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mardi 18 mars 2008
Par Florent Georgesco,
mardi 18 mars 2008
BAT de la veille (hier soir, 18 h 30) : un livre sur lequel j'ai été très particulièrement heureux de travailler, d'abord parce qu'il est merveilleux (finesse, élégance, profondeur, force de l'expression et des sentiments... : je pourrais dérouler sur ce billet entier un long ruban de vertus), mais aussi parce qu'il m'a donné l'occasion de rencontrer une personne rare et passionnante. Je vous présente l'un et l'autre sans tarder (quatrième de couverture et notice biographique de rabat) :
Un jour de 1958, Paola Caròla frappe à la porte d’Alberto Giacometti avec une mission : obtenir de lui qu’il réalise son buste. Il acceptera et, en lui ouvrant, durant des mois, son atelier, fera de la jeune femme le témoin privilégié de sa création.
Près de quarante ans plus tard, le destin d’Annette, la veuve de l’artiste, est tragiquement interrompu. Paola Caròla comprend que l’heure est venue pour elle de livrer ses souvenirs, de raconter cet homme et cette femme dont l’amitié a changé sa vie.
Récit passionné et subtil, où l’analyse se mêle à la confidence, et l’hommage à la colère, Monsieur Giacometti, je voudrais vous commander mon buste offre, sur une des œuvres majeures du XXe siècle, un regard neuf, qui étonne et bouleverse.
Paola Caròla est née à Naples en 1929. À 24 ans, elle s’installe à Paris, où elle fréquente le milieu intellectuel et artistique, se liant d’amitié avec Balthus, Matta ou Bellmer.
À 38 ans, elle entreprend des études de psychologie et devient l’élève de Jacques Lacan. Psychanalyste, elle travaille longtemps dans les hôpitaux parisiens. Elle fonde en 1990, à Naples, un centre lacanien d’études psychanalytiques.
Elle a publié différents travaux sur la psychanalyse et la psychiatrie, et dirigé des séminaires sur Lacan, notamment à New York. Elle a aussi écrit sur des artistes comme Consagra, Giacometti et Cremonini.
Elle partage aujourd'hui son temps entre Naples et Paris.
Le livre sera en librairie le 11 avril. Vous savez ce qu'il vous reste à faire.
Photo : Paola Carola auprès du Buste de Paola d'Alberto Giacometti (bronze, 1958-1959), 2008
© Justyna Szymanska

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jeudi 14 février 2008
Par Florent Georgesco,
jeudi 14 février 2008

La Revue littéraire aime bien, à l'occasion, lever des lièvres. Le dernier en date nous vaut ce matin la une du Figaro littéraire, qui consacre une page d'enquête à celle que notre ami Dominique Noguez a menée sur Heures chaudes de M. Donnadieu, livre publié en 1941, parfaitement oublié depuis, découvert récemment chez un bouquiniste, et qui pourrait bien être, selon l'auteur d'Amour noir, le premier roman de Marguerite Duras.
Je vous laisse découvrir ses arguments dans la revue ; ils sont solides, vous le verrez, et n'ont d'autre faiblesse que de se voir opposés, par Dominique lui-même, des arguments contraires non moins convaincants ; de sorte qu'on achève la lecture de son texte incertain et rêveur. Je ne pourrais affirmer aujourd'hui, la tête sur le billot, que M. Donnadieu est bien Marguerite Donnadieu, dite Duras. Ni le contraire. Mais, et tel est le parti que le Figaro a pris, la question est désormais ouverte et doit être creusée. Aucun durassien ne pourra plus dormir paisiblement, du moins l'espérons-nous, à La Revue littéraire.
À quoi servirions-nous si nous n'étions capables de vous donner, de temps en temps, des insomnies ?

(portrait de Dominique Noguez : capture d'écran du Cinématon n°319 de Gérard Courant)
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mercredi 6 février 2008
Par Florent Georgesco,
mercredi 6 février 2008

BAT du jour : le nouveau roman de Thomas Lélu, qui sera en librairie le 3 mars. Réussirez-vous à patienter jusque-là ? J'en serais surpris mais il faudra bien. En attendant, vous pouvez toujours contempler la couverture et lire en boucle la quatrième, que voici :
Comment un employé du cyber-café La Raie Net de Passé-sur-Orge réussira-t-il à vaincre Oussama ? Quel est le rôle exact du chien Virgule ? Que viennent faire John Lennon, Elvis Presley, Kurt Cobain et Claude François dans cette histoire ? Faut-il choisir Graziela ou Ségolène ? Jacques succombera-t-il au charme de Rachid ? Pourquoi aller à la Guadeloupe alors qu’on s’amuse si bien en Afghanistan ?
Vous le saurez en découvrant les aventures hilarantes et extraordinaires de Jacques Daniel, le nouveau héros de Thomas Lélu, trois ans après Je m’appelle Jeanne Mass.

©photo : Nicolas Hidiroglou, 2008
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samedi 2 février 2008
Par Florent Georgesco,
samedi 2 février 2008
Je ne résiste pas, en ce jour de liesse nationale, à la tentation de déposer mon obole dans la corbeille du couple qui, à la suite, au hasard, de Louis VII et Aliénor d'Aquitaine, Saint Louis et Marguerite de Provence, Charles VI et Isabeau de Bavière, Henri II et Catherine de Médicis, Louis XV et Marie Leszczyńska ou encore Louis XVI et Marie Antoinette, pour ne pas parler de Napoléon et Joséphine ni de tante Yvonne, Claude, Anne-Aymone, Danielle et Bernadette, incarnera la France aux yeux du monde, et aux nôtres, qui commencent à fatiguer.
Je ne suis pas en mesure de vous rapporter les propos sans aucun doute émouvants tenus tout à l'heure pendant la discrète cérémonie de l'Élysée, mais mon ami Laurent Marty m'a signalé le discours que je recopie ci-dessous, merveille d'intelligence railleuse, ironique, irrévérencieuse, d'ailleurs parfaitement courtoise, comme il convient.
Il s'agit de la plaidoirie de maître Francis Teitgen, conseil de la société Ryanair, prononcée jeudi 31 janvier dans le cadre du procès intenté par les tourtereaux devant le juge des référés. L'objet de leur colère était, je vous le rappelle, une pub réalisée par la compagnie aérienne à leurs dépens.
Alors que le livre de Patrick Rambaud triomphe, j'ai été enchanté de cette nouvelle manifestation de révolte d'un esprit subtil devant la comédie grossière qui peu à peu remplace, à ce qu'il devient difficile d'appeler le sommet de l'État, la politique française. Nicolas Ier devrait commencer à se méfier : le rire gronde.
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lundi 14 janvier 2008
Par Florent Georgesco,
lundi 14 janvier 2008
Quelqu'un, je ne sais plus qui (pardon), se plaignait dans un commentaire de notre propension à parler ici de Saphia Azzeddine au détriment de nos autres auteurs ; il y voyait le signe de Dieu sait quelles turpitudes. Quant à celles-ci, je ne suis pas juge, mais cette idée de favoritisme n'a aucun sens. Chaque livre possède son moyen propre de trouver ses lecteurs, et doit être défendu d'une manière spécifique.
Confidences à Allah a dès sa sortie suscité un début de buzz sur internet, dont la tonalité était polémique, passionnée en tout cas, ses partisans (votre serviteur, par exemple) l'étant avec autant d'acharnement que ses contempteurs (la brigade Wrath-Beaujean, entre autres). Notre intérêt, notre devoir (certains faits étant à rétablir) et notre goût étaient d'y prendre part, d'essayer d'enrichir le débat, de le prolonger - le plus loin possible de certaines idées préconçues ou trop rapidement formées. Quel autre parti pris y aurait-il là-dedans, que celui de défendre nos auteurs où et quand s'impose la nécessité de le faire ?
Pendant ce temps, le roman de Nicolas Jones-Gorlin, Mérovée, faisait l'objet de premiers articles, en particulier un grand papier très élogieux dans Paris Match la veille de sa sortie (voyez la revue de presse, qui sera bientôt complétée), lancement que j'aurais dit inespéré si je n'avais toujours cru qu'un roman aussi fort ne pouvait que retenir l'attention. Il la retient d'autant plus, en l'occurrence, que la presse (et, semble-t-il, le public) n'a pas oublié le tapage que connut le précédent roman de Nicolas, Rose Bonbon, et qu'elle attendait, depuis cinq ans, de voir ce que pourrait bien écrire désormais un aussi singulier écrivain, qui fut si singulièrement traité. Le terrain propre de Mérovée était donc différent. Il pouvait avoir d'emblée une place dans la presse ; il était moins urgent qu'il en prît une sur les blogs.
Mais à terme, ces deux courants, qui demeurent parallèles, doivent se rejoindre. C'est une des choses à quoi nous travaillons sur ce blog, il me semble. Saphia sera repérée par la critique, je n'ai guère de doutes sur ce point, et Nicolas se fera une place sur internet. Cela, pour tout dire, a déjà commencé, et en voici un premier élément : l'excellente interview réalisée par Nicolas Cauchy pour son site auteur.tv, qui vient compléter celle réalisée pour nous par Dahlia.
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Par Florent Georgesco,
lundi 14 janvier 2008
Jérôme Garcin : "Son excellence, monsieur mon ami" Gallimard, 208 pages, 16 euros
Je me souviens très bien de François-Régis Bastide. Comment, quand on a eu 20 ans dans les années 80, aurait-on échappé à cette figure aristocratique, proustienne, glissée comme par mégarde, croyions-nous alors, dans les arcanes du mitterrandisme ? Ambassadeur, manière de conseiller plus ou moins occulte, homme de radio, essayiste (dont, pour peu qu’on s’intéressât à Saint-Simon, on ne pouvait ignorer la brillante petite monographie qu’il lui consacra dans la collection « Écrivains de toujours »), romancier (la phrase musicale, lancinante, de l’émouvant Homme au désir d’amour lointain reste dans l’oreille longtemps après qu’on l’a lu), c’était, dans le paysage de ce temps, un monument peut-être un peu isolé, et passablement insolite, mais incontestable. Que penseriez-vous si, un matin, traversant l’île de la Cité, vous tombiez sur un bosquet d’arbustes recouvrant les ruines de Notre-Dame ? J’ai été triste, en ouvrant le nouveau livre de Jérôme Garcin, de comprendre qu’il l’avait écrit parce que son ami était mort depuis dix ans, parce qu’il s’enfonce dans l’oubli, parce qu’à vrai dire nous sommes, lui et moi, parmi les derniers à le distinguer encore à l’horizon. En dix ans François-Régis Bastide a eu le temps non seulement de mourir, mais de disparaître. Les monuments humains s’effacent d’un coup et ne laissent pas de ruines.
Son excellence, monsieur mon ami est ainsi l’accomplissement d’un devoir mélancolique, une tentative désabusée de réveiller la mémoire d’un homme ayant sans doute trop appartenu aux époques où il déploya ses multiples talents pour leur survivre. Un tel exercice aurait pu achever de rendre mon humeur morose. Par chance, il se passe, au fil des chapitres, un petit miracle, qui est que, plus l’auteur avance dans ses souvenirs, plus ceux-ci se font vivants, proches, présents. Une vie nous apparaît, avec ses hasards, ses succès, ses chagrins, avec tout l’attirail de bonheur et de malheur, d’aventures et d’échecs, ce flux et reflux irrépressible qui fait de toute vie quelque chose de captivant, qu’on ne se lasse pas de raconter. Savoir que le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste (Pascal est, sur ce point, indépassable) n’y change rien ; le plaisir de l’évocation l’emporte. La mélancolie ne cède bien sûr pas la place pour autant, mais la réussite de Jérôme Garcin est de l’avoir dissimulée à demi, d’en faire un motif caché, qu’il laisse apparaître par de brèves notations, puis enfouit de nouveau, et qui revient. Son livre a le rythme d’une méditation à la fois sereine et inquiète, dans laquelle le lecteur, séduit par cet art pudique, entre peu à peu. Et de même que l’auteur, pour avoir succédé à François-Régis Bastide à la tête du « Masque et la Plume », semble se demander, en arrière de son texte, s’il lui succèdera dans l’oubli, de même le lecteur s’aperçoit enfin, le cœur légèrement serré, qu’on lui a tendu, dans les deux cents pages d’un livre délicat et secret, un miroir.
Florent Georgesco
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mardi 8 janvier 2008
Par Florent Georgesco,
mardi 8 janvier 2008
Confidences à Allah, sorti vendredi, a largement fait la preuve de sa capacité à délier les langues (ici même entre autres). J'admire la rapidité de certains lecteurs, qui en parlent déjà fort doctement. Mais il se peut qu'au milieu de tant de passion pour la littérature quelques préjugés se soient glissés. Outre le traitement radical consistant à acheter ce livre, je recommande de regarder l'entretien que Saphia m'a accordé, dans lequel elle exprime très clairement les intentions qui l'ont menée jusqu'à cette publication, et raconte l'aventure réelle de son écriture. La réalité, ce n'est pas toujours désagréable, vous verrez.
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jeudi 27 décembre 2007
Par Florent Georgesco,
jeudi 27 décembre 2007
La saison est aux nécrologies. Nous venons d'apprendre la mort, le 15 décembre dernier, de l'historien, bibliste et assyriologue Jean Bottéro, auteur de livres fondamentaux sur l'Orient ancien (notamment babylonien et hébraïque) comme Naissance de Dieu, Initiation à l'Orient ancien ou Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux, et, entre tant d'autres (voyez déjà la bibliographie succincte proposée sur Wikipedia), d'un passionnant livre d'entretiens, Babylone et la Bible, où il revenait sur sa vie étonnante, au cours de laquelle le service d'une "science inutile" prit souvent les allures d'un combat, d'une aventure conduite intrépidement, avec un entêtement et une liberté dont l'Université ne donne pas tant d'exemples. L'article que Philippe-Jean Catinchi vient de lui consacrer dans Le Monde vous donnera un bon aperçu de cette vie. Enfin (car je me tiendrai la bride courte : il faudrait être plus savant que je ne suis pour rendre à cet homme l'hommage qu'il mérite), Jean Bottéro a publié une traduction magistrale de L'Épopée de Gilgamesh, qui est en quelque sorte le fondement scientifique du Gilgamesh de Léo Scheer paru ici même l'an dernier. Vous pouvez deviner que Léo, actuellement prisonnier de la lagune vénitienne, s'associe à ce petit billet, et s'incline avec moi devant cette belle figure disparue.
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mardi 23 octobre 2007
Par Florent Georgesco,
mardi 23 octobre 2007
"L'emblème Beijing en dansant (...), à la forme d'un sceau chinois, constitue aussi une promesse, qui signifie que cette ville chinoise montrera en 2008 au monde entier une image majestueuse et pittoresque de paix, amitié et progrès et exécutera un mouvement musical plus chaleureux aux accents exaltants pour l'humanité tout entière" (extrait du site officiel des jeux olympiques 2008) : nous voilà rassurés sur les intentions du gouvernement chinois, que nous croyions indemne de toute exaltation humaniste. Il devait y avoir un malentendu. Cette belle fête sportive le dissipera, n'en doutons pas.
À moins que les mauvais esprits qui font circuler ce qui suit ne soient moins naïfs que nous sur la conversion de la Chine au candide amour de l'humanité qui est le propre de l'Occident.
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mercredi 29 août 2007
Par Florent Georgesco,
mercredi 29 août 2007
M. Patrice Lestrohan, du Canard enchaîné, estime que je ne suis pas assez cruel. Je suis flatté que M. Lestrohan s’intéresse à moi. Je n’imaginais pas, jusqu’à ce jour, qu’un honneur si démesuré pût m’être accordé. Pensez donc : M. Lestrohan ! Tant de lumière jetée sur ma chétive personne, j’en suis abasourdi. Aussi m’efforcerai-je désormais, avec l’ardeur du néophyte, de suivre les leçons qu’une telle autorité consent à me donner. Je ne sais si je parviendrai, du premier coup, à la cruauté sans mélange dont M. Lestrohan, ce nouveau Juvénal, rêve pour moi. Je vais du moins commencer par dire la vérité, que certains esprits supportent mal, m’a-t-on dit.
Voici l’affaire. Le Canard enchaîné a chargé mon illustre mentor d’un compte rendu de L’Aube le soir ou la nuit, le livre de Yasmina Reza dont vous avez peut-être entendu parler. Il y est question de Sarkozy. Le Canard enchaîné n’aime pas Sarkozy. Sinon, il ne serait pas Le Canard enchaîné. Donc, M. Lestrohan n’aime pas L’Aube le soir ou la nuit. Sinon, il ne pourrait pas écrire dans Le Canard enchaîné. Je vous laisse juges de la forme que prend sa vindicte, qui se trouve dans l’édition de ce jour du vénérable hebdomadaire. On pourrait la résumer d’une formule : « Yasmina Reza est vaniteuse, c’est mal. » Car la vanité est un vilain défaut, dont par bonheur très peu d’écrivains et de journalistes sont atteints. Or, moins vigilant, moins intransigeant, moins soucieux de la bonne moralité des lettres françaises, j’ai oublié, dans l’entretien que nous avons eu ensemble, d’en faire reproche à Yasmina Reza. Pis : j’ai avoué que j’aimais ses livres, ce qui l’a sans doute encouragée dans cette voie de perdition. C’est tout de même ballot. J’aurais dû comprendre que le seul motif légitime pour demander un entretien à un écrivain est de détester son travail. M. Lestrohan sait, lui, qu’il y a de la complaisance à aimer un livre. Il ne semble pas loin de penser que le simple fait de lire un livre, ou une revue, est déjà suspect, si j’en juge par sa manière de me citer.
Car il me cite. J’en tremble encore. D’autant qu’il le fait avec une mauvaise foi et un aplomb dans le mensonge qui laissent pantois. Il rapporte d’entrée ce que Yasmina Reza me dit de L’Aube le soir ou la nuit : ce livre « contient la quintessence de ce qu’est – et non “de ce qui est” : le canard a perdu ses lunettes – pour moi l’observation sociale et intellectuelle ». Il poursuit : cette phrase est « extraite d’une interview-fleuve (soixante pages – en réalité soixante-cinq : le canard a cassé son boulier) que Yasmina a accordé à La Revue littéraire. L’analyse détaillée des œuvres et des personnages captivera sûrement les fans – merci : le canard est juste et impartial – ; très rezaïste, le ton général reste cependant à l’aune de ce qu’on vient de mentionner. Autre exemple : “La première pièce que vous avez écrite est d’une maîtrise, d’une virtuosité étonnantes” – phrase que j’assumerais volontiers si je l’avais écrite ainsi, mais il n’en est rien : le canard pourra se reporter à la revue ; il aurait d’ailleurs eu profit à le faire plus tôt, comme nous allons le voir –, juge, avec une cruauté de Hun affamé, l’intervieweur, Florent Georgesco – quelle joie ! quel bonheur ! que le canard est bon ! « Hun affamé » ! je peux mourir en paix, ma gloire est faite. Yasmina : “Je suis tout à fait d’accord”… » La démonstration est imparable : je passe mon temps à flagorner Yasmina Reza, qui passe son temps à approuver mes odieuses flatteries. Sauf que tout cela est entièrement bidon. La Revue littéraire n°32, p. 153 :
« F. G. : Ce qui me frappe, et a frappé tout le monde à l’époque, c’est que (Conversations après un enterrement) est vraiment la première pièce que vous ayez écrite, et qu’elle est d’une maîtrise, d’une virtuosité étonnantes. Vous faites preuve de beaucoup de métier, pour une débutante. Je ne suis pas loin de penser que vous en avez même trop.
Y. R. : Je suis tout à fait d’accord. C’est ce dont je me suis aperçu l’année dernière, et une des raisons pour lesquelles je ne l’aimais pas tellement au départ. Je sens bien qu’elle est un peu trop classique, que sa facture est proprette. »
Voyez comme on procède quand on veut faire dire blanc à qui dit noir, ça pourra vous servir un jour. Il est parfaitement vrai que Reza m’a répondu « je suis tout à fait d’accord », mais cette réponse signifiait le contraire exact de ce que M. Lestrohan lui fait dire, puisqu’il a omis de signaler mes réserves. Je ne peux, en tant qu’admirateur fanatique de la virtuosité, que m’incliner. Tant pis pour la rigueur journalistique, pour cette déontologie dont ces gens se montrent généralement si entichés, et tant pis pour l’honnêteté. M. Lestrohan et Le Canard enchaîné naviguent dans de trop hautes sphères (rendez-vous compte : ils font des calembours depuis 1915) pour s’en préoccuper. Ce genre de souci est bon pour la valetaille, pour les petites gens croupis dans leur admiration servile, tels que moi. Je n’ai qu’un avantage sur eux : je sais lire.
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vendredi 13 juillet 2007
Par Florent Georgesco,
vendredi 13 juillet 2007
Comme j'arrivais ce matin rue de l'Arcade, débouchant de la rue Castellane, j'ai vu, devant la porte du 22, un groupe de trois jeunes femmes dans lesquelles j'ai tout de suite reconnu Anne, Céline et Julie. J'ai accéléré le pas pour me joindre à leur bavardage (matinée ensoleillée, brise légère, humeur douce, bonnes conditions pour un bavardage). Plus je m'approchais, plus l'évidence s'imposait, que ce n'était pas elles, qu'il s'agissait d'inconnues, d'indifférentes, chacune reflétant son modèle, mais comme les miroirs déformants du jardin d'Acclimatation nous reflétaient, avec Jeanne-Salomé, autrefois. Trois caricatures. Elles ont disparu avant que j'aie pu les approcher. J'ai pris l'ascenseur seul, pensif. Y aurait-il, quelque part dans cette maison, un deuxième bureau où chacun de nous aurait son double? Je sens que je vais avoir du mal à me débarrasser de cette pensée aujourd'hui. Et que feraient ces doubles? Publient-ils d'aussi bons livres que nous? Ont-ils une revue? Ont-ils un blog, où l'une de ces jeunes femmes est en train d'écrire un billet pour évoquer l'étrange vision, rue de l'Arcade, d'une caricature du vrai Florent Georgesco?
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jeudi 12 juillet 2007
Par Florent Georgesco,
jeudi 12 juillet 2007
Mettons ces graves questions d’identification (ici, ici et là) au concours (celui-ci étant déjà ouvert). Un caramel mou par bonne réponse. Et puisqu’on y est, j’ajoute la photo ci-contre. Ce n’est pas une petite fille. Ce sera mon seul indice.
Les concours pullulent. Passant dans le bureau d’Anne tout à l’heure, je tombe sur le dernier numéro d’Elle : « Grand concours de l’été : trouvez notre invité mystère » ; ce n’est d’ailleurs pas ce qui m’a d’abord retenu dans cette couverture, qui est charmante, et dont l’invitée ne frappe pas par son mystère, sauf à penser au mystère en pleine lumière cher à Barrès ; mais il y a là comme une obsession. Tout est concours en ce moment. Est-ce une suite de la période électorale, dont la France peinerait à sortir, tant elle s’y est plu (ou plue : nuance pour amateurs de jolie langue) ? C’était d’ailleurs là aussi une affaire d’« invité mystère », le conseiller général des Hauts de Seine qui occupe l’Élysée se consacrant presque exclusivement à ne pas être où on l’attend. On s’est beaucoup amusé ces derniers mois (la revue a pris sa part de ces réjouissances), on n’a pas très envie d’être dégrisé. Je le comprends bien. À peine rentré de Venise, je prenais des bateaux sur la Seine et des camparis aux terrasses ; si je ne parlais pas italien c’est que je ne parle pas italien ; sans quoi j’y allais à fond. Comment revenir à la vie habituelle ? Ni la France ni moi ne connaissons la réponse. Jouons en attendant qu’elle vienne.
Je me livre moi-même, au demeurant, à un autre grand concours, qui occupera mon mois de juillet : le concours de la rentrée littéraire. Nous bouclerons le numéro qui lui sera consacré à la fin du mois. Il faudra d’ici là avoir élu les quelques livres qui, parmi les plus de sept cents annoncés cette année, méritent d’échapper à l’engloutissement promis aux quatre cinquièmes d’entre eux. Il est trop tôt pour vous livrer des noms. Vous découvrirez cela quand, anxieux, vous vous précipiterez en librairie pour acheter ce numéro. Nos chroniqueurs et nous-mêmes lisons, annotons, écrivons ; je commence à rencontrer des auteurs pour des entretiens. Quelques noms se dégagent, voilà tout ce que je peux vous dire, mais quelques noms, quelques bons et même très bons livres, ce n’est déjà pas mal. Nous en reparlerons. Pour l’heure, acceptez ce petit suspens. Pourquoi s’adonnerait-on à des jeux, si l’on ne recherchait un peu de suspens ?
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jeudi 28 juin 2007
Par Florent Georgesco,
jeudi 28 juin 2007
En fait, j'enjolive un peu. Il y a l'errance, le silence, l'eau, la pierre, les activités agréables et douces: tout cela est réel, et plus délicieux
encore que je ne peux le dire ici. Mais j'aurais dû aussi mentionner la quinzaine de livres dans ma valise, qu'il faut que lise, annote ou pour certains commente. Puisque je suis en veine de tracer, à travers ce blog, une manière de portrait de notre métier (ainsi que font, chacun pour sa part, mes collègues et amis), je vous prie de remarquer qu'il ne s'arrête jamais. Depuis que je le pratique, j'ai toujours été accompagné, où que j'aille, de livres, de manuscrits, d'épreuves. Je me souviens, entre beaucoup d'autres, de la relecture d'''Amoroso'' de Nicolas Vatimbella, sur la place de l'Hôtel de Ville, à Tallinn. Des orages éclataient soudain dans le ciel limpide (les nuages vont vite en Estonie). Les serveurs se précipitaient, déroulaient de grandes bâches sous lesquelles je reprenais ma lecture ; le texte était trempé, mais lisible encore. Je séchais moi-même en un quart d'heure, enchanté et des facéties de Tallinn et de ce livre, qui
est un grand livre, on le comprendra plus tard, si tout va bien.
C'est une première raison d'accepter, et plutôt joyeusement, malgré la mine revêche que présente toute obligation, cette permanence de notre travail : il n'est en somme qu'un plaisir de plus. On peut râler, se cabrer, être las, ou impatient de tel autre plaisir plus immédiat ; on ne peut oublier que son essence est dans la joie qu'il nous donne, et qu'il s'agit de transmettre. Une autre raison est que la littérature est une chose malingre, exsangue, depuis toujours au dernier râle : il faut sans cesse la ranimer. Vous me direz qu'on n'avait pas besoin de moi pour cela, qu'il ne faut jamais exagérer sa capacité de changer quoi que ce soit. Je suis bien d'accord. Simplement, je suis là. Et puis, que voulez-vous ? Si l'on ne s'inventait pas des devoirs superflus, on achèterait une cabane de pêcheur à Burano et on se laisserait vieillir en regardant les mouettes. Il est toujours possible, et au fond plus raisonnable, de ne rien faire. Mais tant qu'on fait quelque chose, mieux vaut se laisser croire à demi que cela a un sens. Le sens, le devoir n'enlèvent rien au plaisir. Nous sommes même quelques-uns à penser qu'ils l'accroissent, à condition de ne pas trop les prendre au
sérieux.
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lundi 25 juin 2007
Par Florent Georgesco,
lundi 25 juin 2007
Les foules sont, en tous lieux, désolantes. A Venise, elles sont, de plus, une occasion de s’humilier, de se déplaire, dont on aurait bien voulu, pour une fois, être épargné. On marche au hasard au milieu des reflets de l’eau sur la pierre, dans un silence à peine frémissant, à peine entrecoupé par les moteurs de bateaux et les cris de différentes sortes d’oiseaux (mouettes, goélands, martinets, moineaux, gondoliers…), on se livre à des activités agréables et douces, toutes choses disposant à une humeur pacifiée, débonnaire (je n’ose, ici, écrire « sereine ») ; soudain, comme on tourne au coin d’une ruelle, on leur tombe dessus : les touristes, les grappes de types en shorts, avec leurs tee-shirts criards, leurs sacs à dos, leurs bouts de pizzas dégoulinants de graisse, et leurs cris, leurs affreux rires, toute la panoplie de l’homme rassemblé, fondu en son troupeau ; c’en est fini de la paix, le débonnaire fait place au grincheux, à l’atrabilaire, plus de délices ni de douceur, mais la honte de retrouver en soi mesquinerie et ressentiment. « Revenons parmi les hommes, recommençons à haïr », comme disait à peu près Montherlant. Il faut, en général, beaucoup d’usage de soi et des choses pour se tirer des situations pénibles. C’est vrai, en particulier, de Venise.

Sauf qu’en l’occurrence c’est plus simple : il suffit de fuir, et de fuir dix mètres, pour dissiper le cauchemar. Prenons la Strada Nova (la principale artère commerçante – masques en plastique et McDos) : toute ruelle perpendiculaire est vide et mène à des parallèles vides ou débouche, peu au-delà, sur des quartiers vides, qui souvent sont les plus beaux (le Ghetto, les grandes fondamente de Canaregio). Ce phénomène, dont j’ai pris l’exemple le plus évident, se reproduit partout dans la ville. La foule est comme drainée dans des conduits et à tout moment de l’année, de la semaine et du jour on peut lui échapper le plus facilement du monde. Et pourtant, la foule reste foule, ne se disperse pas, on avance seul, ou quasi, muni de ce secret qui n’en est pas un, dans la grâce retrouvée de Venise. Ont-ils peur ? Il est vrai que Venise intimide. Elle ne ressemble à rien. On s’y perd. Les gens s’accrochent à leurs plans, mais les plans de Venise sont indéchiffrables et, pour la plupart, fautifs (« tiens ! c’était une impasse ! »). Un autre secret de son bon usage, secret lui aussi à la portée de la main, est qu’il faut déchirer son plan et aller au hasard. Mais, encore une fois, ils semblent avoir peur. A moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de pudeur. Parfois, quand la beauté éclate de toutes parts, on n’ose se montrer. Ou peut-être préfèrent-ils, après tout, leurs chauds petits groupes aux risques de l’inconnu. Je ne sais. Je constate.
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Par Florent Georgesco,
lundi 25 juin 2007
Relisant ma note du Zitelle, je me faisais la réflexion que notre métier est étrange. Pendant des semaines ou des mois je m’occupe de la musique d’un texte, de son rythme, de sa densité, que sais-je ?, puis de la conjugaison de ses verbes, de la propriété de son vocabulaire ou de la pertinence de ses virgules. Tout cela, à la lettre, n’est rien. Il suffit de lire certains des livres de nos chers confrères pour comprendre que tout le monde s’en fout. Surtout, quand bien même les anges, réunis dans le ciel, chanteraient sans relâche la gloire de la réécriture et de la correction, je ne parviendrais, en m’acharnant sur un texte, qu’à modifier de l’encre dans de l’encre, qu’à noircir (ou rougir) un peu plus une page, la réalité, cette chose tangible et délectable parce que telle, restera, intouchée, virginale, tranquillement au loin. Rien ne sera changé. Laure ou Julia enverront, avec grâce et fébrilité, quelques fichiers informatiques en Bourgogne, ce qui déchaînera là-bas un vrombissement métallique, et je serai libre. Ce long, cet épuisant travail (dont on se demande toujours comment on s’y est pris pour le mener à bien, tu as raison, Julia – note aux lecteurs : Julia a toujours raison) rencontrera enfin un peu de matière (des forêts entières, ravagées, dirait mon ami E. M.), et je n’aurai plus à être là. Mieux vaut que je boive un spritz à deux ou trois euros en regardant passer les bateaux et (me retournant) les étrangers, je ne sers plus à rien. Bientôt, des camions sillonneront la France ; moi, j’observerai une mouette planant au-dessus du canal de la Giudecca. Il suffit que mes projets prennent corps pour que je puisse m’éclipser : tel est mon privilège, et telle est ma misère. (L’une de mes misères : mes amis auront rectifié.)
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