Un jour, dans une lettre adressée à son amie Maryat Lee qui se destine elle aussi à une carrière d’écrivain, elle confie : « Ainsi, ce sera peut-être le Sud pour vous. N’attendez aucune condoléance de ma part. Je me suis trouvée confrontée à ce genre de retour. Je me sentais alors pieds et poings liés, et je me résignais comme on se résigne à l’inévitable, à la mort. Je pensais que ce serait pour moi la fin de toute créativité, de toute œuvre, de tout travail, mais, comme je vous l’ai dit en vous quittant devant la grille, ce n’était qu’un début. »
Le Sud dont elle ne partira et ne se départira jamais. Le Sud, inépuisable source d’inspiration, grille de lecture et toile de fond de toute son œuvre. Caricaturiste au trait acéré, elle croque avec gourmandise et cruauté ce monde rural des années cinquante, les Noirs et les petits propriétaires blancs, racistes, étriqués, cramponnés à des privilèges d’un autre temps. Des quatre coins du pays, monte et enfle la rumeur intégrationniste. Mais ici, chacun retient son souffle, Dieu n’a pas encore de projet égalitaire. La destinée est une histoire de couleur de peau. Et ce ne sont pas les faux prophètes qui pullulent dans cet État évangéliste rigoureusement fermé à la modernité qui prêchent le contraire.
Faulkner, Carson McCullers, Steinbeck, Caldwell… eux aussi ont écrit le Sud. Flannery O’Connor, elle, vient à la fois de là et d’un « ailleurs ». C’est une météorite littéraire, un caillou extraterrestre tombé par hasard à la surface du globe. Elle est différente. Drastiquement. Sa perception, son analyse, son regard, tout chez elle est oblique. Curieuse, elle soulève les couvercles, retourne les pierres, regarde sous les lits. Elle a pour mission de révéler l’autre réalité, celle qui s’immisce entre les faits, la face cachée des choses.
Du talent, elle sait qu’elle en a. Pas l’ombre d’une vanité pourtant dans ce qui n’est qu’un simple constat. Et à qui voudrait qu’elle le galvaude, elle ne craint pas de tenir tête. Il n’y a qu’à voir de quelle façon elle envoie valser John Selby qui faillit être son premier éditeur chez Rinehart pour comprendre l’idée qu’elle se fait très tôt de sa vocation et de l’originalité de son propos : « Je suis déjà en mesure de vous dire que je ne souhaite absolument pas travailler selon vos directives, comme le font les auteurs dont vous m’envoyez les noms. Il me semble que les qualités (si qualités il y a) que présente l’ouvrage sont intrinsèquement liées aux défauts que vous mentionnez. Je n’écris pas un roman conventionnel et je crois que la valeur de ce que je dis vient précisément de la singularité de mon expérience. » Voilà qui a le mérite d’être clair.
Son talent ne vaut rien si elle ne le met pas au service de sa conception du monde. Comme tout écrivain, elle a la sienne bien sûr, mais comme bien peu, elle détient le sens inné du mystère et du sacré. Telle est donc sa tranquille ambition : lever un coin du voile de l’invisible réalité.
Sa trajectoire est brève, son œuvre l’est tout autant. Gallimard, éditeur historique des textes de Flannery O’Connor en français, vient de rassembler l’ensemble du corpus dans un même volume (collection « Quarto »). Deux romans, La Sagesse dans le sang, Et ce sont les violents qui l’emportent, trois recueils de nouvelles, Les braves gens ne courent pas les rues, Mon mal vient de plus loin, Pourquoi ces nations en tumulte ?, un recueil d’essais, Mystère et manières, c’est peu pour dire le sens immanent de l’existence. Un sens moral, sans aucun doute.
Dotée d’une foi inébranlable, Flannery est un écrivain qui, haut et fort, se revendique catholique. Avant elle, Mauriac, Bernanos, Bloy, Greene, Waugh, qu’elle a lus avec application, ont été confrontés au même dilemme : « Écrire, pour un chrétien, pose ce redoutable problème : l’unique, l’ultime réalité qui existe pour vous est l’Incarnation, et personne ne croit en l’Incarnation, en tout cas dans le grand public. Mes lecteurs sont des gens qui pensent que Dieu est mort. Du moins ai-je conscience d’écrire pour cette sorte de gens… » Dès lors, pour susciter l’intérêt de « cette sorte de gens », elle choisit l’électrochoc. Les personnages qu’elle invente sont grotesques, primaires, parodiques. Elle les affuble des plus horribles disgrâces physiques ou morales, parfois les deux. Qui d’autre mieux que Flannery mettrait en scène tour à tour des aveugles, des manchots, des boiteux et autres accidentés de la vie, des enfants martyrs, des vieillards séniles, des tueurs en série, des mystiques prédisant l’Apocalypse, des maîtres d’école bornés, de pathétiques dames patronnesses, des prédicateurs impuissants à remettre leurs ouailles dans le droit chemin ? Tous évoluent dans un univers absurde et violent qui lentement les engloutit. Ils pataugent, se noient, s’entretuent, se cognent mais s’accrochent à leur pauvre conception manichéenne d’un monde qui, malgré leurs efforts, part à la dérive. Étendus à terre, ils demandent grâce. L’auteur n’a aucune pitié. De grâce, il est bien question cependant. Car la grâce est au centre de l’œuvre de Flannery O’Connor, c’est même la seule issue qu’elle envisage pour sauver ses héros sans panache. Mais, ne nous y trompons pas, ce n’est jamais elle qui les sauve, c’est Dieu qui éclaire soudain leurs errances d’un jour nouveau. Énigme de la Révélation. La maladie ne lui permet que deux heures de travail quotidien. Qu’à cela ne tienne, chaque matin, elle se met à sa table, incontournable rendez-vous avec soi. De son propre aveu, il n’en sort pas toujours grand-chose. Flannery est une laborieuse. Elle met respectivement cinq et sept ans à terminer ses deux romans. Parallèlement, elle écrit des nouvelles pour se dégourdir la tête, pour se divertir. Mais rien n’est simple. Elle peine, corrige, rature, jette souvent sans état d’âme le produit de plusieurs mois de charbon. Elle n’a aucun plan préétabli, ce sont ses personnages qui mènent la danse et l’entraînent où bon leur semble. L’âpre travail d’écriture n’exclut pas le recul, la dérision, l’exquise jubilation intérieure. Dans le silence de sa chambre, dans le tréfonds d’elle-même, la demoiselle se tient les côtes. De quoi se gausse-t-elle ? De la bêtise, des certitudes trop vite acquises, des préjugés, de la pensée unique, partiale, imbécile. Chaussant ses lunettes qui lui donnent un air de vieille fille rance, elle épingle son époque. Sans concessions sur ses contemporains, elle traque les faux-semblants, désireuse encore et toujours de mettre à nu la vérité qui sous-tend la vie et les rapports humains. À gorge déployée, elle rit aussi de ses propres faiblesses et de son délabrement physique. Le visage soufflé par la cortisone, la mâchoire déformée, cramponnée à ses béquilles d’aluminium, l’ectoplasme qu’elle est devenue conserve néanmoins une furieuse joie de vivre. Et combien cette hilarité transparaît au travers de la correspondance qu’elle entretient avec ses amis et certains de ses lecteurs, rassemblée post mortem par Sally Fitzgerald sous le titre L’Habitude d’être.
Derrière l’humour, pointe parfois le dépit. Le destin de Flannery est d’être une incomprise. Incomprise de son public qui reste à la périphérie de ses textes sans se douter de leur portée spirituelle, incomprise des critiques littéraires qui se méprennent sur ses intentions, incomprise de sa propre mère qui l’exhorte à écrire enfin un vrai roman sudiste populaire, une suite d’Autant en emporte le vent… Face à ce grand malentendu, l’auteur ne faiblit pas, acceptant de payer le prix de son exigence littéraire. Elle a tenté de faire jaillir du visible l’invisible, au lecteur de saisir la réalité impalpable dans le miroir qu’elle ne cesse de lui tendre. Il est désormais temps pour elle d’aller rejoindre cette seconde réalité, Dieu l’attend sur l’autre rive.