Pierre Bourgeade, Bloc-notes

« Pardon » ! Arrivant du Sud-Ouest, je prends, devant la gare Montparnasse, le 96, qui a pour terminus la Porte des Lilas, et qui me conduira en vingt minutes à l’Odéon, où j’habite. Il reste quelques places. Je m’asseois, côté droit, en face d’une grande jeune fille aux yeux bleus, vêtue d’une veste en cuir et d’un jean. Sans que je le fasse exprès, mes genoux effleurent les siens. Elle me jette un regard irrité, et se met légèrement en biais, afin que nous ne nous touchions pas.

Où ai-je lu quelque chose à propos d’un regard aussi bleu qu’irrité ?… Mais, dans La Science des rêves, bien sûr ! On se souvient que Freud, travaillant à l’Institut de Physiologie, et dont le service commençait de bonne heure, était arrivé plusieurs fois en retard au laboratoire. Son vieux maître et ami, Brücke, un jour, eut à l’attendre. Freud dut affronter non seulement un mot de reproche, mais encore, écrit-il, « le regard de ses terribles yeux bleus » sous lequel il se sentit « défaillir ». Bien des années après, Freud rêve qu’il est attablé avec un autre de ses amis défunts, P., et que, sous son regard, « P. devient pâle, évanescent, ses yeux prennent une nuance bleue maladive, enfin il se dissout »…

Ce rêve est remarquable, entre autres, en ce qu’il montre le rêveur retournant à son avantage une situation dont lui-même se trouva victime dans le passé, mais ceci est une autre histoire. Revenant au réel, et fort des pouvoirs qu’eut Freud de dissoudre son voisin (qui sait si je ne suis pas en train de rêver ?), je cherche à regarder la jeune fille dans les yeux. Elle a changé de place, sans que je m’en sois aperçu.

Le bus démarre. Puisque j’évoque Vienne, je suis la pente de ma rêverie, et je me mets à penser à Peter Handke. N’a-t-il pas plusieurs fois traversé Paris, alors qu’il habitait Créteil, je crois, en humain étranger au monde dont il faisait partie ? Tandis que le 96 descend la rue de Rennes, je me rappelle avec une douloureuse précision un texte de lui, où on le voit aller, dans le Nord de la ville, retrouver sa maîtresse, une amie, avec qui, quoiqu’ils fassent l’amour, il ne se passe rien. Ce roman surprenant s’appelle L’Heure de la sensation vraie. Il témoigne de l’étrange génie de Handke, et de son traducteur, remarquable écrivain, Georges-Arthur Goldschmidt.

J’ai rencontré quatre ou cinq fois, dans les années 70, Peter Handke, soit à la NRF, soit au Flore. Visage d’adolescent, veste et pantalon blancs, manières élégantes et douces – tout ce qu’il faut pour donner l’impression d’une extrême violence, cachée. Il étonna par son journal, par ses romans, par son théâtre, par ses films. Il ouvrait en douceur les portes d’une nouvelle modernité.

Je l’admirais beaucoup, avec, au fond de moi, cette affection secrète que l’on a pour ceux qui ouvrent de telles portes.

Or, il y a quatre ou cinq ans, alors que je n’avais pas entendu parler de lui depuis assez longtemps, mais que je n’avais jamais cessé de le lire, je fus révulsé par ce que je lus dans la presse, qu’il venait de dire, à propos de Haider, ce demi-nazi qui brusquement apparaissait sur la scène européenne.

Mon sang ne fit qu’un tour. J’écrivis quelques lignes que j’envoyai à la page de Libé, « Rebonds », où elles furent publiées quelques jours après. J’écrivais, à peu de choses près : « Hitler, en son temps, a trouvé ses Handke (Céline et Drieu en France, par exemple), Handke, lui, a trouvé son Haider. » J’étais enfant pendant la guerre, je ne puis accepter qu’on banalise, si peu que ce soit, l’horreur nazie.

On me dit alors que Handke et Goldschmidt avaient vainement cherché à me joindre… Mais il n’y eut qu’à consulter l’ordinateur pour se rendre compte que Handke avait été beaucoup plus loin, en faveur de Haider, que ce que la presse avait relaté. Le papier parut, donc.

Aujourd’hui je tire le diable par la queue, mais à l’époque je faisais du théâtre, j’avais un peu d’argent, l’Europe comptait une frontière inconnue jusqu’alors – le Rideau de fer (Handke n’avait-il pas tiré un film de ces confins ?) et on n’avait pas encore instauré en France les limitations de vitesse. J’avais une amie mince et littéraire qui aimait la route, j’achetai une Porsche d’occasion, et nous voilà partis pour un voyage de huit jours ! Programme : 1er jour : Paris-Milan ; 2e jour : Milan-Trieste ; 3e jour : Trieste-Zagreb ; 4e jour : Zagreb-Budapest ; 5e jour : Budapest-Prague ; 6e jour : Prague-Klagenfurt ; 7e jour : Klagenfurt-Gruyère ; 8e jour : Gruyère-Paris. Programme qui fut respecté à la lettre.

À l’époque, la Yougoslavie était un seul État. Ce voyage ne nous faisait donc traverser que sept pays : France, Italie, Yougoslavie, Hongrie, Tchécoslovaquie, Autriche, Suisse. Longs arrêts aux frontières, surtout entre Est et Ouest, et à l’intérieur de l’Est… Grande fatigue. Grands souvenirs, aussi ! On comprend bien des choses, de cette manière-là. Ce voyage, pourtant, n’était pas uniquement « politique », puisque deux étapes avaient été arrêtées pour des raisons purement littéraires : Trieste, à cause de Joyce ; Klagenfurt, à cause de Handke. C’est dire à quel point il comptait pour nous !

Le temps a passé. Je ne sais pas si Handke est toujours fâché de la lettre que j’avais envoyée à Libé, c’est possible, mais je n’ai jamais cessé de le relire. Il est à peu près seul de son espèce dans son approche imprévue, parce qu’extraordinairement sincère, du réel. Haider semble s’être quelque peu effacé. Ce qui se passe, et qui va se passer, en Europe rend indulgent à l’égard de ceux qui, bien après la tourmente, déclarent rester attachés à leur terre. C’est cela, l’internationalisme, aimer sa terre, aimer celle des autres (c’est pourquoi j’avais tenu à connaître Trieste, Klagenfurt), c’est la liberté de l’esprit. Or l’Europe, dès à présent, fait penser à ce roman de Wells, où les hommes, parqués dans des étables, vivent sous la domination des chevaux. Sinistre fable, et pourtant, on en est là… on finira par être une sorte de sous-humanité dominée par des brutes qui paradent au nom de leurs maîtres, les Anglo-Américains. Ceux-ci n’ont même pas besoin d’exercer eux-mêmes leur pouvoir. Ils le délèguent à ces mercenaires des marges, ces chevaux bien nourris – Portugais, Italiens, Polonais, Turcs bien sûr –, qui viennent manger l’avoine dans leurs mains. Privés d’indépendance, contraints à utiliser une langue unique, soumis à des règles draconiennes, qui s’imposent aux lois qu’ils voudraient eux-mêmes se donner, les anciens « hommes libres » sont les jouets d’un film de science-fiction… Aujourd’hui, asservis. Demain, décervelés. On comprend que certains (je pense à Peter Handke), qui veulent vivre dans leur propre espace, écrire et parler dans leur propre langue, aient eu un mouvement de répulsion.

(La Revue Littéraire n°10, janvier 2005, p. 89-93.)