Dans le N° 362 de novembre de artpress, un court mais remarquable article de Céline Gailleurd.
Conquistadors naît dans le feu, l'or, la poudre et le sang. Le récit s'ouvre en 1532 sur la conquête du Pérou. Il retrace la destruction de l'empire Inca par Francesco Pizarre accompagné d'une poignée de guerriers espagnols. Ce roman d'Éric Vuillard s'inscrit dans la continuité du Chasseur (Michalon, 1999) de Bois vert (Léo Scheer, 2002) et de Tohu (Léo Scheer, 2005), jusqu'à son premier long-métrage Mateo Falcone'' (2008, d'après la nouvelle de Prosper Mérimée), tous traversés par une même tension nerveuse qui naît de l'attente.
Traquer l'inconnu, se sentir face à face avec l'étranger, freiner la montée du carnage et voir comment le corps réagit dans l'épaisseur du silence, se laisser bruler parl'attente d'un événement inouï, d'une présence invisible, voilà ce que recherchent ces personnages.
L'écriture d'Éric Vuillard, comme lorsqu'il filme, est un coup de couteau qui ouvre l'intérieur pour mettre la matière à nu. Le récit de la conquète n'a rien d'un témoignage historique, il est bien plus que cela. Il renouvelle les voies habituelle qu'emprunte l'épopée.
D'une densité rare, le texte va à l'essentiel. Il relie, sans cesse l'Histoire à l'intime. Il tresse le destin d'un homme, Pizarre, avide, féroce, mais aussi vulnérable, au devenir du peuple indien. Il dit la soif de conquête mais aussi la peur, l'attente, la solitude du corps, donnant aux gestes de ces mercenaires espagnols une beauté envoûtante et religieuse. Il raconte ce qui en eux frémit ou se brise. Alors même que ces guerriers analphabètes, "pour la grande chasse à Dieu", ravagent la terre, fouillent le ventre des hommes et portent le feu, il rend sensible ce qui sans cesse leur échappe. Il donne à leur errance, au fracas de la destruction, une portée métaphysique. Un livre d'une vitalité unique.
Les prix Renaudot seront attribués lundi 2 novembre 2009.
voici la dernière sélection.
Cinq romans
Frédéric Beigbeder, Un roman français (Grasset) Alain Blottière, Le tombeau de Tommy (Gallimard) Marie-Hélène Lafon, L'annonce (Buchet Chastel) Vincent Message, Les veilleurs (Le Seuil) Jean-Marc Parisis, Les aimants (Stock)
Trois essais
Daniel Cordier, Alias Caracalla (Gallimard) Jérôme Garcin, Les livres ont un visage (Mercure de France) Gabriel Matzneff, Carnets noirs (Léo Scheer)
Un très bon article sur le livre de Nicolaï Lo Russo mis en ligne par Le Golb.
"Nicolaï Lo Russo - Tour de force
Dans l'immensité de la Rentrée littéraire, noyé sous des litres d'excréments de pipoles du livre rêvant chaque nuit du mot littérature, se terrait un ouvrage singulier, au verbe haut et au talent insolent, dont le titre sonne comme celui de quelque œuvre maudite. Hyrok. Ce qui tombe plutôt bien puisque d'œuvre maudite, il est justement question. Mais pas que. Oh non ! Pas du tout que.
Car à travers la trajectoire de Louison Rascoli, plus grand photographe de sa génération dont le destin tragique nous est narré par son fils quelques quarante années plus tard, c'est à un étonnant voyage que nous invite Nicolaï Lo Russo (par ailleurs - et entre autres - lui-même photographe). D'autant plus étonnant que c'est notre monde qu'il nous amène à visiter, façon yoyo temporel habile puisqu'évitant soigneusement de trop tirer sur la ficelle. Comprendre par-là que si le narrateur nous écrit depuis un futur (relativement) proche pour évoquer tant les dernières années de la vie de son père que ce monde (le nôtre) dans lequel il vécut, Lo Russo a l'intelligence de ne pas abuser des anachronismes rétrospectifs et autres références contemporaines (le prologue mis à part... par ailleurs la partie la moins réussie - parce que somme toute assez facultative - de Hyrok), préférant la mise en abyme et la suggestion à des références frontales qui auraient sans le moindre doute viré au procédé sur la longueur (cinq-cent pages tout de même... or contrairement à ce que semblent croire certains auteurs Anglo-saxons le volume n'est pas une invitation à se laisser aller - elle induit au contraire la nécessité d'une retenue dont Nicolaï Lo Russo fournit une remarquable illustration).
C'est loin d'être le seul élément remarquable dans ce premier roman ; c'est cependant parce que cette forme est impeccable, maîtrisée de bout en bout, que la richesse du fond peut éclater au grand jour. Car Hyrok relève sur le papier du sacerdoce d'écrivain (soit donc potentiellement du sacerdoce de lecteur, du moins s'il était raté - ce qu'il n'est évidemment pas). A la fois satire acide ET roman d'anticipation ET histoire particulièrement haletante ET chronique de mœurs ET biographie fantasmée ET réflexion sur la place de l'image ET de l'artiste dans notre société ET interrogation plus que pertinente sur le prix de la création ET peinture d'un monde en perpétuel mutation ET...
(je m'arrête là)
... Hyrok réunit tous les éléments requis pour être un vrai gros flop, un énorme truc indigeste... or c'est exactement de l'inverse qu'il s'agit. Etonnante de fluidité, la narration embarque le lecteur dans un tourbillon d'images et d'évènements , souvent chaotique mais jamais brouillon, se défiant des schémas littéraires préconçus comme des références trop évidentes ; allez savoir pourquoi, on pourra penser à un compromis curieux (quoique pas forcément absurde) entre Cronenberg et Lorrain. Il y a du Monsieur de Phocas là-dedans. Ce qui, pour ceux qui connaissent le stratosphérique niveau du chef-d'œuvre de Jean Lorrain (existent-ils encore en 2009 ?), n'est pas rien. De quoi largement légitimer l'existence de la controversée collection M@nuscrits (*). Et donner envie de suivre d'un peu plus près Nicolaï Lo Russo - bien sûr.
(*) Ne serait-ce que parce que ce livre est gros, écrit petit, particulièrement intelligent et complexe... bref, tout ce qui fait peur à l'éditeur français de base (et toc)."
Éric Naullau, qui n'est pas toujours tendre avec ses invités chez Ruquier, avait salué la grande qualité du dernier livre de Saphia Azzeddine et avait comparé son héros : Polo, à une nouvelle version du Petit Nicolas. Quand je regarde le Box Office de cette semaine, je ne peux que souhaiter à Polo un destin similaire. En attendant, il n'y a pas la place sur ce blog pour reprendre tout l'accueil réservé à ce livre. Voici un article qui vient de paraître sur le site 1001 livres par Christophe et que je trouve très bien :
"La Chronique.
Après l’excellent Confidences à Allah, Saphia Azzedine revient en cette rentrée littéraire avec son deuxième roman Mon père est femme de ménage aux éditions Léo Scheer. Un livre qui donne la parole à Paul, 14 ans, un adolescent qui à la langue bien pendue, aussi agaçant que touchant. Un roman à lire de toute urgence. Vraiment. C’est de la bombe !
Un deuxième roman tendre et joyeusement cru.
Paul a 14 ans et grandit au cœur d’une famille un peu en désordre. Selon lui, sa mère est moche et paralysée, sa sœur est une bimbo pétasse doté d’un petit vélo dans le ciboulot et son père occupe l’un des pires métiers qu’un homme peut faire : homme de ménage. De quoi avoir la honte au collège !
D’une lucidité déconcertante à travers des mots incendiaires, Paul surnommé Polo exprime sa perte de l’innocence avec une spontanéité aussi insolente que légitime. Tout simplement, parce que son armure de guerrier s’émaille de mots à la fois tendres et joyeusement crus. Ce refuge textuel met en lumière une belle tension entre le désir d’émancipation, de rêve d’accomplissement et un univers familial n’inspirant pas la réussite.
L’insolence d’un adolescent en rupture avec l’innocence.
Au cœur d’une famille qui ne fait pas rêver, Paul devient cynique, grande gueule, raleur et a toujours un avis sur tout. Peu importe que ça plaise ou non. Ce personnage devient parfois chiant, mais l’auteure arrive toujours à relever la situation par une réflexion mordante qui fait mouche. Les limites sont finalement quelque peu transgressées, mais elles ne sont jamais complètement dépassées. Ce qui fait qu’on s’attache magnétiquement à ce Polo même quand il est infect envers sa famille, certes en désordre mais intimement et profondément sincère.
Une auteure dans la peau d’un garçon de 14 ans qui a la tchatche.
Au fil de ce roman décapant et revigorant grâce au tonus des dialogues, Saphia Azzeddine n’hésite pas à placer ce qu’elle a à dire avec une grande franchise et une belle authenticité. Dans la peau d’un môme de 14 ans, l’auteure s’est glissée dans la peau d’un adolescent chahuté par ses espoirs et ses déboires. Saphia Azzeddine a fait le pari d’endosser le rôle d’un garçon. Changement de sexe, Saphia Azzeddine s’en sort avec talent même si le reproche lui a été fait que l’effet de style ne prenait pas par un certain grincheux comme Eric Zemmour. Eh bien, non, selon nous, la mécanique narrative fonctionne à plein régime. Quand Polo parle, on croit vraiment que c’est un gamin de cet âge-là qui jacte et que c’est bien un petit mec qui balance ce qu’il pense.
Attention TALENT !
Un fabuleux roman et un regard subtil sur la banlieue, Saphia Azzeddine a incontestablement le sens de la formule, la verve irrésistible, le talent de fédérer et celui d’observer. Cette plume vive vous tiendra en haleine, si bien que vous ferez qu’une bouchée de ce joyau littéraire. Vous croquerez ce deuxième roman comme on croque la vie à pleine dent !
Par Christophe, le 24 octobre 2009
PS. L'adaptation théâtrale de Confidences à Allah, poursuit sa tournée triomphale à Bruxelles en attendant de revenir à Paris en décembre 2009.
Le livre de Béatrice Shalit : Danse avec ma mère est sorti en librairie le 18 mars 2009. Après sept mois de réflexion, le Nouvel Obs publie un très bel article de Marie-Dominique Godfarb consacré à ce livre. À l'époque, l'auteur, découragé par le silence des media, malgré les efforts de notre attachée de presse, avait publié dans Le Monde une fameuse lettre ouverte, très humoristique, dédiée à "L'écrivain inconnu." À contre-courant de ce qui domine le monde actuel, livre n'est pas éphémère, et il faut parfois être patient, il peut toujours re-surgir au détour d'un coup de foudre; voici celui de Marie-Dominique Godfarb :
"La mère d’Eden s’appelle Alonit et …
La mère d’Eden s’appelle Alonit et quand elle danse avec sa fille, ça donne un roman drôle et tendre, Danse avec ma mère de Béatrice Shalit, aux Editions Léo Scheer. La quatrième nous prévient d’un mélange des genres et, en effet, comment classer cette histoire à tiroirs où l’on va du conte à la farce, des relations familiales les plus courantes aux terribles souvenirs de l’univers concentrationnaire, etc. ?
Dès le début, nous apprécions le goût de l’auteur pour les fantaisies onomastiques : la narratrice porte le prénom d’Eden, la maison de convalescence est appelée « Le train sifflera trois fois », son directeur Gussie (alias docteur Gustave Salomon, « médecin des artistes et des fous normaux »), y séjournent également Ecran noir, le couple Art. Fantaisies mais pas seulement puisque l’exercice n’est pas pur divertissement et il s’agit bien, comme le suggère l’allusion à « La Montagne magique » de T. Mann, de nous offrir une galerie de quelques archétypes contemporains, bref de nous inviter à creuser des propos d’apparence rigolote, mais chargés de sens ; à décrypter, à travers les métaphores et autres pirouettes, de grands thèmes qui agitent nos sociétés. Avouons que l’éventuelle interprétation sous-jacente à « Le train sifflera trois fois » nous est restée totalement hermétique, ce qui est un peu rageant car la narratrice s’écrie : « "Le train sifflera trois fois". Comment n’avais-je pas deviné ? »(si l’auteur voulait bien…)…
Dans les premiers chapitres, les personnages sont portraiturés en quelques traits incisifs : « Ma jolie Salomé, enceinte de son deuxième enfant, mais aussi prévenante qu’un rouleau compresseur. » Quant à la narratrice, une virtuose de la culpabilité qui s’excuserait presque du mauvais temps quand il pleut, c’est une femme que gagnent les rhumatismes et un certain désenchantement puisque « le futur est irrévocablement derrière elle vous. » Va-t-elle jusqu’à souhaiter en terminer ? Pas sûr ! Il lui reste un an à vivre et, malgré la liste de tous les avantages qu’elle pourrait en tirer, la peur de la mort comme celle de faire de la peine à ses enfants la minent. Après une seconde opération - l’ablation d’un lipome - on lui propose de partir dans une bien étrange maison de convalescence en compagnie de sa mère Alonit (85 ans) et de Mimi-chat.
Voici donc la situation posée, dès le deuxième chapitre. Mais on ne va tout vous raconter, vous vous en doutez ! D’autant que la trame narrative repose sur deux idées épatantes. La première, suscitée par l’originalité des lieux comme de certains comportements, consiste en l’angoissante question : est-on chez les fous ou a-t-on passé l’arme à gauche ? Il faut bien dire qu’un mari mort et ressuscité, puis à nouveau mort, une fille qui ne conduisait pas et qui arrive en voiture bleue, un isolement total (portables interdits) contribuent à créer un malaise certain dans l’esprit pour le moins déboussolé de la narratrice… Est-elle folle ou dans ce qu’elle appelle l’Afterlife, entourée de revenants ? D’autant que les pensionnaires du Train ont vécu de terribles accidents ou traumatismes.
La deuxième belle idée se trouve au programme du séjour en cette maison de convalescence : une confrontation entre mère et fille, une joute par jour, sur des thèmes tirés au sort et arbitrée par les deux jeunes gens de l’établissement : Ecran noir et Julio. Citons la honte, la frivolité, la danse… et tant qu’à faire : « mère et fille »… La mère attaque fort : « Vas-ydonc, ma chérie. Laisse ton vernis s’écailler, enferme ton sourire, et déverse ta haine »… pour terminer sur ce qui pourrait bien être une déclaration d’amour : « Ce sujet est le plus stupide de la série. Ce qui se passe de mère en fille et qui ressemble tant à de la haine n’en est pas. Tu devrais savoir ça, Eden. C’est toi, l’écrivain. » Cette relation mère-fille traitée avec autant de délicatesse que d’humour suggère que ce n’est pas un hasard si l’ouvrage est dédié au souvenir d’Ellen Shalit, mère de l’auteur.
Ajoutons parmi cet ensemble de personnages hauts en couleurs – c’est le moins qu’on puisse dire ! - l’autre Eden, tante de la narratrice, morte à Auschwitz… à moins qu’elle ne coule des jours heureux en Bolivie… ? Allez savoir avec cet ouvrage où c’est la mort qui danse avec la vie ! En conclusion, voici une narration originale, où il est question de mères, de filles (« Alors que je rêvais d’une autre mère, elle se languissait d’une autre enfant. Une vraie petite fille à elle. Qui ne mangerait pas, ne pisserait pas, ne ferait pas caca. Une poupée bien propre. »), de mort et de folie… dans un joyeux embrouillamini où la dérision le dispute à la tendresse. Et la dernière page tournée, de se poser la question : « Pourquoi n’en ferait-on pas une adaptation théâtrale ou cinématographique ? »"
L'ensemble du fil des commentaires du billet N° 1143 (M@nuscrits de la semaine du 16.10.2009) a été modéré pour d'évidentes raisons de trollisme. J'utiliserai cette méthode pour les futurs billets de présentation des M@nuscrits de la semaine s'ils redonnent lieu à ce genre de commentaires.
Benoit Caudoux a publié deux livres aux ELS : La migration des gnoux en 2004 et Géographie en 2008. L'année prochaine, le 3 février 2010 nous publions un troisième livre : Sur Quatorze façons d'entrer dans le même café.
De Benoit Caudoux, on sait très peu de choses : le style de ses textes, son activité de professeur de philosophie à Lille. Il présente, sur le site vimeo, une série de videos dont le titre est L'Agent d'entretien qui mérite bien sa polysémie. On retrouve dans ce travail quelque chose de la démarche littéraire de Benoit Caudoux, ces videos, nous dit-il, "relèvent plutôt de l'écriture, ou de quelque chose qui y ressemblerait, sur un écran."
Comme son nom l'indique, l'agent d'entretien, réalise des entretiens avec Jim Morisson, Tristan Garcia, Daniel Marteau et même Benoit Caudoux, qui dit de lui :
"Grande est sa solitude ; il n'est pourtant pas loin, l'agent de l'entretien. Intime, intra-actif, inactuel, inutile, pauvre en moyens techniques et en inspiration (plus que Job finalement, si l'on considère bien la relativité de la notion de pauvreté à une époque, des hommes), on se demande ce qu'il fait sur internet, ce type. C'est simple. Il entretient. À moins qu'il ne travaille sous couverture, peut-être? Mais oui. C'est évident. C'est ça : encore un livre!"
Sur son site : Strass de la philosophie, Jean-Clet Martin reprend deux extraits du remarquable fil de commentaires de l'article de Jean Ristat sur Conquistadors. (Sur le même site, un billet signé Pierre Vinclair sur : "De quoi un retour à l’épopée, aujourd’hui, peut-il être le retour ?" à propos de "la structure personnage-intrigue-narrateur qui donne sa forme au roman".
Regards croisés à propos du roman "Conquistadors" d'Éric Vuillard.
jcm :
La langue de Vuillard charrie comme une durée minérale. Elle s'inscrit en la lenteur d'un temps qui ne passe plus, un temps larvaire, un temps délayé de phrases précautionneuses, instantanées, brèves, semblables à des plages d'éternité. S'y ouvrent les pustules crépitant le visage de ceux que la maladie infiltre sans leur laisser aucun espace. On dirait le rythme d'une foulée ralentie dont la succession se trouve suspendue, auréolée du galop du cheval, du sifflement des épées pour fendre la chair tout au long de la vapeur des forêts avec la lune qui ne passera plus, déposée là dans le présent végétal de la lecture, entre l'éclat des yeux ébahis. L'Autre, les conquistadors ne sauraient "Lui" laisser place sous l'enceinte de leur tête étroitement casquée. Existait-il aux yeux du Dieu qui l'immole. Dieu aussi a son Autre... ... ...Lévinas renversé (pardon du raccourci posant très autrement l'Autre). Je me disais donc que si, entre les doigts, ça se passe très vite, grain par grain, le sable lui-même ne passera pas, il se dépose, et reste là, pour toujours, au fond, avec des vestiges et des casques et des os et... Je me disais aussi : au fond, l'Autre, l'étranger, il est tout près de nous, de l'autre côté d'un océan. Pas besoin de l'infini du Dieu cartésien pour se donner un extérieur et échapper au solipsisme. Je trouve que le rythme, le style de Vuillard nous font penser ainsi un autre monde, mais très ici pourtant. Une torpeur! Je me disais à moi même que ce serait très intéressant de lire Vuillard au moment où le livre s’était ouvert à mes mains. Je suis finalement très impressionné par le rythme de la phrase qui produit de la lenteur parce qu'on n'a pas besoin de mémoire, chaque geste étant comme posé dans l'instant. Là où la mémoire est mobilisée, c'est plutôt dans le passage de l'une à l'autre, comme par des sauts qui donnent le sentiment brusque de la bataille, voire d'un ensemble vaporeux, statistique, stochastique. Et cela vous expulse dans un fond immuable, presque hors du temps, fossilisé.
C'est ce que j'ai voulu dire. Mais ce n'est qu'un effet ralenti, un ressenti de lecteur...
Alain Baudemont :
Ils sont les dormeurs du val qui ne goûteront plus jamais la beauté du dormir sous le soleil, et exactement dans le vert printanier (...) plus jamais la Mère-Nature, qui s'en balance comme de son premier buisson, ne bercera, ne réchauffera ces corps brisés, ces corps mélangés de chair-ferraille, ces corps, tous terriblement vautrés dans l'herbe rouge (...) ils sont tous morts, ces allongés soldats de fortune, tous morts, et rien, pas le moindre effet de luminosité jaune ou de petit rayon doré de Soleil, Lui, toujours présent, ne réchauffera, ils sont morts, tous, et déjà froid (...) La mort, c'est froid, la mort, c'est le silence, la mort, c'est rouge, dira, en aval dans le temps, mais d'où rien de la pire violence ne se sera amenuisé, un certain Colonel Chabert, souvenons nous, un Colonel d'Empire, décrivant une autre bataille, une autre folie conquistadore (...) à son avoué, Maître Derville, totalement ébahis. Oui, pour être en accord avec jcm, qui n'a pour son commentaire absolument pas thor, oui et d'accord avec jcm, excellent observateur (coutumier en droit) des choses et des mots, et qui a raison de souligner qu'extrême et ahurissant est cette solitude soldatesque "déposée là dans le présent végétal de la lecture", extrême et médusant est "cette succession suspendue", extrême et stupéfiant ce quelque chose "qui ne passe plus", et aussi bien suis-je moi même abasourdi, ahuri, déconcerté, ébaubi, éberlué, ébloui, ébouriffé devant cette redoutable précision du Narrateur, qui m'assène qu'ici dans ce champ de folie pure, l'homme est cerné, inéluctablement collé, sans issue, incarcéré comme en forteresse, à cette force primordiale, à cette Mère-Nature qui l'entraîne dans le néant. Le noir absolu. Ainsi, dans cet absolu néant, dans cet implacable mur végétal ou inexorablement disparaît l'Homme, et pour ne pas y demeurer, il avait fallu faire fente, part et dans l'écriture, fendre, par conséquent faire ouverture, mais sans se tromper, mais quoi, au juste (...) il avait fallu faire vortex "entre l'éclat des yeux ébahis", il avait fallu absolument trouver un passage, le passage, en quelque sorte, il avait fallu se téléporter par et dans l'écriture, retrouver une sorte de trésor perdu, retrouver "le vrai trésor" et pour ainsi dire retrouver les lumières d'étoiles (...) par extension, trouver ce Doré des Lumières "À présent que je crois fermement, très excellent Roi et seigneur, que pour moi et mes compagnons, vous n'avez jamais été rien d´autre qu´un tyran cruel et un ingrat".
Je me moque de savoir comment bien lire le Vuillard des conquistadors, de savoir comment bien lire le narrateur-Vuillard à la plume dorée, pourvu que je lise, moi aussi, et avec Lui.
Ne le trouvant pas sur le Net, je reproduis ici le très bel article de Jean Ristat dans Les Lettres Françaises du 3 octobre 2009 Nouvelle série N° 64.
Florent me signale que l'article est en ligne ce matin (lundi 5 octobre) Ici. Je rappelle qu'Éric Vuillard (rare aussi dans les media) est l'invité de Arnaud Laporte et Laurence Millet dans leur émission "Tout arrive", aujourd'hui lundi 5 octobre à 12h 50.
"Une épopée à la gloire des vaincus."
"Éric Vuillard est un auteur rare. J'ai dit, en 2006, tout le bien que je pensais de son roman, Tohu. Il vient, en cette fin d'année 2009, de publier un autre roman, Conquistadors, qui confirme mon sentiment d'alors : Éric Vuillard est un écrivain avec lequel il faut compter désormais. Il a pris son temps, et il a bien fait : Conquistadors est un grand livre qui ne laisse pas le lecteur intact.
Alex, (''Unplugged''), qui est en train de corriger son deuxième ouvrage pour les ELS (SF), est en plongée dans son univers Wonderland-bipolaire-à-donf, tout en relisant La tour sombre de Stephen King dont elle devinne la griffe derrière de superbe roman, Au-delà du mal de Shane Stephens, dont Stephen King a dit : "Lun des plus grands romans jamais écrits sur le mal absolu. Je le recommande sans réserve.", confirmé par James Ellroy qui le considère comme "Un immense livre.". Paru en 1979 aux USA, vient seulement d'être publié, trente ans après, par Sonatine. Alex regarde aussi Kingdom hospital adapté de L'Hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier, dont nous a parlé, à Marseille, Bastien Gallet dans le cadre du séminaire de Pop-Philosophie (Fresh Théorie) au cours de la journée consacrée au livre de LaureLi (Écrivains en séries). En passant, Alex a mis en ligne un M@nuscrit (Let's roque) qui se présente comme une variation sur le blog des ELS à partir des pièces du jeu d'échec, qui pourrait être développé pour devenir un jeu à l'usage des visiteurs de ce blog.
Nous sommes particulièrement heureux de voir apparaître sur le site des Chroniques de la rentrée littéraire le premier billet dans la blogosphère consacré au livre d'Éric Vuillard : Conquistadors. (L'ouvrage est sélectionné pour le prix des bloggeurs). L'auteur sera l'invité d'Arnaud Laporte et Laurence Millet dans leur émission sur France Culture : Tout arrive, le lundi 5 octobre entre 12h50 et 13h30.
En attendant voici la Chronique de Vincent Wackenheim pour les C.R.T
"Notre imaginaire se nourrissait jusqu’à ce jour, en matière de conquêtes espagnoles, et de destruction des cultures précolombiennes, de quelques vers des Conquérants de José Maria de Heredia, (« …routiers et capitaines, Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal. » etc. etc.), de la gueule de Klaus Kinski dans Aguirre, la colère de Dieu, voire, pour les nostalgiques, des costumes de Tintin, du capitaine Haddock, ou de Tournesol sur le bucher dans le Temple du soleil. On croyait en avoir fini avec cette épopée-là.
On pourra désormais ajouter Conquistadors d’Eric Vuillard sur nos étagères, tant ce roman devrait marquer cette rentrée littéraire de son souffle, sa violence, son or, sa langue – aussi par la naissance de l’homme moderne qui se passe de Dieu, car devenu son égal, mais par la destruction.
-Entre la version Béta de l'interface automatique où tout le monde peut venir publier en ligne un M@nuscrit téléchargeable.
et
-La Collection M@nuscrits des textes rétropubliés sur papier par le comité de lecture des ELS.
Apparaît
- L'édition en ligne par les ELS d'un M@nuscrit téléchargeable et lisible gratuitement en ligne. Nous inaugurons ce troisième domaine de M@nuscrits aujourd'hui avec Le Bréviaire pour l'Éternité (Entre Vermeer et Spinoza) de Jean-Clet Martin ouvrage dont l'historique est indissociable de l'expérience M@nuscrits et dont on peut retrouver les différentes étapes sur ce blog.
C'est dans ce troisième domaine de l'édition en ligne (M@nuscrits / ELS) que pourrait commencer à fonctionner le fameux Comité de Lecture Élargi. (C.L.É). Il reste à définir les modalité techniques de fonctionnement de ce comité qui choisira les textes qui seront édités en ligne.