693. Bréviaire pour l'Éternité. par Jean-Clet Martin (I)
Par Léo Scheer, lundi 18 août 2008 :: #693 :: rss
Voici le premier des 6 billets de l'abrégé de Jean-Clet Martin, proposés à la discussion avant sa reprise en M@nuscrits puis sur papier :
(Bré.I-1) « Une chose, selon Spinoza, ne peut être détruite que par une cause extérieure » (Eth. 3, III) . C’est là une nécessité absolue : il ne peut pas suivre de l’essence d’une chose -ou de ce qui la définit de l’intérieur- d’envelopper ni de contenir le principe de sa destruction. « Aucune chose ne contient en elle rien par quoi elle pourrait être détruite autrement dit qui nierait son existence ; mais elle s’oppose au contraire à tout ce qui pourrait la nier » (Eth. 6, III). Il s’agit du grand principe selon lequel, comme le redira Bichat, la mort provient de l’extérieur : une mauvaise rencontre, un virus, un oxygène utile mais qui ne se compose avec ma nature que très partiellement en la détruisant progressivement. Chose inévitable, du reste, pour autant que nous appartenons à une nature qui nous modifie de multiples manières et que même la nourriture dont nous avons besoin n’est pas absolument pure d’éléments qui souvent disconviennent à notre nature.
(Bré.I-2) La mort vient du dehors, mais ce dehors est inévitable puisque mon corps est composé de nombreux autres corps en relation avec d’autres éléments eux-mêmes mis en rapport avec une infinité de choses sur lesquelles personne n’a un pouvoir absolu. Par ce contexte, la mort devient nécessaire ! Mais elle n’est pas programmée dans l’intériorité de mon essence, dans l’immanence de ma nature. Elle rôde alentour, s’ourdit du point de vue de toutes les rencontres insidieuses que j’ignore quand elle n’est pas, plus simplement, le résultat fatal d’un accident grossier : une bale qui siffle droit dans le cœur, un véhicule qui me renverse au dernier moment sans me donner le pouvoir d’éviter sa trajectoire, un poison incompatible avec ma survie… Les causes extérieures sont donc suffisamment nombreuses pour que la prolongation de l’existence devienne exceptionnelle et qu’il tienne du miracle d’aller au-delà de l’âge.
(Bré.I-3) Il n’empêche, malgré le gras nécessaire qui nous étouffe lentement, malgré le sel qui conserve les aliments en nous saturant de cristaux inutiles, sans parler de l’eau si utile qui contient pourtant quelque parasite, la mort n’est pas de notre fait ! Elle n’est pas notre nature essentielle. Elle reste pour ainsi dire quelque chose de fondamentalement étranger à la force qui nous caractérise. Du point de vue de l’immanence qu’adopte Spinoza, elle n’est pas seulement un scandale. Elle est tout simplement impensable en partant du concept qui me caractérise et qui ne peut empêcher en rien que j’existe dès lors que je suis compatible avec le tout de la nature, appelé par elle à l’existence sans d’ailleurs m’être choisi ainsi, ayant pour seule option celle de m’y tenir fermement, obstinément, sans défaillir dans cette tâche redoutable. Sans doute suis-je le résultat de rencontres qui ne sont pas de mon ressort et qui font de moi un rejeton, le résultat de mes géniteurs eux-mêmes jetés dans l’existence selon la même nécessité. Mais la forme qui me caractérise, l’essence qui me définit se développe selon une idée -voire un code pour parler le langage actuel de la génétique- dont les variables sont purement internes à l’individualité unique qui est le mienne.
(Bré.I-4) Aussi, en nous plaçant du côté de ce qui nous définit de la manière la plus propre, on ne pourra qu’affirmer avec Spinoza que « chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être » (Eth. 6, III). Chaque chose, pas seulement l’homme ! Et pour autant qu’on la prenne par elle seule. Autant qu’il est en elle, il lui appartient de déployer un conatus. Disons une puissance, ce que Spinoza appelle encore un effort. La moindre chose s’efforce ! Elle s’efforce à persévérer dans son être, à ne pas s’exposer à l’inertie. Cela à l’air tout à fait évident mais ne l’était pas du temps de Spinoza. Au point que Spinoza lui-même ne peut s’empêcher de nous comparer parfois, de manière mécanique, à une pierre qui imagine choisir sa trajectoire pour n’être pas consciente des forces qui la déterminent. Mais cette pierre à laquelle on nous compare, si elle n’a pas vraiment d’impulsion propre, d’impetus absolu, n’en comporte pas moins un conatus. Il serait difficile certainement de méconnaitre les avancées de la physique qui nous montre partout des mouvements sans volonté. Le conatus comme vecteur de mouvement ne doit donc pas s’entendre sous un retour aux puissances occultes de la matière. Il n’empêche, lorsque Spinoza considère chaque chose sous la force vive d’un conatus, on se trouvera en face d’une proposition très nouvelle eu égard au contexte du XVIIème siècle qui est le siècle du mécanisme, de la mécanique classique. Spinoza, contre cette tendance qui s’est imposée à la physique, se refusera obstinément à considérer même les plus petits éléments de la nature comme le résultat d’une simple force d’inertie.
1- On suivra la traduction de l’Ethique de Misrahi publiée aux Editions de L’Eclat, 2005

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