Alors interviennent les freudo-marxistes. Ils trouvent chez Marx et Engels la conviction que la sexualité, de soi, est innocente et bonne, et que les relations entre hommes et femmes seraient sans problèmes si la répression familiale, sociale et religieuse ne les dénaturaient…

La vérité de Reich et Marcuse, c’est d’avoir mis l’accent sur l’immensité de l’EROS. L’un donc, le ressent comme énergie cosmique, l’autre comme génialité orphique. Orphée semble symboliser ici la plénitude pacifiée de la nature, la musique qui libère de la cruauté et de la peur des animaux symboliques, c’est-à-dire les instincts. L’illusion des freudo-marxistes, c’est d’oublier notre condition de mort, cette faille en nous qui suscite l’angoisse et la passion.

Marcuse, lorsqu’il propose de remplacer, comme modèle pour notre culture, Prométhée par Narcisse ou Orphée, semble oublier que celui-ci fut déchiqueté et que Narcisse, épris de lui-même, de son reflet dans le miroir des eaux, n’a pu étreindre que la mort… Pour les freudi-marxistes, en effet, l’angoisse et les pulsions destructrices viennent uniquement des contraintes sociales. Les détruire, libérer l’EROS, c’est créer une société harmonieuse où la mort perdra son aiguillon : on se fondra dans l’énergie cosmique, dit Reich, on mourra d’une manière indolore et rationnelle, promet Marcuse.

Mais on ne se débarrasse pas si facilement de la mort, encore moins de cet état quotidien de mort où l’homme et la femme sont des ennemis, des inconnus qui, lorsqu’ils croient se fondre dans la passion, ne rencontrent chacun que son propre fantôme… On peut se demander si l’on ne touche pas ici l’idolâtrie majeure d’un certain socialisme, dans sa prétention à clore la tragédie de l’histoire par une ère de bonheur. Rêve, sans doute, de supprimer le Père, qui dit la nécessaire distance, et de posséder la Mère dans une plénitude où la mort serait annulée.

Je suis frappé, chez Reich, et déjà chez Engels par le mythe d’un matriarcat originel, crédité d’une totale liberté sexuelle et d’un épanouissement heureux, qu’il nous faudrait retrouver maintenant d’une manière consciente au terme et dans l’accomplissement de l’histoire. Chafarévitch a sans doute raison de déceler au coeur de cette nostalgie rien d’autre que la pulsion de mort.

Les meilleurs psychologues aussi, comme Mélanie Klein, qui, à la différence de Freud, s’était vouée à l’étude des très jeunes enfants. Elle a montré que le nourrisson est un conflit vivant entre l’amour et la haine, entre les forces de la vie et celles de la destruction. Il connaît l’angoisse, et, lorsqu’il a voulu détruire, un désir de réapparition. Mélanie Klein conclut qu’il faudra, lorsqu’il grandira, lui apprendre à supporter les frustrations inévitables.

C’est surtout Jacques Lacan qui semble avoir approfondi les intuitions de Freud concernant la pulsion de mort. Pour lui, « le désir est la métonymie du manque à être », la tentative sans issue de colmater en nous une béance irrémédiable. Le désir est le lieu de l’illusion, le jeu du sujet avec le miroir, où s’affirme la « fonction de méconnaissance du moi » : « A persuader l’autre qu’il a ce qui peut nous compléter, nous nous assurons de pouvoir continuer à méconnaître ce qui nous manque. »

Le manque originaire, c’est en définitive, notre condition de mort. Lacan évoque la « malédiction du sexe », le fait que, d’un même mouvement, l’être humain est soumis à la différence sexuelle et à la loi de la mort. Dans les « Séminaires » surtout, l’accent évoque la première ascèse monastique, dans sa violence presque manichéenne.»

(à suivre ?)