752. RL 36 : Jean-Baptiste Del Amo par Sophie Mentzel
Par Florent Georgesco, vendredi 5 septembre 2008 :: #752 :: rss
Sixième des cinquante-sept livres de la rentrée dont le prochain numéro de la revue rendra compte et que je mets en ligne (notre ami Littré me ferait remarquer que la construction de ma phrase relève du quasi-zeugme) : un premier roman d'un jeune homme du Sud de la France, me semble-t-il (je l'ai entendu à la radio). L'article est de Sophie Mentzel, tante du jeune Octave, le bébé tutélaire de cette revue.
Jean-Baptiste Del Amo, Une éducation libertine, Gallimard, 434 pages, 19 euros
Prenez Gaspard, un jeune homme de 19 ans, fraîchement débarqué de sa province, qui erre dans le Paris de 1760, porté par « l’espoir de son ascension ». Assistez à sa décadence progressive, à ses amours contrariées pour un noble libertin, à sa transformation en giton arriviste, à sa lente conquête sexuelle et sociale de la bonne société, enfin, à sa déchéance. Imaginez la ville comme le « nombril crasseux et puant de France », « hébétée par (l’)incandescence, offr(ant) ses chairs grasses à la liquéfaction ». Respirez son odeur, à la fois répugnante et grisante, au point qu’« en certains lieux, on croyait pénétrer (son) vagin vérolé, impunément ouvert sur ses tripes, en inspirer le relent viscéral ». Contemplez le « Fleuve implacable », effrayant et macabre, où flottent les cadavres, les crânes d’enfants. Métonymie du cloaque parisien, il l’enlace, l’emprisonne. Impossible d’y échapper, comme le constatera finalement le héros en fouaillant ses entrailles. Le long des méandres nauséeux, suivez Lucas l’ouvrier déchu, Emma la prostituée au grand cœur qui meurt d’avoir bovarysé. Découvrez le sulfureux Étienne de V., éducateur libertin et faustien, qui éveille le héros au désir, puis disparaît pour mieux affirmer son pouvoir sur l’intrigue en véritable double de l’auteur. Frémissez aux coups de théâtre, tremblez devant les jeux du destin qui transforme la scène en gibet.
Enfin, interrogez-vous : a-t-on retrouvé un Balzac inconnu caché dans un tiroir, un Sue tombé dans l’oubli, un nouveau Dumas égaré au fond d’un coffre-fort ?
Non, ce goût du romanesque, on le trouve aussi au XXIe siècle. Jean-Baptiste Del Amo renoue dans son premier roman avec un plaisir de lire et d’écrire trop souvent renié. Son texte est d’ailleurs un hommage assumé à la littérature des XVIIIe et XIXe siècles, dont le titre, en mêlant Flaubert et Laclos, réalise la synthèse. Gaspard a « acheté le roman d’un marquis que l’on vendait sous le manteau, un livre à la philosophie sulfureuse, aux gravures orgiaques » ; il s’égare dans le « Ventre de Paris » ; c’est une lettre qui vient sonner le glas de ses liaisons dangereuses. Mais l’intertextualité ne tourne jamais à l’exercice de style. Le texte n’est pas un pastiche, mais une création. Et de même que Gaspard finit par échapper à Étienne, de même le roman s’affranchit de son héritage. Par le thème tout d’abord : le désir homosexuel, la prostitution masculine comme moteur d’ascension sociale éloignent de Bel Ami. Par le style ensuite, dont la vigueur s’affirme au fil des pages, mêlant souvenirs de Quimper et existence parisienne dans les mêmes effluves obsessionnels. L’auteur marche sur les traces du Suskind du Parfum, salué d’ailleurs malicieusement au détour d’une page, par une allusion au parfumeur Baldini, maître d’apprentissage de Jean-Baptiste Grenouille, que le perruquier qui emploie Gaspard dit « av(oir) bien connu ».
La réponse à la question posée est donc à la fois triste et gaie : malheureusement, pas de nouveau tome à La Comédie humaine, et Les Mystères de Paris garderont leurs secrets. Sue, Zola, Balzac, Dumas sont bien morts. Mais la bonne nouvelle, c’est que leur esprit veille sur la prose de Jean-Baptiste Del Amo, qui n’a que vingt-six ans et une longue vie littéraire à nous offrir.
Sophie Mentzel

Commentaires
1. Le vendredi 5 septembre 2008 par Florent Grimaldi
2. Le vendredi 5 septembre 2008 par Véra
3. Le vendredi 5 septembre 2008 par ouam-chotte
4. Le lundi 8 septembre 2008 par Kasocial
5. Le jeudi 11 septembre 2008 par Véra
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