"Les Banques Centrales sont, aujourd’hui, devenues célèbres dans leur mission de prêteur en dernier ressort, lorsque la confiance est morte, les investisseurs fuient, et le crédit disparaît.

Leur rôle de politique monétaire, lors de la formation des bulles spéculatives est moins connu. Toutefois, ce 18 décembre 2007, un article de l’International Herald Tribune (IHT), intitulé « Plenty of warning of subprime storm », sous les plumes de Edmund L. Andrews et de Gretchen Morgenson, a révélé la Vérité : le « Roi » Greenspan est nu ; il a dûment été, à plusieurs reprises, alerté sur le danger des prêts hypothécaires à haut risque, il a toujours refusé d’agir, et même d’enquêter.

Six années durant, de 2001 à sa mort en 2007, Edward Gramlich, membre du comité des gouverneurs de la « Federal Reserve » et président de la commission des affaires des consommateurs n’a cessé d’alerter le Président Greenspan sur l’existence de prêts hypothécaires risqués et par ailleurs « bourrés » de vices cachés. Il a en particulier dénoncé des prêts hypothécaires à haut risque consentis au-delà de la capacité de paiement de l’emprunteur dont la solvabilité était calculée sur la base des taux d’appel des deux premières années et non sur la base, bien plus réelle, des taux définitifs. Ces prêts étaient assortis de pénalités de sortie dissuasives sur d’éventuels remboursements anticipés pour empêcher les emprunteurs de se tourner vers d’autres crédits moins chers… tout le mécanisme des prêts hypothécaires à haut risque, appelés « Subprimes » était ainsi décrit.

En privé, Edward Gramlich supplia Alan Greenspan de dépêcher des contrôleurs compétents pour vérifier les activités des filiales de crédit hypothécaires des banques soumises aux lois fédérales. Plusieurs, dont une filiale de la Bank of America, avaient été mises en cause par des associations de consommateurs, voire même des contrôleurs des Etats. Edward Gramlich était persuadé que des contrôleurs de la Federal Reserve pourraient, eux, mettre fin à ces prêts, par une action à l’intérieur des banques soumises aux lois fédérales.

Alan Greenspan ne cessa de s’opposer à cette suggestion, il pensait que faire apparaître que la Federal Reserve surveille toutes ces milliers de filiales, et y procède à des audits, alors qu’elle ne dispose pas du personnel nécessaire, pouvait, à contrario, donner le sceau d’une autorisation à des établissements de prêts, dont il ne serait pas possible de détecter les pratiques trompeuses…

En 2004, les deux dirigeants de l’institut Greenlining, une association de défense des propriétaires de logement, MM. John Gamboa, et Robert Gnaizda, parvinrent à être reçus en audience par le Président Greenspan. Ils le supplièrent d’imposer un code de conduite volontaire. En réponse, il refusa, il n’était tout simplement pas intéressé par le problème.

La Federal Reserve semble donc avoir volontairement ignoré la formation de la bulle des crédits immobiliers à haut risque, bien que son président ait, à plusieurs reprises, été dûment alerté, en particulier par un des membres du conseil des gouverneurs de la Federal Reserve.

Cette politique procyclique d’ignorance de la formation d’une bulle financière spéculative pourrait bien avoir connu un précédent lors de la période 1925-1929, qui a précédé la crise de 1929 ! Effectivement, à la demande du gouvernement britannique, soucieux d’assurer la réussite du retour de la Livre Sterling (£) à sa parité de 1914, la Federal Reserve abaisse d’abord son taux d’escompte, puis sur le marché, acquiert un volume considérable de bons du Trésor américain, ainsi elle les rend plus rares sur le marché, donc elle en hausse la valeur, ce qui entraîne une baisse de leur taux d’intérêt. D’ailleurs, lors d’une déposition, devant le sénat américain, un membre du conseil des gouverneurs de la Federal Reserve, A. C. Miller, déclare : « Ã  partir du second semestre 1927, le portefeuille de bons du Trésor américain détenu par la Federal Reserve connaît une augmentation marquée, s’y ajoutent d’importantes opérations d’acceptation de titres de crédit ».

Auteur de « La Grande Dépression » (1935), Lord Robbins conclut alors : « La politique de la Federal Reserve fut couronnée de succès. On empêcha le ralentissement menaçant. La situation de Londres s’améliora. La reflation aussi. La production et la Bourse conclurent un nouveau bail avec la vie. Mais tout montre qu’à partir de cette époque la situation échappa à tout contrôle. En 1928, les autorités américaines étaient absolument effrayées. Mais les forces qu’elles avaient déchaînées étaient devenues trop puissantes pour elles. C’est en vain qu’elles donnèrent des avertissements confidentiels ; en vain qu’elles élevèrent leurs taux d’escompte. La vitesse de la circulation de la monnaie, les prévisions délirantes des spéculateurs et des fondateurs de société emportaient tout. Les hommes les plus raisonnables de la nation attendaient avec résignation l’inévitable débâcle ».

Ce témoignage du passé explique peut-être, dans une certaine mesure, le célèbre « Conundrum » découvert par le Président Greenspan en juin 2004, dont il n’a jamais pu expliquer le pourquoi et encore moins le comment… Certes, expliquer les causes de la crise boursière de 1929 par la politique monétaire de la Federal Reserve n’est pas raisonnable car la crise boursière de 1929 résulte d’abord du gonflement d’une bulle spéculative à crédit. Par contre, ne pas intervenir pour empêcher le montant des « call loans » (prêts à très court terme pour financer l’achat d’actions) de passer de 3,5 milliards de $ en 1927 à 7 milliards de $ en septembre 1929 revenait à un défaut de surveillance des marchés, alors qu’une bulle excessive de prêts à très court terme pour financer la spéculation sur les actions était entrain de gonfler !

Dans les années qui ont séparé la « Crise Internet » en 2001 et l’actuelle crise de 2007, la politique de la Federal Reserve a présenté la même volontaire cécité. Pourtant le Président Greenspan a été régulièrement alerté par au moins un des membres du Conseil des gouverneurs de la Federal Reserve. Les motifs des choix du Président de la Federal Reserve sont expliqués, et dans l’article de l’IHT du 18 décembre 2007, et dans les mémoires du Président Greenspan intitulées « The age of turbulence ».

Tout d’abord, il semble avoir été favorable au principe même des prêts hypothécaires à haut risque, ainsi qu’il le déclare en 2005 : « Là où des candidats, jusque là marginaux, n’obtenaient pas l’accès au crédit, les prêteurs sont à présent capables d’évaluer très efficacement le risque posé par chaque demandeur individuel, et d’en établir la prime de risque correspondante ».

Surtout, dans ses mémoires, Alan Greenspan révèle sa profonde aversion pour la réglementation des activités financières et des marchés. Sur le fondement explicite des principes énoncés en 1776 par Adam Smith, il énonce que les individus qui commercent librement, en suivant leurs intérêts particuliers, créent une économie dynamique et stable, et que même en cas de crise, les économies se stabilisent d’elles mêmes. Alan Greenspan a ainsi proclamé son hostilité à la loi Sarbanes Oxley, passée après les « affaires Enron et World Com », pour garantir la transparence des comptabilités d’entreprises et la responsabilité pénale des commissaires aux comptes à raison des comptes qu’ils certifient, ainsi qu’à la loi « Glass Steagall », passée en 1933, pour interdire aux banques, de vendre des actions et de posséder des filiales à cet effet, afin d’éviter qu’elles financent à nouveau les « call loans » qui avaient financé la crise boursière de 1929. Dans son hostilité à la réglementation des marchés, Alan Greenspan veut que les agences de contrôle soient nombreuses, afin que selon le principe de Montesquieu, « Le Pouvoir arrête le Pouvoir », et que donc les contrôles deviennent inefficaces !!!

Ce principe s’est révélé, au cours de la bulle des prêts hypothécaires à haut risque (dite des « Subprimes »), d’une redoutable efficacité, ainsi que le rappelle l’IHT du 18 décembre 2007, lorsque les Etats de Georgie et de Caroline du nord votèrent des lois contre les pratiques abusives en matière de crédit, toute enquête auprès des filiales locales des banques soumises aux lois fédérales, fut interdite par l’Office fédéral du contrôle de la monnaie. De même, Sheila Bair, alors assistante du secrétaire fédéral au Trésor, ne parvint jamais à imposer aux prêteurs hypothécaires la moindre règle, même volontaire…

Dans ses mémoires, le Président Greenspan adresse un vibrant éloge aux « Hedge funds » (fonds de spéculation) et aux « Private equity funds » (fonds d’acquisitions d’entreprise par le crédit ou « LBO »), il affirme même ouvertement qu’ils représentent les finances de l’avenir. Aussi, il refuse toute idée de surveiller les activités des « Hedge funds » car selon lui : « Pourquoi inhiber les abeilles qui fécondent le pollen de Wall Street ? » Pour cela, le Président Greenspan fait observer que le commerce international croît plus vite que les PIB et que la « mort de la distance » issue des progrès décisifs dans les domaines des télécommunications a développé les transactions financières internationales plus vite que le commerce. Il en déduit la nécessité d’inventer et de développer les formes nouvelles de la finance tels que les dérivés du crédit, les titres de crédit garantis par les actifs (ABCP ou Asset Backed Commercial Papers), les transactions fictives sur le pétrole (Oil Futures), et surtout les CDS (Credit Default Swaps), des dérivés de crédit sous la forme de garanties de titres de crédit émis sur le marché. De plus, il ne voit aucune raison de s’inquiéter des spéculations car la somme des intervenants élimine les profits anormaux et tend à égaliser les rendements assortis de leurs primes de risque : comme le veut la règle fondamentale de l’économie libérale, les marchés tendent toujours à se stabiliser c’est pourquoi les règlements, toujours très compliqués, freinent l’innovation, et que moins il y en aura, mieux ce sera… Lors de la « Bulle Internet » dont Alan Greenspan avait été assez conscient pour constater dès 1996 « l’exubérance irrationnelle de la valeur des actifs », il avait remarqué, par la suite, que les compagnies de télécommunications réalisaient des réseaux concurrents de fibres optiques, chacun supérieurs aux besoins de l’ensemble du marché (mais elles ignoraient toutes les 100 derniers mètres, soit les plus coûteux, pour desservir chaque abonné !!!). D’ailleurs, il avait aussi observé le gonflement des bulles de fraudes comptables, telles Enron et World Com… jusqu’à l’effondrement (qu’il ne mentionne pas) du marché des actions de 2001 à 2003.

Les développements de la « Bulle des prêts hypothécaires à haut risque » et de la « Bulle des instruments de crédit » semblent aussi avoir été passés sous silence… Certes, en juin 2004, Alan Greenspan, s’est aperçu, de l’existence de ce qu’il a baptisé un « Conundrum » : alors que les taux directeurs de la Federal Reserve étaient augmentés, les taux des bons du Trésor et des autres titres de crédit suivaient très brièvement pour redescendre peu de temps après. C’était tout simplement un signe de la formation de la « Bulle des instruments de crédit ». Les achats massifs de bons du Trésor américain (contrepartie de la croissance accélérée des réserves chinoises issue du déficit commercial américain) pesaient lourdement sur les taux des bons du Trésor. Pour rétablir des rendements plus élevés, les banques et les gestionnaires des fonds recherchaient les titres de crédit les plus risqués telles les « Obligations pourries », rebaptisées titres à haut rendement. La valeur des titres de crédit gonflait artificiellement, cela entraîna une baisse des écarts de taux entre les crédits les plus sûrs, les bons du Trésor américain, et les titres de crédit les plus risqués…

Les deux chiens qui n’aboyaient pas, soit la « Bulle Internet » puis l’actuelle « Bulle des instruments de crédit » ont provoqué la « Crise Internet » d’abord, et surtout la « Crise de 2007 », dont l’ampleur et la complexité sont telles qu’il ne suffit plus d’annoncer, comme en 1987 ou en 1997, que la Federal Reserve refinancera les banques à hauteur de tous leurs besoins et de réduire deux ou trois fois les taux d’un quart ou d’un demi point… Cette médication éprouvée a déjà été distribuée, et au-delà, c’est pourquoi il faudra, dès lors, définir les causes profondes de la crise pour les traiter. Autrefois, en France, les crises bancaires étaient, y compris en 1931, résolues par l’intervention conjointe du Trésor et de la Banque de France. Si la Banque Centrale Européenne (BCE) peut remplacer la Banque de France alors l’Union Européenne, dont les institutions sont celles d’une Organisation internationale, illustre le dépérissement des Etats. La BCE est donc seule devant la Crise…

Morad EL HATTAB, Conseiller en stratégie géopolitique et financière et Philippe JUMEL, Diplômé de l’IEP de Paris. Livre à paraître le 19 novembre : « La finance mondiale : Tout va exploser. » aux Editions Léo Scheer.