La victoire de la Nouvelle Démocratie, saluée avec soulagement par politiques et banques européennes, est en réalité un nouveau clou dans le cercueil grec. Jusqu'en 1981, la Grèce, protégée de la concurrence extérieure, a vécu cahin-caha dans la frugalité mais sans la pauvreté. Les petites exploitations agricoles représentaient 25 % de l'emploi total. Des industries d'une efficacité moyenne employaient des ouvriers payés correctement. Le tourisme, boosté par des dévaluations, comblait les trous d'une activité économique ralentie. Une sorte de précapitalisme méditerranéen, un Etat providence clientéliste, qui évitait les extrêmes de la pauvreté et de l'inégalité.

L'entrée de la Grèce en Europe en 1981 a été une expérience en plein champ de la mondialisation malheureuse. L'Etat grec, inondé de subventions européennes, a fait preuve d'un laxisme budgétaire abyssal. L'agriculture artisanale mais prospère a été étouffée par l'agro-industrie subventionnée européenne. L'industrie a été balayée par une concurrence européenne plus compétitive et par une concurrence asiatique dopée à la sous-évaluation du yuan et déferlant librement en Europe. Le bonus des subventions européennes, le boom de la construction, l'afflux du tourisme, les dévaluations de la drachme n'ont que temporairement compensé cette compétitivité en berne.

L'entrée dans l'euro en 2004 a achevé la Grèce. L'impossibilité de dévaluer a broyé la compétitivité grecque, y compris dans le tourisme. Les déficits budgétaires massifs (Caramanlis, Premier ministre, a camouflé un déficit de 14 % du PNB) ont été financés par les irresponsables banques européennes, rassurées de prêter en euros à un Etat européen souverain. Les Grecs, gavés de prêts par des banques cupides, sont entrés dans la société de consommation... de produits importés. Le déficit commercial a explosé. L'euro a fait de la Grèce un pays assisté.

Le désastre grec est en grande partie dû à la surévaluation de l'euro « grec ». Pendant tout le XX e siècle, les dévaluations ont rééquilibré des balances commerciales déficitaires et relancé croissance et emploi en freinant les importations et en poussant les exportations. Keynes lui-même préconisait la relance par la dévaluation. En 2001, la Turquie a dévalué de 50 % sa monnaie surévaluée et a retrouvé le chemin de la prospérité. De même pour l'Argentine ou la Russie dans les années 2000 ou l'Italie avant l'euro. Pour retrouver sa compétitivité perdue, la Grèce devrait dévaluer d'au moins 50 %. Le maintien dans l'euro lui ferme cette porte au nez.

Le carcan de l'euro bloque le retour à l'équilibre commercial, empêche la relance de l'activité industrielle et agricole et fait de la Grèce une friche. Mais une conjuration se bat contre la sortie de la Grèce de l'euro. Elle comprend les banques et les économistes employés par les banques, car cette sortie conduirait à un défaut massif ; le FMI et la BCE, qui défendent en priorité l'intérêt des banques ; les eurocrates, car ils pensent à tort que sortie de l'euro voudrait dire sortie de l'Europe ; et des dirigeants politiques européens, manipulés par les financiers ou tout simplement myopes.

La même conjuration de cyniques, pour maintenir la Grèce dans l'euro, a imposé une déflation interne. Mais, en mutilant le pouvoir d'achat, la consommation et l'investissement, l'austérité met la Grèce à genoux au lieu de la relever. L'Europe et le FMI ont inventé le remède qui aggrave le mal. Et les politiques grecs, confirmant leur médiocrité, de faire chorus : pas de sortie de l'euro, seule solution viable pour redevenir compétitif, pas de défaut massif, seule solution pour échapper au piège du surendettement.

« L'euro m'a tuer », pourrait dire la Grèce. Pour les mêmes raisons, le Portugal, l'Irlande, l'Espagne et même la France, étouffés par le carcan de l'euro surévalué, connaîtront durablement déficit commercial, récession et chômage. Le domino grec fera tomber l'Europe, non si la Grèce sort de l'euro, mais si elle y reste.

Henri de Bodinat, président de Time Equity Partners, le 27 juillet 2012