“ Un jour peut-être je dirai ma révolte, que j'ai eu contre un redresseur. Déjà, dans l'enfance, vous cassiez des chaises, n'est-ce pas, sale petit con de monstre de sale gosse. Résultat, isolement trois mois avec pain sec, eau et lumière artificielle, et en supplément interdiction absolue de lire même mon Saint préféré, mon cher Thomas d'Aquin, m'en foutais, je fermais les yeux et je lisais quand même, ah mon Dieu, comme j'étais beau, comme j'étais jeune, comme j'étais fort. Remarquez bien que je le suis toujours, ma chère, mais moins, à cause, n'est-ce pas, forcément, vous comprenez, enfin, l'outrage quoi, des années, les chiennes qui frappent, ah, plus cruelles les chiennes, que le doux martinet, les lanières de papa et de maman sur la peau de mes fesses, votre serviteur, sans oublier, et ça ne me console en rien, la beauté réelle de mes si jolies dames, quelques jours ensoleillés, entr'aperçues. ” (p. 166)

“ J'aime bien chez moi, c'est tout petit, c'est très pauvre, mais il y a mon fils Emmanuel, qui est là, dans sa chambre et qui joue avec ses jeux électroniques. Papa, tu peux revenir jouer au football avec moi, j'ai réparé la manette que tu avais cassée. Il y a Élisabeth, mon épouse, qui est là, pour encore un petit instant, avec nous, avant d'aller à l'hôpital, pour travailler, toute la nuit, en fait, donner beaucoup de sa présence infirmière aux nombreuses personnes traquées dans la misère de la maladie. ” (p. 98)

“ Je suis fier d'être ce fantôme moderne dont la seule preuve d'existence est constituée par mes commentaires déposés sur le Blog des ELS. ” (p. 215) Alain Baudemont, quel écrivain êtes-vous ?

“ Il eut été plus juste de répondre que tout le monde est écrivain, sauf Alain Baudemont, et Sollers. Un écrivain, précisément, et là Monsieur Sollers a raison, ne devrait écrire que très exactement ce qui lui fait plaisir et ne surtout pas se demander si son texte bon est un bon texte car sa question est ridiculous, non-sensical, mais restons français, est saugrenue. ” (p. 191)

“ Je ne suis pas d'une écriture facile. ”

“ Qu'il est doux d'être illisible quand tout autour de soi tout se transparente et se déchire. ” (p. 106)

" Trop broché pour être relié. ” (p.181)

Alain Baudemont, terminons cet entretien imaginaire en revenant au commencement.

Bonjour Alain Baudemont, comment allez-vous ?

“ Si ta fissure n'est pas visible, inutile de colmater. ” (p. 182)

“ Je suis là, vois-tu, mais je ne suis pas là. Mon corps fonctionne, tu le vois bouger mon corps, il bouge, mais ce n'est pas moi, c'est ma mémoire de corps, tu te rends compte, pas moi. Moi, je ne dirige rien du tout. Je ne distingue pas. Je suis incapable de distinguer les sons, les vrais sons, comme tes paroles d'amour, de distinguer les réels et les imaginaires, pas plus les lumières et les réverbérations dans la grande ville, le soir où d'ailleurs je ne vais plus. C'est impossible. J'ai des troubles visuels, maintenant, et plein d'autres sortes de choses bizarres, des petits et des grands phénomènes fantasmagoriques. Fantasmagorique, c'est le mot. C'est déstabilisant, tus ais, car je ne suis pas comme un psychotique qui ne s'en rend pas compte. Je suis conscient. C'est vraiment que je suis dans l'état limite. Borderline, comme il dit le docteur. ” (p.143)

“ If it does not break, do not fix it ” (p.183)

“ Etre du côté de la vie, rester du côté du vivant, là est le secret. ” (p. 60) Merci, et au revoir, Alain Baudemont

Voilà : j'ai imaginé cet entretien avec un avatar d'Alain Baudemont (ab, Elbio d'Anamutan, ou un autre) car je me suis trouvée devant une tâche largement au-dessus de mes très moyens moyens de chroniqueuse amateur. Cents mots dire, n'est pas un récit, pas un roman, pas un recueil de nouvelles, pas un recueil de chroniques, pas un journal intime. Et c'est un peu tout ça aussi, d'une certaine façon.

A ma connaissance c'est le seul ouvrage existant dans la catégorie recueil de commentaires d'un unique commentateur, s'invitant sur le blog d'un autre. Cuckoo's Nest. Dans Brèves de blog (2008), Pierre Assouline rassemblait des commentaires de plusieurs commentateurs intervenant sur son propre blog, La République des livres.

Alors c'est quoi, à la fin Cent mots dire et plus encore ? Les deux pages d'avant-propos par l'auteur sont limpides. Alain Baudemont s'y imagine expliquant sa frénétique activité intenautique à un voisin de palier :

“ Oh, je peux vous l'avouer sans honte, je suis internaute, et j'expérimente sur un blog une nouvelle manière d'écrire de petits bouts de textes, de fabriquer des fragments de pensées, que j'appelle des commentaires. Je fais des commentaires, voyez-vous, cher voisin, tout en sachant très bien que, sur l'Internet, faire des commentaires, c'est très risqué, n'est-ce pas, car les mots peuvent fondre comme glaçons dans l'eau, disparaître, comme ils disparaissaient, souvenez-vous, sur l'extraordinaire ardoise magique qui effaçait les mots écrits une fois la lecture terminée. ”

Paratexte ? Fragmentation hyperactive ? Alain Baudemont invente l'écriture holographique où le fragment contient aussi l'image du tout, chaque commentaire pouvant représenter l'auteur en entier vu sous un certain axe (adaptation perso de le définition de l'holographie).

Évidemment cette forme de contribution écrite, assez éloignée de ce que je fais, me touche beaucoup. J'admire infiniment l'apparente facilité à intervenir instantanément et longuement dans un échange à propos d'un billet de blog, d'un autre commentaire. Les jeux avec les mots, avec les idées, avec les consonances. Quel plaisir pour le tenancier (ou la tenancière, du blog) ! Mais gaffe à la jalousie et à l'exaspération des autres intervenants ! Ambiance garantie ! Le prix de cette spontanéité naturelle - ou bien imitée -, prolixe, est bien sûr la confusion, l'hermétisme. Le risque est de rebuter le lecteur par trop d'érudition, de changements d'axes, de hors champs, si il n'est pas, ce lecteur, amateur de rébus, d'énigmes, de jeux avec l'écrit, et de cette fameuse fragmentation hyperactive.

Finalement le meilleur conseil de lecture des Cent mots dire et plus encore, est celui donné par l'éditeur en quatrième de couverture (à moins que ce ne soit par l'auteur lui-même, car ça lui ressemble)... peut-être aurais-je dû commencer par là :

“ Il s'agira d'ouvrir le livre n'importe où, et de se laisser saisir par la vague lecture, comme en barque légère, sur une mer tranquille. On y respirera les bons moments du lire, le bon temps des mots, comme aussi bien le soleil chaud, au mois d'août. ”

Propos recueillis par Tilly pour son blogue le 25 mars 2011.