À sa parution en 1975, chez Jean-Jacques Pauvert, Pascal Pia écrivait de ce livre qu’il « ne contient rien de ce qu’on trouve habituellement dans le premier livre d’un jeune romancier (4) », du fait notamment que le lecteur ne peut prétendre y déceler quelque information que ce soit concernant son auteur, ni quelque expérience vécue ou observée par lui. Pourtant, et c’est ce qui frappe d’abord à la lecture de ce texte, Martinet, comme dans ses romans à venir, est entièrement dans le drame qu’il noue, complice de son personnage. À tel point qu’ils paraissent selon un accord secret appartenir tous deux à une invisible communauté, dont les enceintes, bien que confusément délimitées, sont d’une telle consistance qu’elles ne garantissent que peu de chance d’évasion. Lire Jean-Pierre Martinet, c’est à son tour être happé par cet univers clair-obscur dont l’intensité force l’adhésion, sinon intellectuelle à tout le moins émotive.
Que La Somnolence ait été la genèse de Jérôme, son chef-d’œuvre, cela ne semble pas faire de doute. Outre leurs contenus, similaires – soliloques d’êtres esseulés dont les errances à travers une ville indécise mènent à des rencontres hallucinées –, une même énergie les sous-tend l’un et l’autre, qui selon toute apparence s’abreuve à une terreur commune. Si la vie se manifeste pleinement et sans détour dans les romans de Martinet, c’est que l’afflux nerveux qui les porte, le potentiel affectif qui les emplit sont les deux veines nourricières de son écriture. Nous entrons de plain-pied dans la violence d’une réalité avec laquelle Martinet est perpétuellement aux prises. Il s’y collète autant que son personnage, ici Martha Krühl, s’y englue, de telle sorte que nous serions tentés de voir en elle une extension de l’auteur. Leur parenté onomastique ne laisse pas d’ouvrir à une ambiguïté, qui par ailleurs persiste et s’incarne, de manière troublante, dans une vision partagée : Alfred Eibel, dont il était l’ami, raconte que, tandis qu’il écrivait Jérôme, Martinet « était parfois dans un tel état que par moments il voyait des oiseaux de métal frapper les vitres de son appartement (5) ». Martha, elle, craint les martinets qui virevoltent autour de ses fenêtres, affublés d’un bec d’acier, prêts à lui trancher la gorge. À la suite de Martha viendront prendre place Jérôme, Cloret, Polly, Solange, Rose Poussière, le duc de Reschwig, Céleste, Monsieur, Maman, Dagonard : autant de figures qui se ressemblent trop pour ne pas être du même sang.
En cela la littérature de Martinet est éminemment charnelle, qui fouille les entrailles aussi bien que le cœur et le psychisme. Dès ce premier roman : « Je voudrais vous réchauffer comme un bébé (…), vous nourrir de mes organes, de mon sang, de ma lymphe, de toutes ces pauvres humeurs qui, bientôt, ne seront plus que pourriture », confie Martha au mystérieux personnage à qui elle s’adresse continûment. L’épisode rapporté par Eibel ne dit pas autre chose sur le don et le sacrifice de soi. Charnelle aussi en ce sens que la réalité qui l’occupe a un poids : l’atmosphère est de plomb, les odeurs fortes, le temps poisseux ; tout du long, l’orage ne cessera de gonfler, propageant ses effluves électriques sans jamais éclater – « L’orage » est du reste le titre de la nouvelle à l’origine du roman (6). « Ma carapace est si lourde, si désespérément lourde », se plaint Martha dont la canne parvient mal à soutenir les soixante-seize années. Les corps souffrent de la pesanteur de l’inertie, ceux des cadavres bien sûr, mais aussi ceux des vivants qui, vieux ou malades, ne sont jamais que des agonisants, atteints de la raideur du somnambule ou de la contraction du noyé. Contraste absolu avec le mirage de la délivrance finale, où Martha entre dans les délices de la légèreté : « Je n’ai plus conscience de mon propre corps », dit-elle, et la mer venant la « baigner comme un rocher » : « Je n’ai pas plus de problèmes, mon cher, que si j’étais une algue, ou un coquillage. »
Ce monde gagné par la matérialité, où les objets ont une place « assignée de toute éternité », a ceci de particulier que, pour être appréhendé, il doit s’inscrire dans des rituels, lesquels tendent à exacerber davantage, en la confinant en un lieu circonscrit qui devient rapidement cercle infernal, la pression qu’il exerce sur Martha. Parce que les objets sont des figures amies parmi les ennemis – invisibles mais tenaces –, elle ne se déplace jamais sans le portrait de son pasteur de père, sa bible et ses fruits confits, dont la disposition selon une combinatoire précise lui assure un rempart contre toute menace extérieure. Censés protéger sinon sauver, ces rituels n’en sont pas moins le symptôme d’un étrange paradoxe : celui d’un enfermement qui semble être sans fond. La torpeur de Martha est peuplée de visions fugitives qui laissent transparaître l’effroi d’un formidable complot à son endroit. Le sentiment d’une malveillance systématique n’ayant d’égal que sa terreur du péché, les châtiments ne tarderont pas à se présenter, que ses superstitions auront appelés. « On ne refile pas à Dieu des cartes biseautées », cela Martha le sait – le pasteur Krühl s’y connaissait en punitions divines.
Quoique Martha ne conçoive pas en elle la présence de rationalités concurrentes – « Vous aurez du mal à me prendre en flagrant délit de contradiction ou d’incohérence », prétend-elle –, il arrive que percent des lueurs de lucidité au sein même de son délire, avant que celui-ci à nouveau ne redevienne complet, la précipitant d’un excès dans un autre. Entre invectives et soudaine empathie, rires et larmes, vigueur et désespoir, l’oscillation est permanente. Tout comme demeure persistante la démultiplication de soi que le caractère hallucinatoire de ses perceptions engendre, forgeant un mécanisme psychique de mise à distance du mal. Martha, alias Maria Malibran, alias Flannery, échappe au péché, lequel ne salit que ses avatars, sur fond de travestissement et de prostitution. Nous sommes là au cœur de ce que Jérôme, trois ans plus tard, portera à son point culminant : l’entremêlement des valeurs de pureté et de perversion. La « délicieuse sensation d’humiliation et de dégoût » éprouvée par Martha gagnera d’autres personnages mais c’est en Jérôme qu’elle se déploiera jusqu’au vertige. « La vertueuse Martha. Martha la catin » : un chiasme dans lequel viendront se mirer, au moins un temps, toutes les héroïnes de Martinet. Car chez lui les amours malheureuses, les amours trahies ont une identique et tragique conséquence : celle de ne jamais se résilier et de pousser à tous les débordements.
Martha était bien jeune quand elle connut son amour empoisonné ; désormais elle est vieille et laide, et face à la solitude d’une existence effroyable il n’y a qu’un interlocuteur possible. Celui, fantomatique et silencieux, qui l’accompagne est un réceptacle du meilleur comme du pire. Sous son imperméable crasseux, baudruche errant parmi les pantins déréglés et les corps mécaniques, il incarne l’altérité la plus sournoise – « chef de l’Organisation » persécutant son esprit malade – avant d’en figurer une plus terrifiante – Dieu. Épouvantée par la sentence selon laquelle « le Paradis est vide, Dieu ne veut personne auprès de Lui », Martha choisit un instant de ne parler que pour elle (« je n’ai plus de compte à rendre à personne » décide-t-elle). Et la voici qui se met à insulter Dieu, le renier ; sa majuscule en tombe – « dieu me hait. il me hait parce que j’ai cru en lui » – avant de resurgir subitement – « il m’a semblé vous reconnaître, gesticulant et donnant des ordres. (…) Pourquoi ne m’avez-Vous jamais rien dit ? Je ne pouvais pas savoir, moi, ce que cachait Votre silence ». Mais le Dieu de Martha, pour déterminant qu’il soit, n’en demeure pas moins assujetti à la mascarade illusoire à laquelle confine l’univers de Martinet, tel que cette brève formule, aussi brutale que la vision dont elle rend compte, nous le fait apparaître : « En un éclair, il m’a semblé voir le monde, enfin : un bordel étouffant, dirigé par un tenancier ivre. »
Un purgatoire, où l’étouffement en effet est complet. Jusqu’à l’asphyxie. Car outre l’asile psychique dont Martha est captive, il est une autre prison, plus concrète, qui la cerne : son corps. D’autant que, sans cesse parasité, c’est un corps à partager. Avec des vermines en tout genre ; avec son père surtout, figure ô combien dominante dont l’emprise aura été capitale dans sa chair même – « je sens en moi, malgré tout, intolérables, pousser ses terrifiantes racines ». Jusqu’au bégaiement. Conséquence de l’ivresse ou d’un délitement plus profond de l’être, le langage est contaminé lui aussi. Dans la bouche de Martha comme dans celle de Jérôme, vient un moment où les mots, privés de syntaxe, se colonisent les uns les autres, rendant toute parole inopérante, de la même manière que dans L’Ombre des forêts et Ceux qui n’en mènent pas large elle ne sait produire que des dialogues de sourds. Parce que chacun circule dans son propre labyrinthe, il n’y a plus de mots à échanger, pas plus qu’il n’y a de monde à partager. L’enfer intime est un voyage en solitaire ; et l’embarcation de Martha, plus que fragile, soutenue par son seul écho, est en passe d’atteindre son dernier cercle.
En voie de clochardisation, voguant au sein d’une architecture incompréhensible où les escaliers se dérobent, les couloirs se compliquent, les étages se multiplient, où tout enfin est fait pour l’épouvante, Martha lutte, Martha s’accroche, à sa canne, à sa bouteille de whisky, à ses hallucinations, car çà et là brillent la lumière orangée du Sud et l’éclat des magnolias. Réminiscences radieuses qui, en même temps qu’elles en accentuent l’obscurité, donnent à ce continent qu’est l’œuvre de Martinet un relief saisissant.
Martha Krühl inaugure ainsi la cohorte des clandestins de la vie mis en scène par Martinet. Mais elle ne fait pas encore partie de ceux qui ont abandonné toute idée de révolte, dont le postulat est de vivre le moins possible pour souffrir le moins possible. Depuis le cachot de sa somnolence agitée, elle n’est, finalement, que mouvement et vivacité. Une énergie vitale qui égale la puissance du style de Martinet. Une folie qui se nourrit de sa propre substance, celle-là même qui nourrira les livres futurs.

(1) Lettre du 18 novembre 1938 de Raymond Guérin à Henri Calet (à propos du Mérinos), in Correspondance 1938-1955, Le Dilettante, 2005.
(2) Éditions Finitude, 256 pages, 20 euros (en librairie le 20 janvier).
(3) Paraît simultanément, chez France Univers, un recueil de ses textes critiques, Le Peuple des miroirs.
(4) Pascal Pia, « Phantasmes et obsessions », Carrefour, 20 novembre 1975.
(5) Alfred Eibel, « Les oiseaux de métal, Jean-Pierre Martinet (1944-1993) » (entretien), La Revue littéraire n°36, Éditions Léo Scheer, automne 2008.
(6) Publiée dans Matulu en 1972, rééditée à la suite de Nuits bleues, calmes bières par Finitude en 2006.