694. Bréviaire pour l'Éternité. par Jean-Clet Martin (II)
Par Léo Scheer, mardi 19 août 2008 :: #694 :: rss
(Bré.II-1). Le principe d’inertie que Descartes avait plus ou moins formulé et qui connaîtra toute sa fortune avec Newton veut dire que rien dans la nature ne possède de force propre ou ce que Spinoza appellerait Conatus. Un corps en mouvement le conservera aussi longtemps qu’il ne rencontrera pas un autre corps pour lui faire obstacle et un corps en repos restera en repos tant qu’un autre ne lui communiquera pas le sien. Toute force est, pour cela même, transmise. Au point d’ailleurs qu’il faudra imaginer un coup de pouce initial, un principe extérieur à la nature pour expliquer l’origine du mouvement. Toute animation observable, la plus infime comme la plus spectaculaire, ne serait alors que le résultat d’une transmission ou d’un mouvement d’emprunt, celui que la loi des chocs permettra de formaliser. Une horloge suppose qu’on la remonte de l’extérieur selon un ressort qui est dépourvu d’impetus ou d’impétuosité. On pourrait dire appétit, volition comme les physiciens du moyen âge pour expliquer comment la chute d’un corps puisse s’accélérer. Descartes nous débarrasse de tout ce langage en même temps que de toute énergie dans la matière. Il s’agit simplement d’une tension, comme le ressort des automates, et qu’un système de rouage va distribuer selon plus ou moins de complexité. Mais aucun rouage ne manifeste un effort. Son mouvement ne lui appartient pas et en cela reste inerte, ne désire rien, ne manifeste aucune puissance propre.
(Bré.II-2). Spinoza ne contesterait évidemment pas que nous soyons sujet à des rencontres qui contrarient nos trajectoires ! Nous sommes tous autant que nous sommes assujettis à des inclinations qui viennent du dehors et qui limitent notre puissance d’agir. Mais il n’empêche, si aucun individu ne peut contrarier impétueusement les causes infinies qui s’exercent sur lui de l’extérieur, s’il n’en a pas l’impetus, il n’est pas cependant inerte. L’impétuosité ne nous serait d’aucun secours en ce que l’âme, aussi puissante qu’elle soit, ne saurait agir sur le corps. C’est là peine perdue ! Nous ne savons comment commander aux milles et unes petites fibres qui animent nos muscles ni comment mouvoir notre iris qui se contracte tout seul en y approchant du feu. Il n’empêche, chaque chose manifeste une résistance ou une puissance. Celle-ci est incontestable même si cette chose ira s’écraser contre d’autres forces plus intenses au point d’entrainer la mort. Nous n’y pouvons rien ! Mais cet impouvoir ne saurait réaliser ce qui nous définit positivement. L’essence par laquelle je tends à persévérer dans mon être, ce désir ne peut pas s’expliquer négativement comme quelque chose résultant de l’inertie.
(Bré.II-3). Il n’y a rien de positif en nous qui puisse rendre compte de la mort ou de toutes les inclinaisons, les vilaines pentes en mesure de nous bousculer effectivement sans que nous soyons capables de leur résister vraiment. La mort vient à point nommé, mais jamais du fond de notre être qui persévère on ne peut mieux. Ce pourquoi d’ailleurs « l’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’enveloppe pas un temps fini mais un temps indéfini » (Eth. 8, III). La mort n’est pas définie, n’est pas prévisible de l’intérieur de l’édifice de ma génétique. Il ne saurait y avoir de génie de la mort. Considérée en elle-même, chaque chose désire l’éternité. Et ce désir n’est pas seulement à confondre avec les servitudes du plaisir, ni avec un caprice ! Un effort n’est pas de l’ordre de ce qui plaît. Il n’est pas impétueux ou du seul ressort de l’animal, de la bête en nous. Nous désirons beaucoup pour nous qui engagent des souffrances, tout un athlétisme qui suppose précisément une persévérance. C’est bien pourquoi, une Ethique est nécessaire pour rectifier les seules inclinations du plaisir -très instantanées, inadéquates- en une puissance véritable, suffisamment forte pour viser l’éternité. Chose rare et difficile comme Spinoza le précise tout à la fin de l’Ethique en montrant que ce qui est précieux n’est pas d’emblée accessible. La tendance à persévérer de chaque corps ne suffit pas pour nous tirer de là et le conatus n’est pas tout à fait un impetus ! Ce dernier relève plutôt du besoin. Il correspond à la manière dont le corps est mu par un autre corps, la soif éveillée par l’eau, la faim par l’aliment. Il faut donc encore une autre force, une autre tendance, cette fois ci plus proche de l’âme, celle de l’esprit qui est susceptible de vouloir et de percevoir le vrai en lui-même et par lui-même. L’idée vraie s’indique de soi, comme le corps s’efforce par soi ! La nature de l’idée vraie dont la vérité se signe d’elle-même et s’authentifie par sa force propre est, du côté de l’âme, le corrélat du conatus modifiant le corps de l’intérieur. C’est l’amour de telle femme, la splendeur de son idée, qui nous portera à la séduire. Mais faire régner la vérité dans nos âmes, conformément au désir dans nos corps, n’est cependant pas chose aisée. La voie est escarpée, ardue. Nous sommes entièrement effort et persévérance mais il arrive que la précipitation du conatus fausse l’autorité de l’idée vraie et que l’âme soit soumise à des idées inadéquates quand le corps s’emballe en mouvements désordonnés, détournant par des affects et des émotions tristes le cours de la pensée.
(Bré.II-4). Si donc le monde n’est pas un ensemble d’atomes, mécaniquement articulé mais si aucun impetus n’y est pour autant suffisamment puissant, chaque corpuscule, dans sa détermination propre, est habité d’un conatus, d’une force mais cette dernière se soumet inévitablement à de plus grandes qui viennent la contrarier, suscitant de nombreuses passions. Devant ces modalités prolixes qui avoisinent de toutes parts et nous abattent, le désir trouvera à s’associer à elles en les rendant désirables nous portant à les évaluer, dans l’âme, en terme de bien ou de mal. Le désir retrouve sa force par la promotion de ce qu’il considère comme un bien par lui-même, à travers sa propre force au même titre que l’idée adéquate s’authentifie d’elle-même, trouve en elle seule le principe de sa vérité. Le bien ou le mal sont les axes, les vecteurs du désir. Il n’y a pas de choses qui seraient bien en soi, attirantes en elles-mêmes sans l’intervention de notre manière de les interpréter. Le désir, d’une certaine manière crée la valeur de l’objet, c’est lui qui se l’associe en fonction d’une vertu qui lui convient et selon laquelle il pourra conquérir davantage de puissance, au point de nous conduire à vouloir tout revoir sur d’autres bases, au point de tout reprendre sous l’espèce de l’éternité (sub specis eternitas). Raison pour laquelle Spinoza pourra conclure qu’il « ressort de tout cela que nous ne nous efforçons pas vers quelque objet, nous ne le voulons, nous ne le poursuivons, ni ne le désirons pas parce que nous jugeons qu’il est un bien, mais au contraire nous ne jugeons qu’un objet est un bien que parce que nous nous efforçons vers lui, parce que nous le voulons, le poursuivons et le désirons » (Eth. 9, III. Scolie).

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