719. La boîte aux lettres de Tony Duvert
Par Florent Georgesco, mardi 26 août 2008 :: #719 :: rss
J’apprends à l’instant la mort de Tony Duvert, rendue publique il y a quelques jours, mais survenue fin juillet ou début août, dans le village du Loir-et-Cher où il s’était à ce point retiré que personne ne s’est inquiété de lui, qu’aucun voisin, aucun ami, aucun confrère n’a pris de ses nouvelles, et qu’il a fallu un mois pour qu’un passant, voyant sa boîte aux lettres déborder, prévienne les gendarmes. Quand ceux-ci sont entrés par les fenêtres, ils ont trouvé un cadavre dans une maison vide.
Je repense au titre du livre que Pierre Bottura et Oliver Rohé ont publié dans cette maison en 2002 : Le cadavre bouge encore. Pas toujours, chers amis. Il arrive aussi qu’un écrivain abandonne la partie, se résigne, se laisse mourir. Il arrive qu’un écrivain soit vaincu, détruit par les forces qu’il a déchaînées en lui et contre lui. Il arrive que le cadavre demeure immobile au sol, attendant ses gendarmes.
Tony Duvert a écrit en vingt ans, de Récidive (1967) à l’Abécédaire malveillant (1989), une œuvre fulgurante, sauvage, inacceptable, qui pour la densité fantasmatique et la précision du style pouvait évoquer Sade, ou Guyotat. Et puis il a cessé d’écrire. Il s’est retranché de tout, réfugié dans cette maison où on l’a retrouvé la semaine dernière, pour vivre avec sa mère. Et sa mère est morte, et il est resté plus seul qu’on ne peut l’imaginer. Je ne connais pas d’exemple de silence aussi violent que le sien. Cette voix qui s’éteignait soudain avait été une des plus tonitruantes de notre proche passé, de cette France encore capable d’expérience, de risque, qui ne tolérait pas plus que la nôtre le scandale qu’il incarnait, mais qui pouvait admirer certains écrivains scandaleux, et par là les écouter, quoi qu’ils puissent dire, s’ils le disaient avec la force et la lumière des maîtres.
Les articles que j’ai lus tout à l’heure à son sujet m’ont pour la plupart paru entachés d’une illusion rétrospective : l’importance qu’on donna aux livres de Duvert témoignerait d’un état transitoire de libération sexuelle, qui permettait ces aberrations (le mot de complaisance plane comme un spectre) ; on se frotterait les yeux en constatant que ses histoires de petits garçons lui valurent le prix Médicis et des articles élogieux dans Le Monde (nouveau spectre : l’aveuglement) ; aujourd’hui nous serions mûrs, aptes à distinguer le bon grain de l’ivraie (spectre joyeux : le salut – fin des temps). C’est oublier que Tony Duvert a insupporté dès ses premiers livres, qu’il n’a cessé d’affronter la haine des vertueux, les anathèmes, le rejet. Il pouvait alors publier Le Bon Sexe illustré, parodie hilarante des manuels de bonne conduite sexuelle, ou Gabriel Matzneff Les moins de seize ans, mais l’un et l’autre, ou encore Guy Hocquenghem, René Scherer et quelques autres esprits libres, c’est-à-dire nécessairement déviants, n’en étaient pas moins reconnus comme tels et pourchassés.
Ce qui s’est passé depuis me semble d’un autre ordre. Les conventions sexuelles sont essentiellement restées les mêmes : frontières solides et surveillance constante. Mais la ceinture s’est resserrée d’un cran, aucune échappatoire fût-elle imaginaire n’est plus acceptable, aucune voix autre ne peut être entendue, et la littérature doit s’aligner comme le reste sur les normes de la vie courante. Tony Duvert n’était pas (comme il a pu penser l’être) le héraut et prophète d’une libération plus grande, qui rendrait tolérable ce qui était monstrueux, il n’annonçait pas le temps radieux de l’amour universel, il écrivait des livres, lieu où, pour peu qu’ils sachent irradier, tout est permis, parce qu’en eux tout se recrée sur un autre plan que celui que les surveillants surveillent, et qu’ils font beauté de tout.
Ce pauvre corps abandonné dans le Loir-et-Cher n’est pas le résidu des errances du passé, il ne témoigne pas de ce qu’il aura fallu d’illusions pour parvenir au bonheur contemporain. Il est le corps d’un écrivain magique, qu’il s’agit maintenant de redécouvrir – si cette misérable tragédie peut servir à quelque chose –, écrivain magique dont la boîte aux lettres a mis un mois à déborder, parce que la magie, les écrivains, ces fariboles, et la liberté dont ils auront été une figure, vous savez bien comme on s’en fout, désormais.
P. S. J’ai glané sur internet la revue de presse ci-dessous :
La Nouvelle République
Le Monde
Libération
Têtu
La République des Livres
Livres Hebdo
Entretien avec Guy Hocquenghem et Marc Voline
Dennis Cooper

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