12. "De tract en tract jusqu'à la victoire !" : Nabe et l'édition
Par Florent Georgesco, le jeudi 10 décembre 2009 | Entretiens/Archives :: #12 :: rss
"La mission du véritable écrivain est aujourd'hui de faire sortir la littérature du livre. Le non-livre et la non-écriture sont, pour moi, les matières littéraires de l'avenir" : ainsi me parlait Nabe en 2007, dans un entretien sur l'expérience des tracts, qui en était à ses débuts (j'avais utilisé le prétexte de l'élection présidentielle pour demander à une dizaine d'écrivains leurs lumières, ou peut-être leurs ombres, leur floutage, leur parasitage, sur la politique, alors entièrement dominée par la communication, qui est le contraire exact de la littérature ; ça n'a guère changé depuis, il est vrai). Au moment où Nabe fait un pas supplémentaire vers la sortie du système, et envoie valser les éditeurs, j'ai pensé qu'il pouvait être utile de relire cet entretien ; la présente décision y est très clairement annoncée, mais surtout, méditée, pensée, au-delà ou en deçà des polémiques qui entourent en général chaque geste de Nabe. "Ce qui est mort (...) c'est l'édition d'un livre" : ce genre de positions, que l'on aime tenir pour des boutades, mérite des discussions approfondies. C'est, je crois, ce à quoi nous nous étions livrés ce jour-là.
Marc-Édouard Nabe
De tract en tract jusqu’à la victoire !
Entretien avec Florent Georgesco
(mars 2007)
Florent Georgesco : Au début du mois de mars, alors que je sortais des bureaux de La Table Ronde où je venais de réaliser un entretien avec Denis Tillinac, qui m’avait longuement parlé de Chirac, j’ai découvert sur un mur du Quartier latin votre dernière affiche, dont le titre est une injonction adressée au président de la République : Représente-toi. J’y ai vu une espèce de signe du destin – mais voulant dire quoi ? – qui m’a donné envie d’en discuter avec vous. Je fais un bref retour en arrière. Vous vous êtes lancé, fin juillet 2006, dans une nouvelle aventure, la publication sous forme de tracts et d’affiches de textes inspirés par l’actualité. Le premier, Zidane la racaille, revenait sur le fameux coup de tête de Zidane à un joueur italien en finale de la coupe du monde. Sont apparus ensuite Les Pieds blancs, à propos du film Indigènes et de ce qu’il révélait de la situation où se trouvent les Arabes vivant en France, puis Et Littell niqua Angot qui, comme son titre l’indique, est une analyse de la dernière rentrée littéraire, et enfin cette supplique à Chirac, qui est votre manière d’intervenir dans la campagne électorale.
Marc-Édouard Nabe : Vous avez parlé de publication : c’est amusant, beaucoup de gens m’en parlent comme ça, me demandant quand mon texte sortira, où il sera édité… Mais ces textes ne sont pas édités. Ils sont imprimés puis placardés, affichés et distribués dans la rue. De plus, ils sortent à intervalles irréguliers, de manière imprévisible, au contraire d’un journal qu’on est sûr de trouver chaque jour, ou d’un livre recueillant des « articles ».
F. G. : On ne descend pas le matin dans la rue pour voir le dernier tract de Nabe : on tombe dessus quand on ne s’y attend pas.
M.-É. N. : Exactement. J’ai lu sur internet un message très drôle, d’un garçon à qui sa copine avait dit : « Si tu vois le nom de Nabe en gros sur une affiche, lis-la, c’est un truc sur Chirac et Sarkozy, ça te plaira. » Il va voir et il revient furieux : « Tu t’es foutue de ma gueule, c’est une affiche sur Littell et Angot ! » Il n’imaginait pas qu’il y en avait eu avant. Et comme la colle employée est, paraît-il, très forte, on arrive très difficilement à arracher les affiches. Alors elles restent là, parfois bien après leur sortie.
F. G. : Il reste beaucoup de vos affiches à moitié déchirées sur les murs ou les arbres.
M.-É. N. : Il y a parfois même des traces de chaussures dessus. Des types ont jeté des coups de pied sur les textes, tant ils les faisaient enrager. Bientôt, j’espère, on verra des traces de sang ! Les gens se feront mal pour essayer de les enlever. Il y a un aspect esthétique à ce travail. On peut penser à Jacques Villeglé, qui, avec Raymond Hains, au début des années 50, faisait des compositions à partir d’affiches déchirées, ou au dadaïste Kurt Schwitters.
F. G. : Le temps fait du Villeglé avec vos affiches, aidé par ces passants rageurs qui les déchirent, Dieu sait pourquoi. Il faudrait pouvoir étudier ces réactions.
M.-É. N. : Il faudrait aussi comprendre ce qui en pousse d’autres à les lire dans la rue, même sous la pluie, comme des affiches de mobilisation générale ! Ça s’est vu, certains n’imaginant pas que les textes sont également lisibles sur internet.
F. G. : De toute façon, les passants sont intrigués. On repère ces affiches immédiatement, pour la bonne raison qu’elles ne ressemblent à rien. C’est le contraire exact des affiches publicitaires qui couvrent habituellement nos murs.
M.-É. N. : C’est contre-publicitaire, en effet. Le titre, l’illustration, la longueur du texte sont à rebours de la publicité et de l’idée même de ce que peuvent être des affiches et des tracts. Un tract, en principe, ne contient que quelques phrases. Il y a en ce moment à Sotherby’s une vente de tracts dada : ce sont quelques slogans, des phrases chocs, des jeux typographiques. Moi je fais des textes longs qui ne pourraient pas être publiés dans la presse et pas seulement à cause de leur contenu. Et puis, ils n’ont rien à vendre.
F. G. : Le plus inhabituel est là : une affiche finit toujours, si j’ose dire, par tendre la main, par nous demander quelque chose. Les vôtres sont troublantes, parce qu’elles ne demandent rien, du moins en apparence.
M.-É. N. : Ça, je crois que c’est l’avenir de la littérature, ou de l’écrivain : il ne doit rien demander. Je le fais écrire très explicitement sur les tracts : ils sont imprimés et distribués gratuitement. J’y tiens beaucoup. C’est aussi la raison pour laquelle je refuse qu’on les reprenne, y compris dans La Revue Littéraire : une publication casserait le principe du tract, mais aussi sa gratuité. Ces textes-là n’ont pas d’autre objectif que d’être donnés et lus gratuitement dans la rue. Il faut aujourd’hui, dans cette économie de sur-marchandisation, que l’écriture se donne. C’est un geste politique, en ce sens-là, et qui me paraît d’autant plus intéressant que je le fais dans une période de grande difficulté matérielle sur le plan personnel. C’est au moment où j’aurais le plus besoin de faire fructifier mon écriture que je la donne. On passe de l’économie à l’évangélisme.
F. G. : Le dernier tract à ce jour, Représente-toi, se glisse au milieu d’affiches politiques toutes phagocytées par la publicité, à laquelle il substitue la littérature. Il y a du défi là-dedans.
M.-É. N. : En même temps, Représente-toi est le plus court des quatre. Mais je ne pense pas que ce soit à cause de ça qu’il a fait plus de bruit encore que les trois précédents. C’est plus sûrement, en effet, parce qu’il prend le contre-pied d’une époque de publicité politique, de marketing. S’il est court, c’est, en partie, parce que je n’ai eu pour l’écrire et le sortir qu’un créneau d’une semaine avant que Chirac annonce son retrait. Il n’aurait eu aucun sens s’il était apparu dix jours après. J’aurais bien aimé avoir une semaine de plus, mais j’ai eu le temps de faire ce que je voulais. La grande fierté des imprimeurs, tracteurs et afficheurs avec qui je travaille est d’avoir montré qu’ils peuvent être aussi rapides qu’un grand journal. Cela dit j’ai pu conserver un temps de réflexion que n’ont pas les journalistes, ce qui à mon avis m’a permis de dire autre chose. Quelqu’un sur un forum internet a écrit qu’avec ce tract, j’étais passé de l’actualité à l’histoire en onze jours. Mes tracts partent toujours de visions. La campagne électorale tournant comme elle tourne, dans une staracadémisation qui de plus, si j’ose dire, s’affiche, il fallait que moi j’affiche autre chose, et tout à coup ce « représente-toi » m’est venu, comme une voix ou, oui, une vision. Je me fiche de Chirac, de la France, de tout ça, mais j’ai compris que seul Chirac pourrait vraiment foutre la merde. Il aurait pu être le grand perturbateur de cette élection. S’il se représentait, ils étaient tous KO, et on devait tout reprendre de zéro. Il ne l’a pas fait. Tant pis pour lui et pour son pays, la France. Mais je ne voulais pas avoir de regrets : pour moi la seule possibilité de dynamiter cette campagne sinistre était que Chirac fût le « troisième homme », même si je ne suis pas chiraquien, ni quoi que ce soit d’autre.
F. G. : Et vous avez dit ainsi la seule chose que vous vouliez dire à propos de cette campagne : qu’elle ne méritait rien d’autre qu’un dynamitage.
M.-É. N. : Oui. Le « dynamitage » ne se fera évidemment pas par Le Pen : ça a déjà été fait en 2002, on a vu les résultats. Il ne se fera pas plus par Bayrou, même s’il arrive à ses fins, puisqu’il est l’emblème de la France telle qu’elle est : ce centre-droit marécageux, bobo-plouc, cette impuissance tranquille. Pour cette France-là, Bayrou est le président idéal.
F. G. : Le montage photo qui illustre le tract – Chirac se relevant dans un cercueil – dit bien de quoi il s’agit. L’enjeu, c’est la résurrection des morts. Il n’y a pas de plus grande force explosive.
M.-É. N. : Une résurrection n’était même pas nécessaire : il suffisait qu’il se redresse un peu pour que tout le monde ait la trouille. Il est à peine réveillé, on sent bien qu’après il va se recoucher. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé.
F. G. : Il y a dans ce tract une grande cohérence entre la forme et le fond : vous faites sauter, visuellement, les murs des villes pour lancer un appel au dynamitage de la République. Vous cassez le discours politique pour casser la politique.
M.-É. N. : Sur mon site, on peut voir des photos de lecteurs debout en train de lire, le nez contre le texte affiché, comme devant un drôle de mur des lamentations… Le lire en entier au milieu du brouhaha et du tohu bohu de la rue demande un effort d’autant plus grand que rien n’est fait pour faciliter la lecture : les caractères sont petits, le texte est dense, peu aéré, etc.
F. G. : Vos tracts sont en cela aussi de la contre-publicité : ils ne cherchent pas à séduire, ils ne sont pas confortables. La publicité entoure sa clientèle d’attentions, de soins, mais vous n’êtes pas, vous, quelqu’un qui soigne les gens.
M.-É. N. : En revanche, le tract lui-même est soigné. L’équipe qui s’occupe de la composition – moi je ne m’en occupe pas : j’écris mon texte et je les laisse faire – est très professionnelle. Ce sont des spécialistes du graphisme et de l’impression, des bénévoles acharnés à défendre la liberté d’expression, qui sont ravis, au passage, de donner une leçon aux journalistes, puisque ces textes tels qu’ils sont ne pourraient pas être publiés dans un journal, la presse ne travaille plus comme ça. Quand j’ai fait Zidane la racaille, le directeur de L’Équipe m’a appelé pour me féliciter et me dire qu’il regrettait de ne pas l’avoir publié, mais il a fini par convenir qu’il n’aurait pas pu. Il savait que je n’aurais transigé ni sur le titre ni sur l’illustration (Zidane donnant un coup de tête au World Trade Center), ni sur la longueur du texte, et il m’a fait cet aveu que tout cela était impossible, même pour lui, le directeur. L’essentiel de ma démarche est là : arriver, en traversant les difficultés de l’époque, à m’exprimer dans le cadre, pour dire vite, de « textes d’actualité » qui ne peuvent pas s’inscrire dans le journalisme actuel.
F. G. : Restons un peu sur ces débuts. Comment cette idée de faire circuler des tracts vous est-elle venue ? Est-ce Zidane, par son geste, qui vous l’a donnée ?
M.-É. N. : Oui, en quelque sorte. Quand on a quelque chose à dire, s’exprimer est un besoin vital – tout écrivain devrait fonctionner de cette manière. Le coup de tête de Zidane correspondait à un tel point à mon esthétique, à ma mythologie personnelle : il fallait absolument que je dise ce que j’en ai dit. Mais où ? Nulle part. Il n’y a plus de journaux où l’on puisse publier des choses comme celle-là. Je ne l’ai d’ailleurs pas découvert à ce moment, je le sais depuis longtemps. Moi qui ne suis pas journaliste mais qui écris, entre autres, des textes littéraires sur l’actualité, j’ai eu la chance, à la fin des années 80, de pouvoir le faire dans L’Idiot international, avec une dizaine d’autres écrivains. Au début des années 2000, j’ai créé, avec une équipe de cinq ou six personnes, mon propre journal, La Vérité, où j’avais, bien sûr, une liberté totale. Ensuite, il est devenu clair qu’il n’y avait plus de journal possible pour un écrivain voulant faire de la littérature avec l’actualité : il est condamné à être seul. D’où les tracts.
F. G. : Vous y êtes donc arrivé par déduction : la situation étant ce qu’elle est, il n’y a plus qu’un moyen de se faire entendre. C’est un acte parfaitement rationnel.
M.-É. N. : Oui, puisque de toute façon je ne peux pas publier dans la presse.
F. G. : Vous ne pouvez pas ou vous ne voulez pas ?
M.-É. N. : C’est ambigu. Je ne veux pas parce que je ne peux pas, et en même temps je ne peux pas parce que je ne veux pas. La question n’est pas d’être dans un journal mais de savoir ce qu’on y publie. S’il faut faire la moindre concession sur la littérature, je préfère rester en dehors. On croit qu’écrire sur l’actualité, c’est déjà faire une concession, mais ce n’est pas du tout comme ça que je travaille. Je fais réellement de la littérature, au sens plein, quand j’écris sur l’actualité. Les autres soi-disant écrivains qui sont sollicités pour écrire autre chose que leurs « romans » font des concessions pour s’inscrire dans la presse officielle, pour être en harmonie avec le support. Moi je ne l’ai jamais fait. À l’époque où j’écrivais à la fois dans L’Idiot et dans L’Infini, mes textes étaient de valeur littéraire égale, même si les sujets étaient très différents. Je ne me suis jamais accordé au support. Je ne vais pas commencer maintenant. Se mettre à la « hauteur » et dans l’esprit d’un journal, c’est une défaite littéraire. Si j’avais vu le directeur de L’Équipe avant de faire mon tract, nous aurions trouvé un compromis, il m’aurait dit : « L’essentiel c’est que tu dises ce que tu as à dire sur Zidane. » Eh bien non. Je ne veux pas transiger sur la forme. Mes textes sont livrés clés en main, il faut tout prendre. Or, un titre comme Zidane la racaille déjà est tout à fait impubliable dans la presse aujourd’hui, et le texte lui-même est impossible, sans parler de l’illustration. Comme la liberté totale a toujours été ma boussole, j’ai dû créer moi-même le support qui me permet de continuer à écrire des textes libres.
F. G. : Vous auriez pu le trouver sur internet.
M.-É. N. : Écrire sur internet, c’est-à-dire virtuellement, aurait été une autre défaite. Que ce soit repris sur internet est parfait pour la diffusion, mais pour la création il faut du papier. Il y a une quinzaine d’années j’avais eu, dans une émission, une conversation sur ce sujet avec Ariel Wizman (l’extrait circule beaucoup sur Daily Motion), qui était déjà très au courant de ce qui commençait à se passer sur internet, et où je lui avais dit que pour moi, hormis quelques jeux vidéos – mais c’est encore de la virtualité –, il n’y a aucune création possible, surtout littéraire, sur internet. J’ai donc tenu à ce que ce soit de vrais tracts et de vraies affiches, comme au bon vieux temps de la Révolution.
F. G. : On peut aussi penser à Luther, aux quatre-vingt-quinze thèses placardées sur la porte de son église en 1517, à Wittenberg, qui lancèrent la Réforme. Grâce au moyen de diffusion qui venait alors d’apparaître, l’imprimerie, elles circuleront rapidement dans toute l’Europe, l’embrasant au passage. Quatre ans après, Luther sera excommunié et sur ordre de Charles Quint ses thèses, à leur tour, brûleront dans un autodafé. Je ne fais pas de vous un nouveau Luther, et d’ailleurs je vous souhaite pas à vos livres de finir dans un autodafé, mais on le voit bien, des similitudes existent. Et d’abord celle-ci, que les affiches, ce qu’on nommait les placards, ont été le seul moyen pour Luther de s’exprimer librement. Avec ceci, de plus, que sa situation personnelle de petit prêtre soumis à sa hiérarchie, qui l’a poussé à cet expédient, était à ses yeux la meilleure preuve que ce qu’il avait à dire était vrai, à savoir que l’Église avait trahi les Évangiles et « la sainte liberté des enfants de Dieu » dont parlait saint Paul. Le cas Luther portait témoignage pour l’Église universelle. Le cas Nabe témoigne-t-il, au-delà de votre histoire particulière, du destin de la liberté d’expression dans l’Occident de ce début de millénaire ?
M.-É. N. : Oui, certainement. S’il ne s’agissait que de mon parcours personnel, ça n’aurait pas beaucoup d’intérêt. J’espère que mon petit cas donnera à réfléchir sur l’évolution non seulement de la liberté d’expression, mais de l’édition, du phénomène même de la publication. Je crois qu’on arrive au bout du livre.
F. G. : Pour bien vous comprendre sur ce point, il faut rappeler que vos tracts sont l’aboutissement de ce que vous annonciez en janvier 2006, dans « Le Vingt-septième Livre », la préface de Au régal des vermines (Le Dilettante) : vous pourriez très bien ne plus publier de nouveau livre. En redonnant votre tout premier, vous refermiez le cercle, l’épisode livres était clos. En octobre vous faisiez paraître dans cette maison vos Morceaux choisis, genre qui, comme le rappelait la quatrième de couverture, est habituellement posthume. Vous n’êtes pas mort mais par cette série de gestes vous avez clairement montré que selon vous quelque chose cependant était mort.
M.-É. N. : Ce qui est mort à mon avis c’est l’édition d’un livre. Comment peut-on éditer un livre ? Qu’est-ce qui pousse encore un écrivain à croire qu’il est intéressant de travailler quelques mois (pour les plus sérieux quelques années) pour arriver à ce produit qui conserve une aura, un prestige – dans un tout petit milieu – mais qui n’est plus rien. L’auteur en amont se fabrique son petit réseau médiatique qui lui permettra ensuite de vendre son livre à quelques milliers d’exemplaires, parfois même pas, et pour être lu, et par qui ? Et pourquoi ? Le livre s’accorde tellement, lui aussi, à un support, qui est le milieu littéraire. Je n’en veux pas. Il y a un écart énorme entre le livre et la littérature, dont les écrivains ne sont pas conscients ou ne veulent pas être conscients. Ils préfèrent se soumettre. J’ai l’impression que la mission du véritable écrivain est aujourd’hui de faire sortir la littérature du livre. Le non-livre et la non-écriture sont, pour moi, les matières littéraires de l’avenir… J’ai expliqué dans le tract précédent, Et Littell niqua Angot, que c’est Littell qui a donné le la de cette soumission, qui a achevé l’ère du livre. Il ne niqua pas seulement Angot, il niqua tout le système, toute l’édition, et il se niqua lui-même puisqu’il ne pourra jamais refaire un livre comme Les Bienveillantes. À partir du moment où en matière de ventes, la barre a été mise à cette hauteur, comment les autres peuvent-ils espérer exister ? Il a écrasé le début du siècle. C’est le dernier livre.
F. G. : Pourquoi le dernier ? Son livre est point par point le contraire du produit formaté que les éditeurs exigeaient de leurs auteurs : il rend la soumission générale tout à fait risible et peut-être, dans cet éclat de rire, une libération s’esquisse-t-elle.
M.-É. N. : Vous savez bien que cette leçon sera mal apprise. Si demain un type fait un livre aussi gros que celui de Littell sur le même sujet, il aura autant de problèmes avec son éditeur qu’il en aurait eu avant. Littell n’a pas ouvert une voie. De toute façon, personne ne l’aurait empruntée. Les livres qui sortent sont tous mauvais, on ne peut plus considérer ça comme de la littérature, il y a de temps en temps de petits éclairs, une page, une ligne, pas plus. La littérature ne peut plus se faire dans le cadre de l’édition. La plupart des éditeurs se comportent comme des imprimeurs. Autant prendre un imprimeur et en faire un éditeur, en tout cas quelqu’un qui sort des textes. C’est ce qui s’est passé avec l’équipe qui s’occupe de mes tracts. Je ne dirai pas qu’ils me passent des commandes mais quand j’ai envie de dire quelque chose sur tel ou tel sujet, ils ne me lâchent pas jusqu’à ce que j’aie écrit mon texte. J’ai bien d’autres choses à faire mais comme ils sont très enthousiastes et très déterminés je finis par céder. J’écris le tract sur un coin de table, je le leur donne et je le retrouve sur les murs, dans Paris, dix jours après. Certains croient que je colle moi-même mes affiches la nuit, je les laisse croire, l’image est belle, mais en réalité l’équipe s’occupe de tout. D’ailleurs je ne les connais même pas tous : je n’en ai rencontré que deux. Mais ce que je sais, ce que leur attitude montre bien, c’est qu’il y a un désir chez certaines personnes d’avoir des textes directement, sans passer par ce monde littéraire qui décidément aura toujours été un obstacle entre la littérature et son lecteur. Certains sont résolus à faire sauter les intermédiaires. Plus de journal, plus de livre. L’idéal pour un écrivain aujourd’hui serait un texte immanent, suspendu dans l’atmosphère, un texte qu’un avion écrirait dans le ciel avec la fumée de ses réacteurs !…
F. G. : Il a fallu très peu de temps pour que les choses en arrivent au point où vous les voyez. Au début des années 2000, vous créiez La Vérité, vous continuiez de publier des livres : que s’est-il passé pour que tout cela devienne si rapidement impossible ?
M.-É. N. : Les écrivains ont peur, et donc ils se soumettent de plus en plus. Ils n’ont pas compris que de toute façon ils sont perdants. Ils se croient tous de fins stratèges, mais c’est un très mauvais calcul. Leur problème est qu’ils vivent dans un tout petit milieu. Si vous vous enfermez dans une pièce de votre appartement où se trouvent votre mère, votre oncle, votre tante, vos cousins, votre chat et le doudou de votre enfance, et que vous ne sortez pas pendant une semaine, vous vous sentirez aimé, porté, admiré, vous aurez un succès fou. Mais dès que vous ouvrirez la porte, ce sera terminé. Alors eux, ils ne veulent pas ouvrir la porte. Moi, grâce à mon côté anti-travail-famille-patrie, je n’ai même jamais voulu entrer dans cette fameuse pièce. Quand j’ai su qu’il y avait mon doudou, mon cousin et ma mère, je les ai enfermés à clé, j’ai jeté la clé et je suis allé courir dans les champs. La liberté, c’est ça. Et l’édition, c’est cette petite pièce familiale. Quant à savoir pourquoi la situation s’est dégradée si vite… Je vois, à travers mon parcours, comment les choses se passent, et je peux imaginer mille explications, mais je manque sans doute de recul. Vous en avez certainement plus vous-même, du fait de votre position éditoriale, et je suis sûr que vous pourrez mieux analyser ce phénomène. Je vous retourne donc la question : qu’est-ce qui s’est passé ?
F. G. : Est-ce que j’ai suffisamment de recul ? J’en suis moins sûr que vous. Mais il est vrai que cette revue est un bon poste d’observation. Ce qui m’apparaît en tout cas, c’est que la soumission – au support, au formatage, aux nécessités médiatiques… – a progressé, chez les écrivains, d’une manière inversement proportionnelle à la place de la littérature dans la société. Il est naturel, pour reprendre votre image, qu’à force de vivre dans une petite pièce entouré des siens, on soit de plus en plus surveillé. On y est aimé, comme vous le disiez, mais de cet amour qui consiste à ne pas laisser respirer l’autre, de l’amour du bâillon pour la bouche. Le succès qu’on y trouve est la monnaie de sa docilité. Or, la littérature conserve en France un prestige anachronique. Il est bien vu dans le quartier d’être de cet appartement-là.
M.-É. N. : Ce qu’ils ne voient pas c’est que ça ne passe plus par un livre à vendre, que le livre n’est plus nécessaire pour être écrivain, et peut-être même le garant que son auteur n’en est pas un.
F. G. : Oui, on pourrait obtenir le même genre de prestige sans avoir à fabriquer des livres.
M.-É. N. : Vous parliez du prestige de la littérature, mais je crois que c’est le livre qui en conserve, non la littérature. C’est pourquoi les éditeurs et les écrivains à leur solde ont quand même encore besoin de fabriquer des livres. Le prestige, c’est l’idée fausse que le livre donne de la littérature, et c’est ça qui permet à de faux écrivains de tourner en rond comme des hamsters dans leur cage, qu’ils ont l’illusion de croire être la littérature même.
F. G. : Ce qui n’est pas illusoire, ce sont les mécanismes sociaux que ce prestige permet encore d’actionner. Un écrivain peut avoir profit, un profit au moins symbolique, à publier des livres, même s’il en vend cent. Parce qu’il joue un rôle dont étrangement la société a toujours besoin. Conséquence : ce rôle pouvant être parfaitement tenu par quelqu’un qui n’a pas la première idée de ce qu’est la littérature, et la fausse monnaie chassant la bonne, les vrais écrivains qui demeurent, à mon avis en plus grand nombre que ce que vous semblez dire, deviennent invisibles. C’est essentiellement un problème de transmission : ce qui se donne pour de la littérature et n’en est que la singerie requiert sans cesse l’attention des gens à la place de ce qui continue, avec plus ou moins de réussite bien sûr, l’aventure littéraire.
M.-É. N. : Vous parliez des mécanismes sociaux : qui les actionne et pour qui ?
F. G. : Eux pour eux.
M.-É. N. : Quel égoïsme ! Je ne conçois pas les choses ainsi. Mais attention, le problème n’est pas le « nombrilisme ». Ce n’est pas parce qu’on parle de soi qu’on reste dans la pièce. Ce serait trop simple de croire qu’on puisse retrouver la littérature en se contentant de ne plus dire « je »…
F. G. : Dans la pièce, il y a aussi une télé. Par elle on peut imaginer connaître le monde.
M.-É. N. : Oui, ceux qui veulent sortir de soi croient que ça suffit. Un manifeste est paru récemment, j’ai vu ça dans Le Monde je crois, signé par des écrivains qui veulent que la littérature française s’ouvre sur le monde pour échapper au nombrilisme. Mais ce sont de faux problèmes. Qu’est-ce qu’un type comme Jean Rouaud peut avoir à nous dire sur le monde ? Il a déjà été incapable de nous parler de lui-même, alors le monde… Ces fausses alternatives sont des jeux de miroirs où les gens se reflètent les uns les autres pour empêcher de voir la réalité du corps qui est au milieu. Ce qui est pathétique, c’est que ces gens sont tellement drogués au prestige social du livre qu’ils croient encore faire de la littérature pure et dure : « Nous parlons du monde, nous allons dans d’autres pays, nous sortons de notre nombril. » Ils sont complètement grillés à cause de leur surreprésentation sociale en tant qu’écrivains plus ou moins à succès – à laquelle ils ne veulent surtout pas échapper –, et ils prétendent sauver le livre ! Ils s’auto-absolvent vite fait de leurs compromissions, et s’imaginent que c’est de l’intérieur de l’enfer médiatique qu’ils arriveront à sauver quelque chose, à persuader quelqu’un de lire un livre, car « lire c’est toujours mieux que de regarder la télévision » martèle l’homme de lettres qui fait de la télévision. Mais c’est faux. Lire un livre ne vaut rien, ce qui est important c’est de l’écrire. Je l’ai dit récemment : aujourd’hui tout le monde peut publier un livre, sauf moi. Pourquoi, parce qu’il n’y a pas d’éditeur. L’éditeur ce n’est pas quelqu’un qui commande un livre pour telle date sur tel sujet dans tel genre : un roman sur les petits oiseaux en mars. La relation d’un écrivain avec son éditeur devrait être comme celle d’un peintre avec son marchand de tableaux, qui lui donne tant par mois et lui prend sa production en bloc, que ce soient des fusains, des aquarelles, de l’huile, des natures mortes, des portraits ou des paysages. Il suit l’œuvre du peintre, à charge pour lui de la faire connaître, de la vendre.
F. G. : Ce qu’il veut, c’est le peintre lui-même.
M.-É. N. : Bien sûr, et le peintre se donne en entier. Le problème, c’est que j’ai connu ça pendant quinze ans. Je suis un enfant gâté. Je ne vois pas pourquoi je régresserais à accepter des contrats ponctuels, même de la part d’éditeurs amis, et même si je suis en position de faiblesse économique. Je n’ai jamais eu de contrat avec Jean-Paul Bertrand au Rocher, on travaillait exactement comme je viens de le décrire. Si j’estimais que mon travail était prêt, il le publiait, quel qu’il soit, pamphlet, roman, poème… C’était une acceptation globale, le respect du parcours d’un artiste. Si l’artiste a envie de passer par telle ou telle période, s’il a envie de ne faire que des livres verts, puis roses, puis bleus, l’éditeur doit le lui permettre. Il doit lui donner l’occasion de continuer à avancer dans son œuvre, pas de continuer dans sa carrière littéraire.
F. G. : Oui, et je pense que cette attitude peut inclure l’acceptation du livre raté, ou moins abouti, ou mineur, qui tire son intérêt de l’ensemble du parcours, justement. Or, dans l’économie marchande, il faut à chaque livre convaincre qu’il s’agit du chef-d’œuvre de son auteur, sans quoi pas d’événement, pas d’excitation et, pensent-ils, pas de lecteurs.
M.-É. N. : Ce qui bien sûr est faux, et d’ailleurs personne n’y croit. Le monde éditorial devrait comprendre que c’est à l’écrivain lui-même de choisir ce qu’il publie – pour autant qu’il sache ce qu’il fait. Mais les éditeurs sont presque toujours aux prises avec des gens qui ne connaissent rien à leur propre travail, qui n’ont pas d’idée, qui acceptent les commandes parce qu’ils ne savent pas quoi faire. Moi je sais quoi faire, je ne suis pas en manque d’inspiration. Je garde mon cap. Il se trouve simplement qu’après vingt-deux ans et vingt-sept livres je n’ai plus aujourd’hui d’éditeur. Il est donc normal que j’arrête de publier des livres et que j’écrive de simples tracts pour contenter les rares personnes qui ont besoin de ma parole. Ce devrait être une vocation de la littérature, une vocation d’ordre apostolique et évangélique, d’être un don de sa parole à des gens qui ont besoin d’elle pour en être soulagés. Mais c’est l’inverse qui se passe actuellement dans l’édition : le livre doit être marchandisé, c’est-à-dire inséré dans un cadre et surveillé par le système, alors que le don de son verbe échappe à tout contrôle, il est du côté de la liberté la plus totale.
F. G. : Vous parliez tout à l’heure de la nécessité pour l’écrivain d’aller de soi à l’autre, vous parlez maintenant d’apostolat : c’est curieux, on vous a beaucoup reproché le contraire, vous taxant de narcissisme, d’égocentrisme…
M.-É. N. : On m’a souvent accusé, en effet, de ne parler que de moi. Je crois que c’est parce que je ne suis pas militant d’une cause. Hallier me faisait déjà ce reproche, et venant de lui, c’était cocasse ! Comme si on avait comme alternative : ou bien parler de soi, ou bien parler au nom des autres, c’est-à-dire entrer dans une idéologie. Mais parler pour les autres – y compris de soi, pourquoi pas ? –, ça la plupart des « écrivains » n’y pensent jamais… Mon journal n’a été écrit et publié que pour ça.
F. G. : Ce n’est pas un journal d’états d’âme (« Je me réveille ce matin, je suis chagrin »).
M.-É. N. : Pas du tout, alors qu’il n’y a que ça aujourd’hui dans la littérature. Ils croient pouvoir y échapper en ayant une vision du monde extérieur mais ils ne l’ont pas, ils ne sont pas affûtés pour l’avoir. Ils s’imaginent passer du nombril au monde. Mais ça ne marche pas comme ça. Je le disais dans le Régal : il faut faire de son nombril le maelström du monde, je rajouterai : pour avoir quelque chose à dire sur le monde. L’actualité c’est du réel, et je ne vois que des écrivains qui échappent au réel. Il ne suffit pas de voyager, de faire des livres exotiques, d’arrêter un peu de parler de ses problèmes de Saint-Germain-des-Prés pour retrouver le réel.
F. G. : Je vous disais que vos affiches me faisaient penser à Luther, mais depuis, en vous écoutant parler, un autre souvenir m’est revenu, lui aussi religieux, comme par hasard. C’est celui du festin de Balthazar, dans la Bible. Le roi chaldéen Balthazar réunit dans son palais les mille seigneurs du royaume et leur offre le plus extraordinaire festin qui se puisse concevoir. Soudain, une main apparaît, traçant « sur le plâtre du mur » trois mots inconnus : Mané, Thécel, Pharès. Le prophète Daniel, en exil à Babylone depuis la conquête d’Israël par Nabuchodonosor, convoqué pour interpréter ce message incompréhensible déclare au roi : « Ces mots annoncent ta perte. » Le soir même, Balthazar était mort. Par votre décision de ne plus publier vous semblez tendre à devenir cette main surgie de nulle part qui écrit sur les murs l’annonce de la destruction des royaumes.
M.-É. N. : C’est exactement cela. Les affiches, les tracts mettent spontanément en scène la destruction du livre. Quand je vois des bribes d’affiches, mon nom déchiré, parce qu’en dernier recours un de mes détracteurs, qui n’arrive pas à arracher le texte, arrache le nom pour qu’au moins on ne sache pas que c’est cet enculé de Nabe qui a écrit ça, quand je vois des bouts de phrases emportés par le vent, je pourrais voir en effet un Mané, Thécel, Pharès s’inscrire sur les murailles. L’édition est devenue babylonienne, babélique dans la confusion d’au moins deux langues, celle de la littérature et celle de la publicité. C’est une juste réponse que l’écriture d’un écrivain qui ne peut plus publier soit ainsi emportée par lambeaux dans le ciel de Paris ou de Marseille, qu’elle soit éparpillée, qu’on la ramasse par terre. L’aboutissement, c’est l’invisibilité de l’écriture. Mané, Thécel, Pharès. Ou encore comme la phrase que Jésus aurait écrite sur le sable et que la mer a effacée. On ne sait pas ce qu’a écrit Jésus. Il n’y a pas de trace. Un mystique du Moyen-Âge, Joachim de Flore, parlait d’un « évangile éternel » : le cinquième évangile, celui qui n’est pas écrit. Il est nécessaire aujourd’hui de trouver cette écriture intermédiaire, qui n’est plus de l’écrit mais qui ne doit pas être que de l’oral. Sans aucune comparaison possible évidemment, j’écris mes tracts sur un coin de plage, je trace avec un bâton quelques signes dans le sable. Par hasard, des personnes lisent par-dessus mon épaule ce que j’écris et le reproduisent sur les murs. Ensuite, la mer recouvre tout.

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1. Le jeudi 10 décembre 2009 par Serge ULESKI
2. Le jeudi 10 décembre 2009 par leo
3. Le jeudi 10 décembre 2009 par Florent G.
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6. Le jeudi 10 décembre 2009 par Serge ULESKI
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14. Le mercredi 16 décembre 2009 par Wham Bam
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16. Le vendredi 15 janvier 2010 par Wham Bam
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