SAPHIA AZZEDDINE FACE À LA BOMBE HUMAINE.

L’auteure s’est mise dans la tête d’un terroriste à la manque. Patrick Besson salue l’audace de son roman explosif.

Saphia Azzeddine a un certain nombre de choses hostiles, aigres, crues et cruelles à dire sur notre monde désenchanté, elle a trouvé quelqu’un pour le faire à sa place : un poseur de bombes. Personne ne naît terroriste et tout le monde ne le devient pas, tout est question de couilles et de circonstances. Même les mauvais petits garçons ne sont pas nés pour le mal. Azzeddine nous raconte l’enfance banale d’un métis obscur né en France : laideur des endroits, malheur des revers. C’est l’ennui de la médiocrité, la médiocrité de l’ennui. L’auteure passe à travers ces années plates et humiliées telles qu’en subissent des milliers de jeunes gens français dans leur tête, arabes ou africains dans leur miroir et furieux dans leur cœur. Azzeddine a une écriture sèche et noire, presque trop virile pour son époque littéraire molle.

C’est une voltairienne pleine de taches de Rousseau. Il y a beaucoup d’auteurs franchement français, voire francisques, dans ce texte qui tente de faire l’éloge de l’indifférence : Montherlant, Drieu la Rochelle, Morand. Saphia Azzeddine est très années 30 de la NRF, on ne sait pas si c’est voulu ou si c’est improvisé. Elle a un classicisme presque outrageant, tellement éloigné du désordre mental doucement arrangé pour le grand public des lecteurs engourdis et des lectrices dépressives qu’on se demande si elle est de la même génération, du même pays, de la même culture que tous ces gentils des lettres. Plus un texte est révolutionnaire et dérangeant, plus il soigne sa tenue.

On ne demande pas la mort de Louis XVI sans style, le français étant une langue parfaite pour les menaces et leurs exécutions. Le sujet de « Héros anonymes » est la montée de la haine chez un être humain. Simenon disait, après ­cinquante ans passés à raconter cinq cents crimes, qu’il n’y avait pas de coupables. Azzeddine s’achemine sur cette route glissante, maintenant qu’on sait qu’il n’y a plus que des coupables. Elle décrit un monde figé, ­balourd, morbidement complaisant et narcissique où, à force de ne pas pouvoir penser mal, on n’a plus comme solution que d’agir pas bien. Le personnage finira par préparer une bombe pour une école maternelle de la rue de Bourgogne, mais il se trompe d’heure et, en plus, il n’y a pas d’école maternelle dans la rue de Bourgogne. Loin d’Azzeddine le projet d’excuser l’inexcusable, c’est à peine si elle l’explique : elle se contente de le raconter très bien. On a eu raison de lui donner le prix Nice-Baie des Anges en 2008 pour son premier roman « Confidences à Allah », on aurait dû lui donner le prix Renaudot pour ce quatrième roman qui est encore mieux. C’est le problème des jurés littéraires comme celui des démocraties : on n’est pas tout seul à décider.

Patrick Besson le 11.11.11.