacement des frontières des corps et des âmes comme un acte de création à l’état brut. Création qui trouve bientôt sa forme dans un projet fou, qui consiste à faire entrer par effraction la vie dans la littérature selon des modalités jubilatoires et dangereuses.
Mais « on tue ceux qui voient le monde (…). Les dictateurs ont le regard fixe », écrivait Antoni Casas Ros dans son précédent livre. Il est donc logique que l’ange extralucide de l’Onyx Club soit abattu. Les trajectoires s’emballent ; le texte, d’abord distancié et presque nonchalant, prend de la densité, s’enfièvre. La fusion des êtres et des esprits se communique aux autres frontières qui disparaissent à leur tour, décloisonnant le monde. Il n’y a plus de peau pour contenir la subjectivité, le monde redevient création, à moins que l’on se perde au cœur même d’une vaste fiction qui, en fin de compte, se révèlerait réelle. La mise en abyme démultiplie l’espace et les angles de vision, transforme la réalité elle-même. Il ne peut y avoir qu’une seule réponse à cette extravagance. Une autre effraction pour annuler la première, restituer « l’ordre des choses » et rendre le mot de la fin à la littérature.
Nouvel avatar de l’univers particulier de Casas Ros, la structure d’Enigma ressemble plus que jamais à ce que dit Marsile Ficin – philosophe de prédilection de Joaquim – du rapport entre l’âme et le corps. « L’âme elle-même étant très pure, comme l’enseigne la vraie philosophie, elle n’est unie à ce corps grossier et terreux, si différent d’elle, que par une sorte de corpuscule éthéré et diaphane, que nous appelons “esprit” (qui est) né sous l’influence de la chaleur du cœur de la partie la plus limpide du sang, et répandue ensuite dans l’ensemble du corps. » (Théologie platonicienne) La beauté et la finesse des perceptions de chaque personnage irradient dans une écriture paradoxalement contenue et créent une tension troublante. De quelque côté qu’on l’envisage, Enigma est la seule bonne façon de résumer ce livre aimanté.

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