Au départ, il s'agissait de faire crédit.

C'est un beau mot, "crédit" - ça pourrait être un beau mot : il vient de credere, ce qui veut dire "croire".

Je t'accorde du crédit, cela signifie : je crois en toi, je t'estime, tu as de l'intérêt pour moi, de la valeur.

Mais à présent, l'économie a tout mis au pluriel, elle évite le singulier car il a un visage, elle préfère les abstractions.

Il n'y a plus guère que des crédits bancaires, des intérêts d'emprunt, des valeurs boursières.

On n'a plus d'estime, on se contente des estimations : "Votre argent m'intéresse." Pas vous.

Ceux qui vous font crédit sont des créanciers, et vous qui les croyez, vous êtes crédules. On vous calcule pas.

L'être ne fait plus recette, on entasse des avoirs. Les riches comptent leurs biens, et vous pour rien.

Au départ, il s'agissait de faire du bénéfice.

C'est un beau mot, "bénéfice", quant on y pense : il vient de bene facere, qui veut dire "bien faire".

Mais les bénéfices ont remplacé les bienfaits, et les financiers sont devenus des malfaiteurs.

Les patrons déménagent nuitamment leur entreprise, partent avec la caisse, ruinent votre épargne, les traders spéculent sur votre dos, jonglent avec la Bourse et votre vie. Vous n'y comprenez rien, vous n'y pouvez rien ? C'est bien fait pour vous !

Aujourd'hui, c'est la banqueroute. La pompe à phynance a des ratés, le manque à être finit par tout asphyxier, les puissants s'affolent à l'idée de devoir un jour payer pour ça sans pouvoir acheter notre silence.

C'est surtout une faillite humaine : ce qu'on a perdu, c'est l'autre. On vit ensemble sans autrui. (1)

Il n'y a plus personne derrière les chiffres et les choses :plus de petites gens derrière le grand capital, plus de malheureux derrière les spéculations risquées, plus de perdants derrière l'appât du gain, plus de détresse derrière le bling-bling.

Bref, il n'y a plus beaucoup d'amour.

Le monde devient une gigantesque abstraction, un univers de probabilités, de statistiques.

Mais cette catastrophe aura peut-être, au bout du compte, un effet positif, nous pourrions - comment dire ? - en tirer profit.

Si on se mettait à penser (Assez dépensé !), si on comptait sur la raison, la conscience, la sensibilité humaine - notre capital, en somme ?

Les valeurs boursières se sont effondrées ? C'est le moment que les valeurs humaines retrouvent la cote. Il est temps de revoir l'amour à la hausse.

(1) L'expression est de Jean-Pierre Lebrun, in La perversion ordinaire, vivre ensemble sans autrui (Denoël).