Le pseudo fonctionnant comme un masque et les capacités techniques d'identification ne pouvant être mises en oeuvre que dans le cadre de poursuites judiciaires, l'anonymat est donc la règle dans la blogosphère. Le pseudo est utilisé pour suppléer à cette absence de nom propre et d'identité, s'inscrivant par là dans un héritage historique dont il inverse les significations. On peut considérer que, dans la pratique, l'anonymat peut servir au meilleur comme au pire, et le fait de devenir la règle, brouille le sens et les référence historiques sur lesquelles il s'appuie.

L'anonymat a pu aussi bien servir, dans l'histoire, aux actions les plus nobles : à la Résistance, aux mouvements révolutionnaires, aux luttes pour la liberté d'expression et de création, qu'aux actes les plus viles : à l'exécution des plus basses besognes et à la délation. Cet héritage historique contradictoire est très présent du pseudo est très présent dans l’esprit des blogueurs qui utilisent son ambivalence. Devenu la règle, l'anonymat "institué" ouvre la voie à de nouvelles formes de délation et de diffamation au nom de la liberté d'expression et de création, ou au nom de la démocratie.

Contrairement à la démocratie politique réelle qui soumet le citoyen à la double assignation de l'identité d'état civil qui donne accès à l'anonymat du vote, dans la démocratie virtuelle, c'est l'anonymat du pseudo qui donne accès à l'expression publique du vote ou de l'opinion. Il s'agit d'une inversion des termes qui débouche sur un mode symétrique, en miroir. De ce point de vue, a blogosphère se présente comme le miroir inversé du monde réel, mais permet une ouverture large du champ de l'expression des opinions. On constate, sur les blogs, que tout le monde a des opinions sur tout et que le fait de ne rien connaître à un objet n'est pas un obstacle à l'expression de son point de vue sur lui.

Confrontés directement à leurs contradictions, assignés par le système virtuel à se débrouiller seuls, sans règles et sans protections, avec leur propre liberté qui est souvent plus imposée que désirée, les blogueurs ont parfois recours à l’utilisation de plusieurs identifiants pour exprimer leurs contradictions et la diversité de leurs points de vue, tout en se dédouanant d’une certaine responsabilité quant aux propos qu’ils expriment. On se rapproche, dans certains cas, de l’utilisation d’un pseudo en période de guerre, la blogosphère apparaissant comme un champ de bataille. Pour ne pas être mis soi même en porte-à-faux, et protéger leur identité, certains internautes, conscients de véhiculer un message gênant ou ayant parfois simplement l’intention de semer la zizanie au sein d’une communauté virtuelle, préfèrent que la responsabilité en incombe à un personnage purement imaginaire, une création, non identifiable en cas de retombées.

Ceci peut déborder dans la réalité, ainsi, lors de rencontres réelles entre plusieurs membres d’une même communauté virtuelle, il arrive que les différents intervenants ne connaissent pas l’identité réelle qui se rapporte aux différents pseudonymes qu’ils ont l’habitude de côtoyer quotidiennement dans le monde virtuel.

Les capacités nouvelles de démultiplication existentielle du pseudo et de sa fonction de fake rejoignent l' hétéronymie et les polyonymes jusque là surtout utilisés en littérature, où des noms différents peuvent désigner une même chose. L'auteur, et, par extension, le blogueur ou le commentateur, peuvent créer des personnalités variées, ayant sa propre vie, en tant qu'auteur et en tant que personnage. Cette fusion entre l'auteur et le personnage et la démultiplication qu'elle permet constitue le mode d'être du blogueur en tant que pseudo.

Certains commentateurs, pris d'un vertige identitaire, peuvent remplir, seuls, un fil de plusieurs centaines de commentaires, en utilisant des dizaine de pseudos. Il peut aussi arriver que l'auteur d'un billet, triste de ne lui voir aucun commentaire, s'invente des pseudos pour le discuter et tenter de lancer une dynamique de débat. Le nombre de pseudos participant régulièrement aux confrontations suscitées par un blog, étant un signe apparent de son succès, certain blogs "professionnels" disposent d'une "équipe" de commentateurs, eux-mêmes, "professionnels.

L'aspect le plus noble de l'usage d'un pseudo est à chercher, non dans l'histoire politique ou militaires, dont les contextes modifient complètement le sens, mais dans la tradition artistique. L'anagramme Alcofras Nasier, fut sans doute indispensable pour la publication, face aux censeurs de la Sorbonne, des "Horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel".

Le pseudo est un double, mais un double à double face : moyen de protection, représentatif de la facette la plus téméraire de l’auteur, celle qui est prête à prendre les risques, il peut aussi représenter la facette la plus noire de ses multiples ressentiments. L'avenir d'un savoir-vivre propre à une socialité virtuelle sur les blogs, passe par un usage "bien tempéré" de cette double face.