Au sein de son accablement exalté, la narratrice est perpétuellement dans une condition à la fois abominable et déplacée, presque loufoque. Elle ne supporte pas la soumission mais encore moins la liberté. Elle a un aspect irresponsable envers elle-même tout en s’estimant, quoique l’estime ne soit pas son fort, redevable du sort de tout et de chacun, en particulier de l’entreprise familiale de mode Sanglay où elle travaille avec ses frères aîné et cadet. Et également de ce père en qui elle remet sa vie. «D’autre part, je ne veux pas avoir à me sentir encore responsable de lui, ni de rien du tout d’ailleurs, sinon la perspective du suicide ne me plairait pas tant.» Et voici que, pêchant quelques compliments sur son activité professionnelle, elle apprend au contraire que son poste à Sanglay relève purement et simplement d’un arrangement familial, voici qu’elle comprend que ce père si attaché à la respectabilité familiale place néanmoins l’entreprise au-dessus de tout. «Cet attachement à la vie à n’importe quel prix, voire à celui de notre équilibre ou en tout cas du mien, m’a tellement écœurée que la nausée a accru l’impression que le monde se dégradait davantage à chaque pas autour de moi, continuait à tomber bloc de pierre par bloc de pierre sous l’effet d’un tremblement de terre mental que j’ai estimé de magnitude 7.» Toute une affaire est le récit des dégâts provoqués par la tempête, par ce glissement de terrain mental qui n’en finit plus de provoquer d’autres secousses.

«Tout d’un coup je me suis vue tel le personnage de ces affreuses blagues d’adolescents, ce premier de la classe disgracieux, ennuyeux, invité à une soirée dont on lui fait croire qu’il s’agit d’un bal costumé sur le thème fruits et légumes, et qui, croyant être enfin intégré, arrive déguisé en groseille comme le clou ridicule de la fête.» Plus personne ne paraît se souvenir de «cette personne intégrée» qu’elle aurait été. La narratrice est comme un personnage de film burlesque errant dans les débris des décors qu’elle contribue à détruire. Quand la rupture s’impose dans son existence, c’est son amant ou plutôt elle-même qui en fait les frais. «C’est ainsi, dès l’instant où je suis revenue vers mes frères, ma famille, que j’ai régressé vers une période antérieure à l’adolescence quand, abritée derrière la tendresse de parents attentionnés, tout ce qui se déroulait loin de l’appartement familial relevait de la distraction. A complètement disparu le principe selon lequel il faut construire sa vie, s’impliquer, la modeler, créer des liens affectifs à soi, en accepter les contraintes et les efforts indispensables.» Quelles que soient ses aventures, sexuelles, familiales ou professionnelles, la narratrice adulte de Toute une affaire se retrouve affublée d’une enfance inappropriée qui la couvre de ridicule pour mieux mettre en valeur son désespoir.

Mathieu Lindon. 05.03.2009