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Blog des ELS La Revue Littéraire


samedi 24 octobre 2009

1154. Mon père est femme de ménage, Saphia Azzeddine par Christophe.(1001 livres).

Éric Naullau, qui n'est pas toujours tendre avec ses invités chez Ruquier, avait salué la grande qualité du dernier livre de Saphia Azzeddine et avait comparé son héros : Polo, à une nouvelle version du Petit Nicolas. Quand je regarde le Box Office de cette semaine, je ne peux que souhaiter à Polo un destin similaire. En attendant, il n'y a pas la place sur ce blog pour reprendre tout l'accueil réservé à ce livre. Voici un article qui vient de paraître sur le site 1001 livres par Christophe et que je trouve très bien :

"La Chronique.

Après l’excellent Confidences à Allah, Saphia Azzedine revient en cette rentrée littéraire avec son deuxième roman Mon père est femme de ménage aux éditions Léo Scheer. Un livre qui donne la parole à Paul, 14 ans, un adolescent qui à la langue bien pendue, aussi agaçant que touchant. Un roman à lire de toute urgence. Vraiment. C’est de la bombe !

Un deuxième roman tendre et joyeusement cru.

Paul a 14 ans et grandit au cœur d’une famille un peu en désordre. Selon lui, sa mère est moche et paralysée, sa sœur est une bimbo pétasse doté d’un petit vélo dans le ciboulot et son père occupe l’un des pires métiers qu’un homme peut faire : homme de ménage. De quoi avoir la honte au collège !

D’une lucidité déconcertante à travers des mots incendiaires, Paul surnommé Polo exprime sa perte de l’innocence avec une spontanéité aussi insolente que légitime. Tout simplement, parce que son armure de guerrier s’émaille de mots à la fois tendres et joyeusement crus. Ce refuge textuel met en lumière une belle tension entre le désir d’émancipation, de rêve d’accomplissement et un univers familial n’inspirant pas la réussite.

L’insolence d’un adolescent en rupture avec l’innocence.

Au cœur d’une famille qui ne fait pas rêver, Paul devient cynique, grande gueule, raleur et a toujours un avis sur tout. Peu importe que ça plaise ou non. Ce personnage devient parfois chiant, mais l’auteure arrive toujours à relever la situation par une réflexion mordante qui fait mouche. Les limites sont finalement quelque peu transgressées, mais elles ne sont jamais complètement dépassées. Ce qui fait qu’on s’attache magnétiquement à ce Polo même quand il est infect envers sa famille, certes en désordre mais intimement et profondément sincère.

Une auteure dans la peau d’un garçon de 14 ans qui a la tchatche.

Au fil de ce roman décapant et revigorant grâce au tonus des dialogues, Saphia Azzeddine n’hésite pas à placer ce qu’elle a à dire avec une grande franchise et une belle authenticité. Dans la peau d’un môme de 14 ans, l’auteure s’est glissée dans la peau d’un adolescent chahuté par ses espoirs et ses déboires. Saphia Azzeddine a fait le pari d’endosser le rôle d’un garçon. Changement de sexe, Saphia Azzeddine s’en sort avec talent même si le reproche lui a été fait que l’effet de style ne prenait pas par un certain grincheux comme Eric Zemmour. Eh bien, non, selon nous, la mécanique narrative fonctionne à plein régime. Quand Polo parle, on croit vraiment que c’est un gamin de cet âge-là qui jacte et que c’est bien un petit mec qui balance ce qu’il pense.

Attention TALENT !

Un fabuleux roman et un regard subtil sur la banlieue, Saphia Azzeddine a incontestablement le sens de la formule, la verve irrésistible, le talent de fédérer et celui d’observer. Cette plume vive vous tiendra en haleine, si bien que vous ferez qu’une bouchée de ce joyau littéraire. Vous croquerez ce deuxième roman comme on croque la vie à pleine dent !

Par Christophe, le 24 octobre 2009

PS. L'adaptation théâtrale de Confidences à Allah, poursuit sa tournée triomphale à Bruxelles en attendant de revenir à Paris en décembre 2009.

1153. Danse avec ma mère. de Béatrice Shalit par Marie-Dominique Godfarb (N.Obs)

Le livre de Béatrice Shalit : Danse avec ma mère est sorti en librairie le 18 mars 2009. Après sept mois de réflexion, le Nouvel Obs publie un très bel article de Marie-Dominique Godfarb consacré à ce livre. À l'époque, l'auteur, découragé par le silence des media, malgré les efforts de notre attachée de presse, avait publié dans Le Monde une fameuse lettre ouverte, très humoristique, dédiée à "L'écrivain inconnu." À contre-courant de ce qui domine le monde actuel, livre n'est pas éphémère, et il faut parfois être patient, il peut toujours re-surgir au détour d'un coup de foudre; voici celui de Marie-Dominique Godfarb :

"La mère d’Eden s’appelle Alonit et …

La mère d’Eden s’appelle Alonit et quand elle danse avec sa fille, ça donne un roman drôle et tendre, Danse avec ma mère de Béatrice Shalit, aux Editions Léo Scheer. La quatrième nous prévient d’un mélange des genres et, en effet, comment classer cette histoire à tiroirs où l’on va du conte à la farce, des relations familiales les plus courantes aux terribles souvenirs de l’univers concentrationnaire, etc. ?

Dès le début, nous apprécions le goût de l’auteur pour les fantaisies onomastiques : la narratrice porte le prénom d’Eden, la maison de convalescence est appelée « Le train sifflera trois fois », son directeur Gussie (alias docteur Gustave Salomon, « médecin des artistes et des fous normaux »), y séjournent également Ecran noir, le couple Art. Fantaisies mais pas seulement puisque l’exercice n’est pas pur divertissement et il s’agit bien, comme le suggère l’allusion à « La Montagne magique » de T. Mann, de nous offrir une galerie de quelques archétypes contemporains, bref de nous inviter à creuser des propos d’apparence rigolote, mais chargés de sens ; à décrypter, à travers les métaphores et autres pirouettes, de grands thèmes qui agitent nos sociétés. Avouons que l’éventuelle interprétation sous-jacente à « Le train sifflera trois fois » nous est restée totalement hermétique, ce qui est un peu rageant car la narratrice s’écrie : « "Le train sifflera trois fois". Comment n’avais-je pas deviné ? »(si l’auteur voulait bien…)…

Dans les premiers chapitres, les personnages sont portraiturés en quelques traits incisifs : « Ma jolie Salomé, enceinte de son deuxième enfant, mais aussi prévenante qu’un rouleau compresseur. » Quant à la narratrice, une virtuose de la culpabilité qui s’excuserait presque du mauvais temps quand il pleut, c’est une femme que gagnent les rhumatismes et un certain désenchantement puisque « le futur est irrévocablement derrière elle vous. » Va-t-elle jusqu’à souhaiter en terminer ? Pas sûr ! Il lui reste un an à vivre et, malgré la liste de tous les avantages qu’elle pourrait en tirer, la peur de la mort comme celle de faire de la peine à ses enfants la minent. Après une seconde opération - l’ablation d’un lipome - on lui propose de partir dans une bien étrange maison de convalescence en compagnie de sa mère Alonit (85 ans) et de Mimi-chat.

Voici donc la situation posée, dès le deuxième chapitre. Mais on ne va tout vous raconter, vous vous en doutez ! D’autant que la trame narrative repose sur deux idées épatantes. La première, suscitée par l’originalité des lieux comme de certains comportements, consiste en l’angoissante question : est-on chez les fous ou a-t-on passé l’arme à gauche ? Il faut bien dire qu’un mari mort et ressuscité, puis à nouveau mort, une fille qui ne conduisait pas et qui arrive en voiture bleue, un isolement total (portables interdits) contribuent à créer un malaise certain dans l’esprit pour le moins déboussolé de la narratrice… Est-elle folle ou dans ce qu’elle appelle l’Afterlife, entourée de revenants ? D’autant que les pensionnaires du Train ont vécu de terribles accidents ou traumatismes.

La deuxième belle idée se trouve au programme du séjour en cette maison de convalescence : une confrontation entre mère et fille, une joute par jour, sur des thèmes tirés au sort et arbitrée par les deux jeunes gens de l’établissement : Ecran noir et Julio. Citons la honte, la frivolité, la danse… et tant qu’à faire : « mère et fille »… La mère attaque fort : « Vas-ydonc, ma chérie. Laisse ton vernis s’écailler, enferme ton sourire, et déverse ta haine »… pour terminer sur ce qui pourrait bien être une déclaration d’amour : « Ce sujet est le plus stupide de la série. Ce qui se passe de mère en fille et qui ressemble tant à de la haine n’en est pas. Tu devrais savoir ça, Eden. C’est toi, l’écrivain. » Cette relation mère-fille traitée avec autant de délicatesse que d’humour suggère que ce n’est pas un hasard si l’ouvrage est dédié au souvenir d’Ellen Shalit, mère de l’auteur.

Ajoutons parmi cet ensemble de personnages hauts en couleurs – c’est le moins qu’on puisse dire ! - l’autre Eden, tante de la narratrice, morte à Auschwitz… à moins qu’elle ne coule des jours heureux en Bolivie… ? Allez savoir avec cet ouvrage où c’est la mort qui danse avec la vie ! En conclusion, voici une narration originale, où il est question de mères, de filles (« Alors que je rêvais d’une autre mère, elle se languissait d’une autre enfant. Une vraie petite fille à elle. Qui ne mangerait pas, ne pisserait pas, ne ferait pas caca. Une poupée bien propre. »), de mort et de folie… dans un joyeux embrouillamini où la dérision le dispute à la tendresse. Et la dernière page tournée, de se poser la question : « Pourquoi n’en ferait-on pas une adaptation théâtrale ou cinématographique ? »"

Marie-Dominique Godfarb, le 23 octobre 2009.

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