29. Entretien avec Alfred Eibel sur Jean-Pierre Martinet
Par Florent Georgesco, le vendredi 18 décembre 2009 | Entretiens/Archives :: #29 :: rss
La Revue littéraire n°36 (automne 2008).
(Pour compléter l'article de Julia Curiel ci-dessous.)
Alfred Eibel
Les oiseaux de métal
Jean-Pierre Martinet (1944-1993)
Entretien avec Julia Curiel et Florent Georgesco
Florent Georgesco : Alfred Eibel, vous avez été le voisin de palier de Jean-Pierre Martinet, son compagnon d’errances nocturnes, son éditeur, son ami. Depuis sa mort, vous êtes, de plus, devenu un des témoins et des défenseurs de son œuvre. Vous faites partie de ce petit nombre, dont nous sommes aussi, qui tiennent ses livres pour des livres décisifs, quand tous les autres l’ignorent absolument, le laissent dans l’oubli le plus épais et, semblait-il, le plus définitif. Mais voici qu’il se passe quelque chose. Au mois d’octobre prochain, trois éditeurs rééditeront trois de ses romans, dont son chef-d’œuvre, Jérôme (1). M’étant laissé dire que vous n’étiez pas pour rien dans cette brusque résurrection, j’ai pensé que vous pourriez nous éclairer sur elle, et sur lui.
Alfred Eibel : C’est une opération qui aboutit au bout de dix ou quinze ans de tentatives, ou au moins de discussions. Chaque fois que je rencontrais Gérard Guégan, Raphaël Sorin (ses éditeurs au Sagittaire, dans les années 70) ou Pierre-Guillaume de Roux (qui l’édita à La Table Ronde), nous étions tous d’accord : « Il faut rééditer Jérôme. » Mais rien ne se passait. Tout récemment, un éditeur de Bordeaux, Thierry Boizet, qui dirige Finitude, m’a fait part de son intention de reprendre des nouvelles de Martinet, ce qu’il a fait, chez lui et chez un autre éditeur bordelais (2), avant de se mettre en quête du moyen de publier Jérôme. Étant devenu très prudent, je l’ai prévenu qu’avec ce livre de près de cinq cents pages, qui s’était peu vendu à sa parution, et d’un auteur aujourd’hui inconnu, il pouvait perdre des plumes. Mais il y tenait beaucoup, et il a pris ses risques. D’ailleurs, il m’a dit que les gens autour de lui manifestaient déjà de l’intérêt et qu’il ne pensait pas que ce serait catastrophique. Au même moment, j’ai fait lire L’Ombre des forêts, son dernier roman, à Alice Déon, de La Table Ronde, où il avait paru pour la première fois il y a vingt ans. J’avoue que j’étais un peu inquiet. C’est un livre très étrange, elle pouvait détester. Elle a été enthousiaste. Elle a tout de suite pensé qu’il fallait le prendre dans sa collection de poche. D’autre part, j’avais vu Dominique Gautier du Dilettante, qui lui aussi avait décidé de rééditer le livre de son catalogue : Ceux qui n’en mènent pas large. Pour compléter le tout, j’ai récupéré une partie du stock de celui que j’avais moi-même publié, Un apostolat d’A.t’Serstevens (3), qui avait été repris par Durante, et qui sera remis en vente à la librairie L’Amour du noir, à Paris.
F. G. : Voyons comment tout cela a débuté. Vous étiez, donc, le voisin de Martinet.
A. E. : Non, pas au tout début. Je l’ai connu avant, quand il était assistant à l’ORTF, à sa sortie de l’IDHEC. Je faisais, au début des années 70, des entretiens avec Roger Caillois, et quelqu’un m’a dit qu’un garçon avait très envie de rencontrer Caillois : c’était Martinet. Je les ai présentés. Il existe une photo où on les voit ensemble. Or, Michel Mourlet venait de lancer sa revue Matulu, qui était, il faut l’avouer, même si ça n’a rien de honteux, assez à droite, mais très ouverte à toutes sortes de possibilités. Je l’ai mis en contact avec Martinet, dont je savais qu’il voulait écrire. Et il a commencé à collaborer à cette revue qui, on l’a peut-être oublié, a accompli beaucoup de choses, notamment pour faire redécouvrir des auteurs comme Henri Calet (Martinet y a beaucoup contribué), Alexandre Vialatte, Léo Malet… Elle a été, à cet égard, en avance sur son temps. C’est à cette époque que, sachant que son appartement de la rue Scheffer, dans le XVIe arrondissement, lui revenait trop cher, et venant d’apprendre que ma voisine de palier déménageait, je lui ai proposé de s’installer à sa place. À partir de là, nous nous sommes vus tous les jours.
F. G. : Vous parlait-il des romans qu’il écrivait ?
A. E. : Eh bien, simplement, un jour, il m’a donné un manuscrit : La Somnolence, son premier roman, qui, rétrospectivement, annonçait tout le reste. Je ne savais pas trop à quel éditeur le porter.
F. G. : Vous n’aviez pas encore votre propre maison ?
A. E. : Non. Mais j’avais un ami qui travaillait chez Pauvert, je le lui ai donné. Ça a été long et compliqué – oui, non, non, oui, je passe les détails –, mais le livre a fini par sortir, en 1975.
F. G. : Quel souvenir gardez-vous de cette première lecture ?
A. E. : Le souvenir d’un monde terrifiant. Il ne s’intéressait qu’à des gens vieux, délabrés, qui s’abandonnent, ne voient plus personne, probablement parce que plus personne ne veut les voir, et qui n’attendent plus qu’une chose : la mort.
Julia Curiel : On entrevoyait déjà ce monde dans une de ses premières nouvelles, L’Orage, qui avait justement paru dans Matulu, et qui est une esquisse de La Somnolence.
A. E. : Exactement. L’Orage comme La Somnolence, comme, du reste, tout ce qui a suivi, étaient très noirs, très déprimants. Ce qui a sans doute fait hésiter Pauvert au moment de le publier.
J. C. : Cela dit, son univers est parfois très drôle. Il y a chez lui un sens du burlesque, une force comique. Ses personnages sont désespérés et perdus, mais ce sont aussi des personnages de farce.
A. E. : En un sens, l’un ne va pas sans l’autre. Il n’y a pas d’excès qui ne soient comiques par un certain bout, fût-ce l’excès de noirceur et de tragique. Le désespoir, à son extrême, se retourne.
F. G. : Trois ans après La Somnolence, Jérôme paraissait chez un autre éditeur, Le Sagittaire.
A. E. : Georges Bataille, dans La Littérature et le Mal, considère que, pour qu’un livre soit réellement de la littérature, il faut que l’auteur ait pris un risque, peut-être même physique – en tout cas, un risque. En ce sens, la littérature n’est pas une chose courante. Ça ne signifie pas que tout ce qui se publie d’autre soit sans intérêt, mais certains sont à part, jouent un jeu qui n’a rien à voir, un jeu dangereux. Il me semble qu’avec Jérôme Martinet rejoint ces quelques-uns. Il a écrit ce livre d’une manière invraisemblable, dans l’angoisse, la solitude, l’alcool, avec une sorte de frénésie. Je l’entendais, le week-end, monter et descendre les escaliers, sans cesse. Il me faisait lire des passages, je lui disais que c’était extraordinaire, mais il était souvent découragé. Finalement, le livre s’est fait, par à-coups, d’une façon tellement ravageuse que, le manuscrit achevé, Martinet est devenu, physiquement et moralement, le personnage de son roman. Il était autre. On retrouve Bataille.
J. C. : Jérôme a-t-il été aussi difficile à publier que La Somnolence ?
A. E. : Non, beaucoup moins. J’étais alors en rapport avec Gérard Guégan et Raphaël Sorin, qui s’occupaient du Sagittaire, je le leur ai apporté. Guégan m’a dit : « Quand j’ai terminé ma lecture, je suis sorti dans la rue pour voir si le ciel était encore bleu », tant ce livre est, plus encore que le premier, un livre terrifiant. Il ne ressemble à rien, on ne peut pas le résumer, l’analyser. Ce n’est pas simplement quelqu’un qui écrit, en un sens ça n’a rien à voir avec la plupart des livres. C’est une œuvre qui est faite avec tout ce que Martinet avait à l’intérieur de lui-même, avec ses tripes, avec sa vie entière. Il en est sorti épuisé, vidé, comme s’il était passé dans son livre.
F. G. : Et son livre en lui.
A. E. : Oui, comme s’il était habité par ces personnages délabrés, alcooliques, hallucinés, fous.
F. G. : Mais en réalité, bien sûr, il était habité par eux depuis longtemps.
A. E. : Depuis toujours, peut-être. Cela vient de loin. Je ne veux pas expliquer son œuvre par son passé, mais on peut dire qu’il a été marqué. Son père est mort très jeune, il l’a à peine connu. Sa sœur était folle. On lui avait fabriqué un revolver en bois, et elle braquait les gens avec. Son frère, que j’ai connu, était une sorte d’arriéré mental. Il venait de ce monde, il a baigné là-dedans, lui-même étant, pour ainsi dire, paralysé par sa mère, qui était sans arrêt derrière lui.
F. G. : J’ai lu je ne sais plus où que Martinet avait connu, dans sa jeunesse, une histoire d’amour malheureuse, et apparemment unique.
A. E. : C’est encore une histoire terrifiante, qui a beaucoup nourri Jérôme. Il a rencontré une jeune femme, jolie, dont il est tombé amoureux. Il n’y avait qu’un problème : cette fille buvait. Il a tout fait pour essayer de la faire arrêter. Il l’appelait sans cesse, venait la voir le plus souvent possible, faisait des choses inimaginables pour l’aider. Il n’est arrivé à aucun résultat. Elle a sombré. Il était très épris d’elle, et ça l’a anéanti, ça a détruit en lui toute velléité d’être un jour amoureux de quelqu’un d’autre. Il s’est définitivement bloqué dans ce domaine. Les femmes ne l’intéressaient plus. Ce qui l’intéressait, mais pas du tout dans un sens pervers, ce sont les petites filles, les jeunes adolescentes, parce qu’elles sont simples, pas apprêtées, la nature même. Mais il s’est éloigné de tout rapport physique, devenu impossible. Il s’est réfugié dans cette impossibilité, dans son chaudron infernal, où il a écrit Jérôme.
J. C. : On retrouve ces problématiques dans Nuits bleues, calmes bières : les femmes alcoolisées, et, par contraste, la pureté des petites filles, pour lesquelles il ne peut avoir qu’un regard.
A. E. : Oui, ce regard qui est une forme de l’impuissance, chez quelqu’un dont le désir a été détruit par ce qui est plus qu’une déception amoureuse – une fêlure, comme dit Fitzgerald, et qui n’a cessé de s’accroître. Martinet était un homme d’une générosité inconcevable, quelqu’un de très pur et d’une sensibilité exacerbée qui l’a démoli. Toujours est-il qu’il a réussi à terminer Jérôme et que le livre est sorti, d’ailleurs amputé du dernier chapitre, dont nous pensions tous qu’il n’apportait rien.
F. G. : Il sera dans la réédition chez Finitude.
A. E. : Thierry Boizet a préféré publié le manuscrit complet, tout en reconnaissant que nous avions raison.
J. C. : Comment le livre a-t-il été reçu ?
A. E. : Il a eu quelques articles très forts. Je me souviens que des gens comme Frédéric Vitoux ou Gilles Costaz, par exemple, ont salué l’étrangeté, la fulgurance du roman. Cela dit, c’était une sorte d’aérolithe tombé sur nous, les critiques ne savaient trop qu’en faire. Ils ont leurs habitudes. Quand un livre sort de la norme, ils ne savent pas par quel bout le saisir, ils ont peur du ridicule, et se méfient, attendent de voir ce que les autres vont dire. Il n’y a donc pas eu autant d’articles que nous pouvions l’espérer.
F. G. : On raconte même que le directeur des pages littéraires d’un grand journal avait interdit à ses collaborateurs d’en parler, parce qu’il le jugeait trop démoralisant.
A. E. : C’est exact. J’ai oublié le nom de ce grand homme. Mais il est vrai que le livre est parfaitement démoralisant. On peut comprendre ce genre de réflexe de protection. D’un autre côté, les œuvres qui sortent de l’ordinaire sont surprenantes par définition. Si ce n’est pas surprenant, c’est que l’auteur reste dans les bonnes traditions, dans le train-train des livres ordinaires, qui est souvent ce que la critique demande. Ce n’était pas le cas de Martinet, il est naturel qu’il y ait eu des réticences.
F. G. : Il faudra attendre presque dix ans pour que Martinet publie un nouveau roman, qui sera son dernier : L’Ombre des forêts, à La Table Ronde en 1987.
A. E. : À l’époque, je collaborais un peu avec La Table Ronde, j’en ai donc parlé à Pierre-Guillaume de Roux. Ça n’a pas été sans mal. Ce livre est peut-être encore plus déroutant que Jérôme. Mais Pierre-Guillaume a réussi à l’imposer. Nous avons beaucoup travaillé ensemble – sur l’illustration, sur la quatrième de couverture –, essayant de tout prévoir pour qu’il intéresse, qu’il accroche la critique et le public. Résultat : si mes souvenirs sont justes, on en a vendu quatre cent vingt-huit exemplaires. Preuve supplémentaire qu’on ne peut rien prévoir.
J. C. : Entre-temps, Le Dilettante avait publié Ceux qui n’en mènent pas large.
A. E. : Oui, un an avant. Martinet s’était mis à un autre livre, dont le manuscrit doit compter trois cents pages. On en a tiré un fragment pour faire Ceux qui n’en mènent pas large, mais la masse reste inédite.
F. G. : Avez-vous lu l’ensemble ?
A. E. : Non. Le garçon qui détient le manuscrit ne le montre pas, pour des raisons qui m’échappent. Il me dit que ce n’est pas très bon. Son opinion en vaut une autre, mais je préférerais voir par moi-même. Ceux qui n’en mènent pas large, lui, est extraordinaire. Deux acteurs qui ne trouvent pas d’engagements et qui discutent, boivent, se font tout un cinéma à partir de petits rôles qu’ils trouvent dans des spots publicitaires. Il donne vraiment envie de lire le reste. Le cinéaste Pierre Rissient (une autre personne à part, dont vous ne trouverez aucun équivalent dans le passé, et encore moins dans le présent), qui aimait beaucoup Martinet, lui avait demandé de travailler avec lui, et Yves Martin, sur une adaptation de ce livre. Le scénario est achevé, je l’ai chez moi, il a été un temps question que Michel Piccoli joue dans le film, mais le projet n’a pas abouti, pour toutes sortes de raisons que j’ignore. Au demeurant, Ceux qui n’en mènent pas large a été bien accueilli. Je ne parle pas des ventes, de ce côté-là rien de changé. Jérôme a sans doute été le livre de Martinet qui s’est le mieux vendu : c’était quelque chose comme sept cents exemplaires, ce qui n’est pas déshonorant, mais n’est guère encourageant.
F. G. : Comment Martinet réagissait-il à l’accueil de ses livres ?
A. E. : L’échec de L’Ombre des forêts, sur lequel il avait vu que nous fondions quelques espoirs, a été terrible pour lui. Il m’a dit : « J’arrête. »
F. G. : De fait, il a arrêté. Il n’a plus rien publié jusqu’à sa mort, six ans plus tard.
A. E. : Il faut dire qu’il a ensuite eu un accident de santé très grave, une sorte d’embolie qui l’a laissé partiellement paralysé. Il me disait : « J’ai l’impression que les ampoules de ma tête sautent les unes après les autres. »
J. C. : C’est le moment où il est allé s’installer à Tours, pour devenir kiosquier.
A. E. : Il avait démissionné de la télévision, par désespoir. Il n’aurait jamais dû. Il était très malheureux dans son kiosque. Il me disait qu’il passait ses journées à entendre des conneries. Et puis ses problèmes de santé se sont encore aggravés, et il est rentré à Libourne vivre chez sa mère. La dernière chose qu’il ait faite, c’est une traduction que Pierre-Guillaume de Roux lui avait confiée : un roman de Jack London, L’Appel de la forêt (4). Quand il était à Tours, il venait de temps en temps à Paris, nous nous voyions dans un restaurant près de la gare de Lyon. Désormais, nous nous parlions au téléphone. Je ne l’ai plus revu. J’étais alors au Quotidien de Paris, où j’ai appris sa mort. Il n’y a pas eu un article dans les journaux.
F. G. : Parallèlement à son œuvre de romancier, il avait conduit, à Matulu, puis à Subjectif, la revue de Guégan et Sorin, un important travail critique.
A. E. : C’était un excellent critique littéraire. À l’époque où j’avais eu le malheur de fonder une maison d’édition (je m’en repens aujourd’hui : il ne faut jamais faire ça), j’avais publié un gros volume intitulé Hors commerce (5) dans lequel se trouve une étude de Martinet sur Thomas Hardy qui est exceptionnelle. Il a écrit des articles sur Anouilh, Jünger, Biély, auteur russe pour lui décisif, et qui l’a en partie influencé pour Jérôme…
J. C. : On parle souvent – c’est presque devenu un cliché – de l’influence de Dostoïevski.
A. E. : Celle de Biély a plus compté encore, je pense. Mais il aimait beaucoup Dostoïevski, et les Russes en général, Leskov par exemple. Il aimait ces mondes souterrains, qui sont ceux où lui aussi a placé ses personnages. Sa parenté avec les Russes était profonde.
F. G. : De l’autre côté de Martinet, si j’ose dire, y a-t-il eu depuis sa disparition des livres qui vous aient fait penser à lui ? Avez-vous trouvé le moyen de comparer quelqu’un à ce qu’il a été ?
A. E. : J’ai retrouvé quelque chose de sa fulgurance, de ce demi-sommeil presque halluciné où il écrivait dans le livre de Lester Bangs, Fêtes sanglantes et mauvais goût (6). Il s’agit de textes critiques sur le rock, ce qui n’a rien à voir avec l’univers de Martinet, mais c’est le même genre d’écriture insituable, qui ne ressemble à rien de connu, d’une force étonnante. Je pourrais également citer Pimp d’Iceberg Slim (7), un ancien maquereau qui, après trente ans dans le métier, a soudain arrêté et s’est mis à écrire pour raconter son histoire. Le monde qu’il dévoile est un monde fabuleux, sinistre, noir, qu’on ne voit pas ailleurs. Ou encore le livre du saxophoniste Art Pepper, Straight Life (8), le récit d’une vie inimaginable, destructrice, où il n’y a pas de souterrains, mais où tout est déglingué, comme chez Martinet. Plus récemment, L’Île aux sarcasmes de Pierre Drachline (9). Ces quatre livres, entre autres peut-être, sont dans la même constellation que lui. On y rencontre le même genre d’humanité, celle que dans une lettre à propos de Jérôme il me décrivait ainsi : « des êtres au bout du rouleau, des infirmes du sentiment prisonniers de leur enfer intime ».
F. G. : Quel regard portait-il sur le monde littéraire, auquel, écrivant de la critique, il était bien obligé de se mêler un peu ?
A. E. : Il était tout à fait en dehors de ce milieu, ça ne l’intéressait pas du tout. Si l’on voulait provoquer, on pourrait dire que la littérature, en soi, ne l’intéressait pas. Je trouve que c’est une très bonne chose, pour quelqu’un qui écrit, de ne pas s’intéresser à la littérature. Il avait parfois un besoin irrépressible, physique, d’exprimer quelque chose, il ne tenait plus en place, s’il n’écrivait pas il s’effondrait : d’après lui, quand ce n’est pas ça, ce n’est pas la peine d’écrire. Il pensait comme Leiris que l’écriture doit être une sorte de corrida. Donc, ce qu’on appelle la littérature, la vie littéraire, avec de bons écrivains, de moins bons, des écrivains moyens, et tous les petits jeux qu’ils jouent ensemble, ne pouvait pas l’intéresser. C’était complètement extérieur à lui. Il préférait lire ses Russes, ou des gens comme Hölderlin, Rilke… que des auteurs du présent. Mais il en lisait aussi, et en appréciait certains : Anouilh, Jünger, d’autres dont je ne me souviens plus.
J. C. : Quel genre de critique était-il ?
A. E. : Je crois qu’il y a deux façons de faire de la critique. La première consiste à donner ses impressions. C’est la plus courante. Ça peut être très bien fait, mais ça ne va pas très loin, et souvent tout se ressemble, on retrouve les mêmes formules, les mêmes chevilles, souvent les mêmes jugements. La seconde relève de la perception. On donne à voir aux gens ce qu’ils ne voient pas par eux-mêmes. Martinet avait cette capacité. Il allait au-delà – du miroir sans doute, en tout cas du point où s’arrêtent la plupart des critiques.
J. C. : Le fait que très peu de gens sachent aller au-delà du miroir, loin de leur univers habituel et de leur propre personne, explique peut-être en partie le relatif silence critique autour de Martinet. C’est l’étranger absolu. Qui peut se reconnaître en lui ? Moi-même, quand j’ai eu à écrire à son sujet (10), j’ai été étonnée de l’attirance qu’il exerçait sur moi. Rien ne m’est plus étranger que ce désespoir, et pourtant j’étais comme aspirée dedans. C’était à la fois très perturbant et assez exaltant.
A. E. : Ce que vous avez écrit était remarquable, sans vouloir vous tresser une couronne. Vous avez perçu, vous aussi. Voilà quelque chose que vous avez en commun avec Martinet. Quand il parlait de Rilke, Hölderlin, Hardy ou Calet, il les radiographiait, il allait au cœur des choses. Chez Calet, par exemple, il avait tout de suite repéré la tristesse, la mélancolie, au-delà de la drôlerie. Il l’avait reconnu comme un frère. Je pense aussi à ce qu’il m’a écrit un jour : « Ce que je trouve le plus beau dans toute la littérature française : le “Hélas !” qui clôt Bérénice de Racine en même temps que le rideau tombe et que les lumières s’éteignent. C’est l’absolu de la mélancolie, que je retrouve aussi dans Gertrude de Dreyer ou dans certains films d’Ozu. »
F. G. : « L’absolu de la mélancolie »… Bonne définition de ce qu’a cherché Martinet, ou plutôt de ce qui s’est imposé à lui, dans chacun de ses livres. Et de ce qu’aura été sa vie. Nous avons parlé tout à l’heure de l’impossibilité d’aimer où il s’est retrouvé, mais tout, peu à peu, semble lui être devenu impossible : travailler, faire des films, écrire, et finalement vivre, quand la maladie gagnait. Rien n’est juste, hélas, comme l’exergue qu’il a donné à La Grande Vie, extrait d’un dialogue de Fritz Lang : « — À qui appartient la terre autour du cimetière ? — On la réserve à l’agrandissement du cimetière. »
A. E. : C’est exactement cela. Il me racontait, au moment de Jérôme, qu’il était parfois dans un tel état que par moments il voyait des oiseaux de métal frapper les vitres de son appartement. Ces oiseaux n’auront cessé, jusqu’au bout, de le persécuter, de le hanter, et de hanter son œuvre. Ils ne cessent pas non plus de hanter ses lecteurs.
(Propos recueillis le 8 juillet 2008)
(1) Jérôme, Finitude ; Ceux qui n’en mènent pas large, Le Dilettante ; L’Ombre des forêts, La Table Ronde, coll. « La Petite Vermillon ».
(2) Nuits bleues, calmes bières, Finitude, 2006 ; La Grande Vie, L’Arbre vengeur, 2006.
(3) Alfred Eibel, 1975.
(4) Signe de Piste, coll. « Les Classiques de l’aventure », 1991.
(5) Alfred Eibel, coll. « Lettres », 1974. Publication « destinée à la presse pour annoncer la création d’une modeste entreprise d’édition. Mais l’abondance des matières et la variété des auteurs nous ont décidé à mettre dans le commerce une partie du tirage. »
(6) Tristram, 2005. Voir La Revue littéraire n°16 (juillet-août 2005), p. 195.
(7) L’Olivier, 2001.
(8) MOJO Books, 2001 (en anglais).
(9) Flammarion, 2007. Voir La Revue littéraire n°32 (automne 2007), p. 342.
(10) Voir La Revue littéraire n°29 (hiver 2006-2007), p. 240.

Commentaires
1. Le vendredi 18 décembre 2009 par NLR
2. Le samedi 19 décembre 2009 par Mathilde
3. Le samedi 19 décembre 2009 par Angie
4. Le samedi 19 décembre 2009 par Marie
5. Le lundi 21 décembre 2009 par Julia
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