Tout change le jour où Laure et Marie, les filles de la maison, apprennent que leur père veut vendre. Elles décident d’organiser une sélection des prétendants au rachat. Et, en voyant défiler tout le gratin, commencent à comprendre leur attachement si profond à ce lieu et la fascination qu’il exerce sur les gens de l’extérieur et ses occupants.
Les Prétendants est une comédie de mœurs. Un dîner, la réplique d’un invité viennent mettre au jour la fiction soigneusement contrôlée par les parents. Dans cet univers formaliste, saturé de codes, c’est avec une obstination capricieuse que les deux sœurs essaient de saisir ce qui fait l’essence de l’Agapanthe. Peu importe le sexe, l’âge ou la stratégie mise en œuvre, la conversation révèle tout. Dans le bavardage, il faut avoir le bon ton, être de bonne compagnie et surtout, suprême valeur, faire preuve de discrétion et de retenue. En premier lieu, le chemin que prend le désir pour survivre en se sophistiquant est un mystère que personne ne semble percevoir. Il vise à libérer des calculs égoïstes et, en définitive, à accéder à une forme d’innocence. En renonçant aux marchandages de la médiatisation et de l’apparat, en entrant dans cette villa, on est arraché à un égotisme démesuré, à une immédiateté grossière qui empêche de se former en profondeur : « Mon père qui avait l’humilité de ne pas remettre en question ce qui “ne se fait pas”, car il savait que l’apparence et le fond ont souvent parties liées et que ces codes recoupent souvent les règles les plus élémentaires de morale, se soumettait à un formalisme sans concession. Mais il ne s’arrêtait pas à cela et usait d’une liberté exceptionnelle de ton et de pensée pour juger ou appréhender le monde. »
Le projet dérisoire des deux sœurs est une course contre la montre impitoyable pour sauver ce temple du goût. Labyrinthe cossu qui révèle la confusion des sentiments, qui bouscule les caractères et sans cesse ménage son lot de situations incongrues, il semble échapper à ses occupants bien trop heureux d’y être conviés le temps d’un été. Mais toujours, au cœur des passions et des craintes, on retrouve la maison. La disgrâce attend au tournant, on erre entre les salles, on se parle au détour d’un couloir pour finalement, sans s’en apercevoir, se confier à autrui, délaissant pour un instant le couvert des apparences et de la célébrité. Et chacun, le temps que l’Agapanthe subsiste, de guetter son vis-à-vis et de débusquer les implicites, d’évaluer sa tenue, son tact et son esprit. « L’Agapanthe, telle que nous y vivions, était une bulle d’une époque révolue, que nous tentions de maintenir contre tout réalisme, de protéger du temps comme une digue devant l’océan, mais elle était vouée à disparaître. » Au bout du compte, par-delà la satire de caractères et la nostalgie, en dépit de la disparition programmée de cette anachronisme, il restera au lecteur à goûter à cet éloge discret, comme il se doit, des bonnes manières et de l’hospitalité.