Et pour cause : qui, en pleine rentrée littéraire, pourrait avoir envie de causer d’un livre qui raconte comment un type assez peu sympa dans son genre a fait la conquête du Pérou – j’ai nommé Pizarro? Qui voudrait se taper 400 pages de pure poésie, de pure méditation sur l’envie, puis la conquête de l’or et le grand vide qui suit ?

Conquistadors raconte comment les hommes de Pizarro ont mis fin en quelques semaines à la civilisation inca. Mais ce n’est pas un livre d’histoire. Conquistadors est un livre sur le désir, la satisfaction du désir et le sentiment qui suit. Les hommes comprendront ce que je veux dire. L’excitation, le coït et le grand vide. Le désir de l’or des conquistadors, c’est un peu ça. Vu par Eric Vuillard, c’est aussi le tableau grandiose et intime d’un spécimen de mec qui n’existe plus. C’est intéressant d’entrer dans la tête d’un bonhomme qui cherche de l’or au nom de la cupidité et de Dieu en même temps.

Les conquistadors, ça n’existe plus. Aujourd’hui, ils sont remplacés par des geeks millionnaires de la Silicon Valley. Mais les conquistadors de Vuillard, c’est autre chose. C’est une respiration, c’est un soleil de plomb, c’est une façon de faire l’histoire et de renverser le monde sans s’en apercevoir. Les conquistadors de Vuillard, c’est aussi un secret bien gardé par la critique, qui a préféré chroniquer des livres de femmes pour femmes avec dedans de la psychologie et de l’amour. Ou bien qui a préféré s’intéresser à des autofictions, parce qu’il est vrai qu’on s’identifie bien mieux à un type qui a envie d’aimer qu’à des conquistadors qui vont tuer un chef inca sans trop savoir pourquoi. Tant mieux, Conquistadors est un secret que partagent finalement assez peu de lecteurs. Pourtant le livre a reçu le grand prix littéraire du web dont je garantis l’intégrité, la confidentialité et la bonne volonté. Car, Conquistadors est un secret partagé par une bande de blogueurs initiés. C’est donc un buzz, un vrai, mais qui n’a pas crevé la surface de l’eau pour arriver jusqu’à la sagacité de la critique qui sévit en plein air, et a bien d’autres chats à fouetter que débusquer des chefs-d’oeuvre. C’est peut-être pas plus mal.

David Abiker le mardi 16 février 2010.