Le bloggeur est donc essentiellement dans l’ "extime". Ce terme que l’on attribue soit à Serge Tisseron lors de son étude sur la téléréalité, soit à Michel Tournier*, recouvre une modalité de penser une zone hors du symbolique mais néanmoins au cÅ“ur de la subjectivité. Cette stratégie de dévoilement est un moteur à la construction, puisque elle est une forme aboutie de l’intime qui, s’extirpant d’elle-même, tend à trouver une solution de continuité. L’anglicisme de Mac Luhan "publicy", contraction de "public" et de "privacy" est aussi éclairant de cette notion centrale de la pratique du blog. Le privé y est donc la part retenue, le public la part partagée, et nous pourrions créer une trilogie plus efficiente pour l’analyse des blogs qui serait : intime, privé et public. Mais "extime" garde ma faveur pour sa proximité avec le mot estime, qui permettrait de poser la question : dans un blog l’estime de soi passe t elle par l extime ?

Dans notre société les individus sont au moins subjectivement en charge de la définition d’une identité protéiforme (cf Halpern), la pratique des pseudonymes ou avatars en est une des modalités. Le modèle d’identité actuel est donc l’affirmation d’un moi d’abord sous la double modalité de l’humain qui se trouve en chacun d’entre nous (face publique avec la revendication droits de l'homme) et de l’originalité (face privée avec revendication de l’identité cachée) ( "Singly" ). La troisième part qui relève de l’intime, elle , reste ténue ou inaccessible. Les blogs sont l’expression de cette nouvelle formulation de l’identité.

Le bloggeur effectue une publicisation maitrisée de son image en ligne (voir : réputation) Il ne suit que certains fils de son existence, éditorialise son quotidien, et possède un degré élevé de contrôle de son terrain identitaire sur lequel il autorise le lecteur à pénétrer et joue de celui-ci avec un niveau de maîtrise supérieur à la majorité (cf Burnett et Marshall). Pour mieux le percevoir, il suffit de se référer à la grande possibilité de correction qu’il existe dans une publication web (effacement, mea culpa, explication , rétractation). Quelle que soit sa motivation pour ouvrir les portes de son espace numérique, le bloggeur est en interaction avec le lecteur, ce qui constitue la part centrale de l’extime.

Le blog est un espace mouvant de rencontre où l’intime se loge dans les informations échappant au contrôle, il se dessine et se devine plus que ce qu’il s affirme. Au travers de son écriture, le bloggeur se soumet à une évaluation permanente. Mais plus particulièrement, c'est au travers des commentaires que les modifications des frontières de l’intime et la reformulation de celui-ci sont les plus évidentes. Sans en avoir conscience, dans un mouvement de partage, le bloggeur cherche une validation de son parcours individuel en fonction des normes collectives.

  • « Il y a longtemps que j’ai pris l’habitude de noter non seulement les étapes et les incidents de mes voyages mais les évènements petits et grands de ma vie quotidienne, le temps qu’il fait, les métamorphoses de mon jardin , les visites que je reçois, les coups durs et les coups doux du destin. On peut parler de « journal » sans doute mais il s’agit du contraire d’un "journal intime". J’ai forgé pour le définir le mot "extime » Michel Tournier

Cf Sébastien Rouquette

Abeline Majorel, le mardi 16 février 2010